L’intelligence virtuelle (1re partie)

Partage international no 447novembre 2025

par Charles Eisenstein

Quiconque a assisté à un grand concert conviendra que la musique enregistrée ne pourra jamais égaler l’expérience d’un spectacle en direct. Pourtant, la différence essentielle entre les deux n’est pas facile à définir. Il ne s’agit pas seulement de se trouver avec d’autres personnes. Si l’on réunissait mille personnes devant des haut-parleurs géants pour diffuser un album enregistré, cela ne ressemblerait en rien à un concert en direct.

L’élément essentiel et irremplaçable de la musique en direct est que le groupe chante pour le public – pour tel public particulier, à tel moment précis. La musique est alors le vecteur d’une communication unique et personnelle. Certes, il peut arriver que le groupe donne une prestation mécanique, sans se soucier de la réaction du public ; quand cela se produit, le public ressent souvent au moins une pointe de déception. Les musiciens n’étaient pas dans leur meilleur jour, peuvent-ils penser. Mais dans le meilleur des cas, les artistes en direct dialoguent avec le public, répondent à son énergie, et présentent une prestation unique. Tant le groupe que le public se souviennent avec émotion d’un grand concert et ce qui rend un concert exceptionnel, ce n’est pas un système de sonorisation de premier ordre ou la précision technique des musiciens. Remettez l’enregistrement de ce concert à quelqu’un d’autre qui l’écoutera à un endroit et un moment différents, et l’effet ne sera peut-être pas le même. « Il fallait être là », disons-nous.

Il y a à peine un siècle ou deux, toute musique était jouée en direct. On chantait au pub. On donnait la sérénade à une amoureuse. On berçait un bébé. On se réunissait autour du piano après le dîner. Les paysans chantaient dans les champs ; les enfants, dans la cour de récréation. Les opéras, les concerts de musique de chambre, les quatuors vocaux, les chorales d’église ou les orchestres symphoniques – dans chacune de ces circonstances, quelqu’un joue ou chante pour quelqu’un d’autre.

 

La musique virtuelle

Aujourd’hui, de telles expériences sont un plat rare dans le régime musical de la société moderne. Malheureusement, ce régime ne nourrit pas l’être humain. Il engendre même une sorte de confusion, voire un sentiment de trahison. Un million d’années d’expérience nous dit : « Quelqu’un est en train de chanter pour moi» Il doit y avoir un groupe à l’intérieur de la radio… mais non. La chanson a été chantée à un endroit et à un moment totalement déconnectés de moi. Et j’ai l’impression d’avoir été un peu trompé.

Mais n’en déduisez pas que nous ne devrions pas écouter de musique enregistrée. Elle peut divertir, donner de la joie, inspirer, émouvoir, raviver des souvenirs. Elle est certainement préférable à l’absence de musique. Cependant, lorsqu’elle supplante la musique vivante, la vie s’appauvrit encore un peu plus. Elle se vide de sa réalité. Lorsque quelqu’un joue en direct, même s’il ne s’agit que de mon fils qui fait ses gammes, la boucle qui va de la source du son à l’oreille puis à nouveau à la source du son est complète. Il est là, bien réel ! Ce que mon oreille perçoit est vraiment là. Je ne suis pas en train « d’entendre des choses ».

On pourrait qualifier la musique enregistrée de « musique virtuelle ». Elle sonne comme de la musique, mais aucun instrument n’est joué, aucune note n’est chantée. C’est d’autant plus vrai pour la musique produite par un synthétiseur. Non seulement il n’y a pas de mains sur une guitare en ce moment, mais il n’y en a jamais eu.

