Visages de la liberté

Partage international no 248avril 2009

Interview de Nina Smith par Jason Francis

RugMark Foundation est une organisation à but non lucratif créée en 1994 par un panel d’ONG, d’acteurs de la vie économique, d’agences gouvernementales et internationales (Unicef) pour obtenir l’abolition du travail des enfants dans l’industrie du tapis artisanal. La directrice de la branche étasunienne de RugMark, Nina Smith, a reçu notre collaborateur.

Partage international : Quelle est l’importance du travail des enfants dans le monde ?
Nina Smith : Beaucoup seraient sans doute étonnés d’apprendre que cette question du travail des enfants est encore, en ce XXIe siècle, un problème majeur dans certaines parties du monde. Il y a, sur la planète, environ 218 millions d’enfants qui sont victimes de trafics divers, d’exploitation sexuelle à but commercial, de travail non payé, de travail domestique, ou qui ont été recrutés de force par des troupes mercenaires, des armées ou des trafiquants de drogues. Nombre des pires formes d’exploitation sont concentrées dans des pays comme l’Inde, le Népal et le Pakistan, où nous sommes présents.

PI. Peut-on parler d’un servage, voire d’un esclavage des temps modernes ?
NS. Sans aucun doute. Des parents, acculés dans une situation de misère sans espoir, vendent le travail de leur enfant en échange d’un prêt. Naturellement, ils ne lui demandent pas son avis. Au Pakistan, par exemple, de jeunes enfants dont les parents reçoivent une avance sur leur travail sur machine à tisser, finissent victimes d’un véritable système d’esclavage organisé. Payés moitié moins cher que les travailleurs plus âgés, ils ne peuvent quitter l’entreprise avant d’avoir totalement remboursé le prêt accordé à leurs parents. Un quart de ces enfants sont des filles de moins de 15 ans. Inutile de dire qu’elles sont des proies sexuelles faciles pour leurs collègues plus âgés.
Selon l’Unicef, 14 % des jeunes Indiens (entre 5 et 14 ans) sont ainsi « employés » dans l’industrie du tapis. Cette industrie, l’une des plus grosses exportatrices de l’Asie du sud-est, recrute principalement dans les couches les plus pauvres de la population. Si le travail des enfants y constitue la norme, ça veut dire qu’on a peu de chance de briser ce cycle extrême de pauvreté sans des initiatives comme la campagne qu’a lancée RugMark.

PI. Pour reprendre les termes de RugMark, tout tapis fait avec du travail d’enfants est laid, quel que soit son apparence. Combien d’enfants travaillent dans l’industrie textile, dans le monde ?
NS. Ils sont près de 300 000, âgés de 4 à 14 ans, à travailler dans des conditions intolérables pour fabriquer les tapis qui orneront les foyers nord-américains et européens. Une partie d’entre eux ont été kidnappés et vendus à des patrons.

PI. Quelles sont les répercussions, physiques, affectives et mentales, sur les enfants ?
NS. Les conséquences du travail forcé sur les enfants sont incalculables. La malnutrition, par exemple, des troubles de la vue, des contusions, voire des blessures causées par des outils acérés. Sans parler des déformations de la colonne vertébrale causées par le fait qu’ils passent une grande partie de leurs journées assis dans des positions pénibles. Parfois aussi, des maladies respiratoires dues à l’inhalation massive de fibres de laine. A quoi il faut ajouter ce que j’ai mentionné plus haut, l’exploitation sexuelle précoce.

PI. Le tableau est assez sombre… Que faites-vous, concrètement ?
NS. Nous nous sommes fixés pour objectif de mettre un terme au travail des enfants dans l’industrie du tapis et de permettre au plus grand nombre d’enfants de l’Inde et du Népal d’être scolarisés. Nous surveillons les usines, éduquons les jeunes tisserands et surtout, nous avons créé un label, la marque RugMark, qui garantit aux acheteurs que leur tapis est exempt de tout travail d’enfants.

