Le développement dans la dignité

Partage international no 116avril 1998

par Andrea Bistrich

Anthropologue et sociologue, Andrea Bistrich rentre du Guatemala, où elle a visité Desarrollo Del Pueblo, une école de langue pour étudiants étrangers venus non seulement étudier l’espagnol, mais aussi participer à des projets d’aide aux communautés les plus démunies.

Guatemala City. Une fois de plus je vois défiler des panneaux publicitaires géants, des façades délabrées et des chiens errants qui fouillent les monceaux d’ordures amoncelées dans les caniveaux, dans l’espoir d’y trouver leur premier repas avant le lever du soleil. La Capitale, comme les Guatémaltèques l’appellent, semble encore endormie. Dans quelques heures seulement, cette ville de deux millions d’habitants va émerger du silence de la nuit pour s’adonner à l’activité du grand jour. Le soleil va briller sans pitié sur le béton et le goudron, et en peu de temps la chaleur, la poussière et les gaz d’échappement vont transformer les rues en enfer. Mais ce ne sont pas seulement la saleté et le bruit qui rendent la vie de la capitale insupportable : nulle part ailleurs dans le pays, pauvreté et richesse ne se côtoient d’aussi près. Sur les 65 % de personnes qui ont des difficultés à subsister dans la ville, 35 % ne savent même pas si elles seront en vie le lendemain. Un chien mort ou un homme mort, quelle importance ? C’est ce que beaucoup pensent au Guatemala.

Dès que je pénètre dans le grand hall de l’aéroport avec mes bagages, je suis assaillie par plusieurs enfants qui, toute la sainte journée, vendent des souvenirs artisanaux aux voyageurs. Je ne veux rien acheter. « No quiero. » Je suis fatiguée, l’épuisement de ces derniers jours a manifestement laissé son empreinte. J’apprends que le prochain avion pour Mexico décolle dans six heures. En attendant, je dois me contenter des sièges en plastique orange vif de la salle d’attente.

« Impressions du Guatemala ». Non, cela fait trop penser à ce que l’on trouve dans les guides touristiques. Mais des images me viennent à l’esprit. Bien sûr, j’avais lu dans les revues et les journaux ce à quoi il fallait s’attendre. Mais l’expérience réelle sur place est une chose bien différente. Il s’agit de la réalité sous tous ses aspects, mise à nue et comportant beaucoup plus de contradictions que je ne le souhaiterais.

Le développement d’un peuple

Notre désir était d’aider Jorge qui, avec une patience admirable, a essayé de m’enseigner quelques rudiments d’espagnol en quelques jours seulement ; Pattie, se vouant entièrement aux soins médicaux dispensés aux plus pauvres parmi les pauvres ; Eduardo, un Maya, qui pendant d’innombrables soirées et parfois tard dans la nuit, m’a relaté la situation politique de son pays et la tradition culturelle de son peuple ; et Jonathan, médecin de l’Idaho (Etats-Unis), en congé pour trois semaines dans le but précis d’améliorer son espagnol afin de pouvoir, de retour chez lui, parler à ses malades mexicains dans leur langue maternelle.

C’est à l’école de langue de David, Desarrollo del Pueblo, que notre petit groupe s’est formé. Quand David a constaté toutes les souffrances de son peuple, il s’est demandé quelle aide il pouvait apporter. Il y a quelques années, il a fondé cette école de langue. Si votre seul désir est d’y apprendre l’espagnol, vous pouvez vous en contenter. Mais si vous souhaitez participer à des projets d’amélioration des soins médicaux et de l’hygiène dans les communautés indigènes, alors c’est encore mieux. L’exploitation des multiples compétences des étudiants (dont la plupart, soit dit en passant, viennent des Etats-Unis et d’Europe), alliée à leur vif désir d’aider, permet au projet de faire un usage admirable des modestes moyens médicaux et financiers existant sur place. Il y a une semaine, en compagnie d’un médecin guatémaltèque et d’un interprète parlant le mam1, nous sommes allés dans un village éloigné, perché sur les montagnes du district de San Marcos, où aucun médecin ne s’est rendu depuis des années. D’après les statistiques, le Guatemala compte un médecin pour 20 000 habitants, et l’équipement le plus rudimentaire fait souvent défaut. Ici, dans les hautes terres occidentales, où les forêts humides et brumeuses à la végétation luxuriante sont traversées d’innombrables rivières, les plantations de café des gros propriétaires terriens fortunés contrastent vivement avec les petites fermes des indi­gènes. Les différences sociales et le fait que cette région soit devenue la deuxième du Guatemala pour la culture de plantes productrices de drogues (quoique paradoxalement, ces plantes soient cultivées principalement par ceux qui prétendaient faire campagne contre elles) pourraient expliquer que la guérilla y ait été particulièrement active. Sur pratiquement chaque maison sont inscrits en grosses lettres des slogans tels que Venceremos ! (Nous vaincrons), « URNG » (Unité nationale révolutionnaire du Guatemala) et « Nous sommes le peuple ».