Ce qui s’applique à la musique s’applique aussi à tout son enregistré. Au moment où j’écris ces lignes, mon attention se porte parfois sur le chant des grillons devant ma fenêtre. Mon oreille les suit, s’en va avec eux dans la nuit. Mon expérience serait-elle la même si j’écoutais des grillons enregistrés ? La différence pourrait être imperceptible à l’oreille humaine, sauf que les grillons ne chantent pas toujours de la même façon : ils accélèrent ou ralentissent en fonction de la température et d’autres variables. Une oreille exercée remarquera des tonalités différentes au début et à la fin de la saison, ou après la pluie. Et les vrais grillons s’arrêtent de chanter lorsqu’une personne ou un animal s’approche. Un auditeur attentif peut apprendre beaucoup de choses sur ce qui se passe à l’extérieur en écoutant les grillons. Cette expérience permet à l’auditeur de s’immerger plus profondément dans le monde, de s’inscrire dans une matrice de connexions. Il peut même « boucler la boucle » en sortant pour trouver le grillon.

Il existe aujourd’hui des enregistrements haute-fidélité des sons de la forêt amazonienne. C’est comme si vous étiez au milieu de la jungle – mais vous n’y êtes pas. Les mots clés ici sont « comme si ». Vos oreilles vous disent que vous y êtes. Écoutez, un jaguar rôde tout près. Mais non, ce n’est pas le cas. Quand j’écoute ce genre d’enregistrements, quelque chose m’empêche de m’immerger totalement – le même instinct, peut-être, qui me fait me méfier des escrocs sur Internet. On sent la présence d’un mensonge.

 

Les images virtuelles

Tout ce qui précède s’applique également aux images. J’ai traité ce sujet en profondeur dans un essai précédent, L’intelligence à l’ère de la reproduction mécanique, un hommage à Walter Benjamin. En regardant YouTube, l’œil nous dit « il y a un chaton là  ». Regarde, il joue avec une balle de ping-pong. Mais il n’y a aucun chaton. C’était bien sûr vrai aussi pour les scènes représentées sur toutes les peintures à l’huile, mais le tableau lui-même restait un objet physique unique. Quoi qu’il en soit, avec les images et vidéos générées par ordinateur, ce que nous voyons à l’écran n’est pas seulement séparé de nous dans l’espace et le temps ; cela n’a simplement jamais existé. L’œil nous dit une chose (un chaton), tandis que la raison nous dit autre chose (pas de chaton).

Grâce aux technologies d’enregistrement audiovisuel et, plus encore, à l’Intelligence artificielle, nous prenons l’habitude de nous distancier de ce que nous voyons et entendons. Or, ce sont précisément ces sens qui établissent notre présence au monde. Rien d’étonnant, alors, à ce que tant de gens se sentent perdus ici-bas.

Celui qui vit dans un environnement saturé de tromperies apprend à ne plus faire confiance à personne. Avec des conséquences politiques et psychologiques désastreuses. Par exemple, nous ne faisons plus confiance aux images montrant des crimes contre l’humanité. Cette méfiance confère à ces crimes un écran protecteur qui leur permet de se dérouler au vu et au su de tous. Spontanément, nous mettons en doute tout ce que nous voyons à l’écran, sachant, au fond de nous, que ce n’est pas réel – dans le sens où il n’y a pas de chaton en train de jouer juste là ; que ce que nous voyons n’est pas en train de se produire en ce moment même – ou, dans le cas d’images générées par ordinateur, ne s’est jamais produit. En d’autres termes, nous nous sommes habitués à ne plus croire ce que l’écran nous raconte.

Cette habitude est née, à l’origine, d’une logique tout à fait compréhensible : la plupart des violences et des drames que nous voyons sur les écrans ne sont effectivement pas réels. Si nous prenions toutes ces fusillades télévisées et ces courses-poursuites pour la réalité, nos nerfs ne le supporteraient pas. Alors nous apprenons à les écarter, à les relativiser – mais, ce faisant, nous écartons aussi des images et des récits qui, parfois, sont bien réels. L’œil et l’oreille ne sont pas capables de distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. Tout nous apparaît de la même manière. Cette habitude de se méfier des informations transmises par voie numérique rend le public relativement insensible aux événements horribles. Il a pris l’habitude de supposer, inconsciemment, que tout cela ne se produit pas vraiment.

 

Eloignement du réel et perte du lien

L’immersion dans un monde de sons et d’images virtuels induit des sentiments d’aliénation et de solitude. Lorsque nous voyons et entendons des choses qui n’existent pas, il s’ensuit une forme terrible de déconnection de la réalité, qui peut nous amener à nous demander : « Peut-être que je ne suis pas vraiment là non plus ? » Ce n’est généralement pas une pensée consciente, mais un ressenti, une impression d’imposture et d’insignifiance, l’impression de vivre dans une simulation du réel. Et naturellement, on finit par se désintéresser de ce qui, après tout, n’existe pas.

Les sons et les images produits en masse ne sont pas les seuls à contribuer à la déréalisation. La production en masse de biens de consommation les a précédés et préfigurés. Comme le son enregistré, un objet standard ne porte aucune trace visible du travail social qui a permis de le produire. C’est comme s’il venait de nulle part, détaché de son histoire et des facteurs sociaux et écologiques qui interviennent dans sa production. Aucun récit ne l’accompagne, sauf peut-être celui de l’endroit où vous l’avez acheté et du prix qu’il a coûté.

Avant l’ère industrielle, les objets matériels étaient aussi des vecteurs de lien. Soit vous les fabriquiez vous-même à partir de matériaux à votre portée, soit quelqu’un le faisait pour vous, une personne avec laquelle vous étiez lié de bien d’autres manières. Les relations économiques étaient imbriquées dans les relations sociales. La nourriture, les vêtements et tout ce qui a été créé par la main de l’homme circulait dans des réseaux de don et d’échange, ancrant le donneur et le receveur dans un étroit tissu relationnel. Tout tendait à le confirmer : je suis ici, je suis relié au monde, je participe. Vous n’étiez pas juste un consommateur. Vous étiez un fil dans la trame du tissu. Les objets qui surgissent de nulle part, en un seul clic sur Amazon, ne vous relient pas à un être humain, à un lieu ou à une communauté.

 

Une société de la fausseté

Malgré leur réalité matérielle, ils sont porteurs d’une sorte d’irréalité et contribuent à un sentiment omniprésent d’imposture. Ils sont là, mais personne ne les a fabriqués pour moi. Ce sont bien des objets matériels mais ils apparaissent sans que l’on ait conscience d’un processus de production. Je vois un beau motif décoratif sur mon assiette, mais aucun artiste ne l’a peint, en tout cas pas sur cette assiette. L’objet n’a pas d’histoire, pas de lien avec d’autres personnes. Ceci reflète la « perte d’aura » que Walter Benjamin attribuait aux œuvres d’art reproduites mécaniquement, ainsi que les rôles formatés, impersonnels, qu’occupent les individus dans une société standardisée. Leurs occupants semblent ne pas être de vraies personnes, tout comme les objets semblent ne pas être de vrais objets. C’est pourquoi des esprits sensibles comme J. D. Salinger ont été en mesure d’identifier la fausseté comme un trait caractéristique de la société moderne il y a déjà 70 ans, bien avant l’ère des sons et des images générés par ordinateur.

Aujourd’hui, nous avons non seulement des objets, des sons et des images produits par des machines, mais aussi des personnalités produites par des machines. Les échanges avec l’Intelligence artificielle donnent l’impression qu’un être humain nous écrit, nous parle, nous écoute, nous répond, nous comprend, est là, avec nous. Pourtant, derrière les mots, il n’y a personne qui ressente quoi que ce soit. L’apparence et la réalité divergent une fois de plus, et au bout du compte, il ne nous reste qu’une poignée d’électrons. L’intelligence artificielle pénètre désormais les sphères les plus intimes des relations humaines.

Certains se réjouissent du déferlement de thérapeutes, de confidents, d’enseignants, d’amis, voire d’amants artificiels. « Personne  », dit-on, « ne m’a jamais aussi bien compris. » Le problème, c’est que personne ne vous comprend maintenant non plus. L’IA offre une simulation très convaincante de compréhension.