Pattie examine d’un œil critique un garçon timide et menu. La balance indique 30 kg. C’est assurément insuffisant pour un enfant de 12 ans. Dès qu’on l’a pesé et mesuré, il retourne vite se cacher derrière sa mère. On ne voit pas souvent d’inconnus par ici. Les femmes et les personnes âgées sont assises sur un long banc de bois, devant l’église peinte en bleu et blanc. Leurs vêtements aux couleurs vives sont éclatants sous le soleil. On dirait qu’ils veulent créer consciemment un contraste avec le gris de la réalité, changer la mort en vie, par l’usage du rouge, du bleu, du vert, du jaune et du violet.

Jeff et le Dr Alberto ont transformé la petite chapelle en une sorte de cabinet médical. Tous deux ont maintenant revêtu des blouses blanches. Le Dr Alberto porte un stéthoscope autour du cou. Les consultations peuvent commencer. Le premier patient est un homme d’environ trente-cinq ans. Hésitant, il entre dans la pièce où il va être examiné en traînant sa jambe droite. Dix minutes plus tard, il en sort et s’approche de notre table où se trouvent les médicaments. Il nous fait part du diagnostic : une profonde blessure qui ne se cicatrise pas bien. Le médecin a prescrit un baume et notamment beaucoup de repos. Mais comment pourra-t-il reposer sa jambe alors qu’il doit travailler dans les champs pour nourrir sa famille ?

La fillette qui suit doit être portée jusqu’à la chapelle. A la suite d’un grave accident survenu il y a trois ans, elle a les extrémités et la partie supérieure du corps paralysées. Il se révèle rapidement nécessaire de la transporter dans un hôpital en ville pour l’examiner, on ne peut rien faire pour elle sur place. Mais le Dr Alberto sait que cela n’est pas réalisable. Il est tout à fait impossible pour la famille de la fillette de payer un séjour à l’hôpital. Et c’est ainsi que son destin est scellé. Le vieux couple qui suit a plus de chance. Le remède prescrit par le médecin est disponible et peu onéreux. Mari et femme rentrent chez eux, contents d’avoir obtenu un peu d’aide.

Les enfants soutiens de famille

« Por favor, Senora. » Je suis perdue dans mes pensées quand soudain j’entends cette voix tout près de mon oreille. Le gamin que j’ai vu plus tôt tente encore sa chance. Il me montre des rubans aux couleurs vives, confectionnés à la main. Il s’appelle Ernesto et, répondant à ma question, il déclare qu’il passe toute la journée ici, dans l’aéroport, jusque tard dans la nuit. Ses minces jambes brunes dépassent d’un short usé et, sur son corps maigre, il porte un T-shirt criblé de trous. L’espoir de ces enfants d’avoir une vie meilleure que celle de leurs parents et grands-parents est aussi ténu qu’une graine de quinoa1. Peut-être dans un avenir plus ou moins lointain, quand ils n’auront plus besoin de mendier, de voler ou de se vendre. Mais aujourd’hui, ils sont responsables de la survie de leurs familles, une responsabilité bien trop lourde pour les épaules d’enfants de huit, neuf ou dix ans. Que va-t-il advenir d’eux ? Nul ne le sait. Seuls quelques enfants, surtout les garçons, ont le droit de fréquenter l’école. Leurs parents n’ont pas l’argent nécessaire pour l’achat des livres et des cartables. A peine 14 % des élèves achèvent leur scolarité, et seulement 1 % vont à l’université. Avec environ 60 % d’illettrés, le Guatemala a l’un des taux d’analphabétisme les plus élevés au monde. Triste statistique, mais il y a un espoir pour l’avenir ; depuis la signature d’un accord de paix entre le gouvernement et le mouvement de guérilla, l’espoir renaît au Guatemala. Les nombreux projets visant à l’amélioration des conditions de vie, lancés par les organisations nationales aussi bien qu’internationales font nettement un pas dans la bonne direction, celle du développement dans la dignité, « Desarrollo con Dignidad ».

Je donne cinq quetzalès à Ernesto, et parmi tous ses rubans, j’en choisis trois décorés de perles rouges et vertes. Il est 7 h et les lignes aériennes ouvrent leurs portes. Trois heures plus tard, je suis à bord d’un petit avion qui m’emporte vers Mexico. Je sais que les images que je garde de ce voyage continueront longtemps à se présenter à mon esprit. Tandis que l’appareil prend de l’altitude lentement et un peu par à-coups, mon voisin de droite, un jeune homme d’affaires élégamment vêtu, trace vivement trois signes de croix, sur son front, son cœur et son estomac.

Guatemala Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : Société, éducation
Rubrique : Divers ()