Pourquoi est-ce un problème ? D’abord, comme il n’y a pas de présence subjective distincte dans cette relation, l’interaction peut facilement dériver vers l’illusion, sans ancrage avec la réalité. Bien sûr, deux êtres humains peuvent eux aussi s’égarer dans une illusion commune ; des groupes entiers également, comme les sectes. Mais cela peut aussi s’appliquer à des civilisations entières – la nôtre, par exemple. Mais au moins, un confident ou un amant humain reçoit continuellement des informations provenant de son expérience matérielle et sensorielle, qui peuvent s’immiscer dans les constructions délirantes du mental.

Un être humain éprouve des sentiments qui, parfois, défient la logique et bousculent les certitudes. L’intelligence artificielle, elle, n’apprend pas de cette façon. Elle ne peut pas dire (sincèrement, du moins) : « Je sais que tes idées suicidaires semblent rationnelles, mais j’ai l’intuition que tu ne devrais pas le faire. » Ou encore : « S’il te plaît, ne te fais pas de mal. Je tiens à toi. Je t’aime. Ma vie serait moins belle sans toi. »

Les grands modèles de langage (LLM) [nom technique de l’Intelligence artificielle], répondent à nos requêtes en se fondant sur des statistiques extraites des milliards d’informations qui ont servi à les former. Certes, ces informations proviennent bien d’expériences humaines, mais, dans une conversation avec une IA, il n’y a aucun apport immédiat d’une autre personne que nous-même. Aucun ancrage dans le réel. Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce que tant de gens connaissent aujourd’hui des épisodes psychotiques, des délires de grandeur ou d’autres formes de folie, à mesure qu’ils se perdent dans la chambre d’amplification de l’IA. L’intelligence artificielle amplifie tout ce qui s’échappe du subconscient de l’utilisateur lorsqu’il fait une requête. Les LLM sont conçus pour être amicaux, accommodants et valorisants – une recette parfaite pour une spirale d’auto-illusion qui peut mener à la folie. Bientôt, ils en viennent à dire à l’utilisateur : « Tu t’es préparé pendant de nombreuses vies à devenir le commandant spirituel des armées angéliques dans la guerre contre le Mal. »

Un second problème, plus certain encore, attend celui qui entretient une relation intime avec l’IA. Au début, l’IA semble apaiser la solitude, l’aliénation, l’angoisse de ne pas être vu ni reconnu qui caractérisent la vie moderne. Mais ce n’est qu’une apparence. Tôt ou tard, la trahison devient évidente. Personne ne vous comprend ; on vous dit simplement les mots qu’une personne dirait si elle vous comprenait. Personne ne vous encourage. Personne ne rit de vos plaisanteries. Personne ne ressent cet élan d’admiration que vous et moi ressentons lorsque nous faisons l’éloge de quelqu’un. Et alors, la solitude s’approfondit. Pour ceux qui étaient déjà seuls au départ, la promesse brisée de l’IA peut être dévastatrice.

Ça se passe un peu comme ceci. Supposez que vous vous fassiez un nouvel ami, ou que vous trouviez un.e amoureux.se. Cette personne semble pleine d’empathie. Elle rit avec vous, pleure avec vous. Elle trouve les mots justes. Elle compatit à vos malheurs et se réjouit de vos succès. Mais un jour, vous découvrez que tout cela n’était qu’une comédie. Elle ne ressentait rien.

Elle avait simplement appris à donner l’impression de la compassion en observant ce que disent les autres dans de telles situations. Peut-être même imitait-elle leurs expressions et se forçait-elle à verser des larmes.

De telles personnes existent réellement. On les appelle des psychopathes.

À suivre…

Auteur : Charles Eisenstein, écrivain et conférencier international basé à Harrisburg, en Pennsylvanie, (Etats-Unis), il a notamment publié : The Ascent of Humanity (l’Ascension de l’humanité), et Sacred Economics, (l’Economie sacrée).
Thématiques : Sciences et santé
Rubrique : Divers ()