PI. Quel est votre bilan ?
NS. Plus que positif ! Depuis 1995, nous avons libéré plus de 1 300 enfants des machines à tisser et empêché des milliers d’autres d’entrer dans ce cycle vicieux du travail forcé. Grâce à la vente de tapis portant notre label et à des dons, nous avons pu mettre en place des programmes éducatifs. Ainsi, au Népal, le nombre d’enfants utilisés dans les fabriques de tapis est passé de 11 % en 1996 à 3 % aujourd’hui. Et le nombre d’usines que nous avons inspectées a augmenté de 65 %.
Une fois les enfants libérés des machines et pris en charge (alimentation, soins…), ils s’avèrent extrêmement performants dans les disciplines académiques et sportives. Au Népal, par exemple, où nous sommes présents, onze enfants travailleurs sont inscrits à l’une des meilleures écoles privées du pays, Little Angels.

PI. Quelle garantie avez-vous sur la fiabilité des entreprises qui acceptent votre label ?
NS. Nous sommes liés par un contrat juridique. En signant ce contrat, l’entrepreneur s’engage à fournir des tapis sans travail d’enfant, à enregistrer toutes ses machines auprès de la fondation RugMark, à autoriser des inspections à l’improviste de ses installations ; enfin, à payer des frais de licence auprès de notre association.
Pour nous assurer du respect des termes du contrat, des inspecteurs formés et travaillant sous le contrôle de RugMark passent régulièrement dans les entreprises membres de notre réseau. Pour nous protéger des contrefaçons, en Amérique du Nord, seuls les importateurs qui ont souscrits à ces quatre conditions peuvent vendre des tapis RugMark.

PI. En quoi consiste votre campagne « Le plus beau tapis ? »
NS. Nous l’avons lancée en 2006. L’idée, c’était de sensibiliser davantage les consommateurs à cette question et, incidemment, à les pousser à acheter des tapis garantis sans travail d’enfants, comme ceux qui portent notre label. Pour parler chiffres, nous voulions faire passer notre part de marché de 1 à 4 % en 3 ans [à partir de 2006] et à 15 % d’ici 2012. Ce chiffre de 15 % est essentiel, car c’est une fois atteint qu’on saura que le travail des enfant aura complètement disparu de l’industrie artisanale asiatique du tapis. Ce qui est particulièrement encourageant, c’est qu’une augmentation de 1 % de notre part de marché correspond à la libération de leur servage de 750 enfants, et cela veut aussi dire que plus d’un millier d’autres y ont échappé.

PI. Qu’est-ce que Visages de la liberté (Faces of Freedom) ?
NS. Visages de la liberté est une exposition itinérante de photos qui permet d’entrer au cœur même de notre travail. Les visiteurs peuvent voir de façon tout à fait réaliste ce qui se passe derrière les machines à tisser et dans les fabriques de tapis d’Asie du Sud. Cette exposition, qui circule actuellement aux Etats-Unis jusqu’à décembre 2009, informe sur la dure réalité du travail des enfants dans les ateliers et présente les résultats que nous avons obtenus. On peut en voir une partie sur notre site www.facesoffreedom.rugmark .org.

PI. Les lois ou les conventions internationales qui interdisent le travail des enfants sont-elles efficaces ?
NS. C’est dans la première partie du XXIe siècle qu’il faut en finir définitivement avec cette question du travail des enfants. Les organisations abolitionnistes ont pris de l’importance et gagné suffisamment de soutien international pour pouvoir faire état de quelques victoires importantes. Par exemple, le nombre d’enfants tisserands d’Asie du Sud est passé d’un million en 1995 à 300 000 aujourd’hui. La législation internationale s’est elle-même étoffée. La Convention 182 de l’Organisation internationale du travail sur Les pires formes du travail des enfants, passée en 1999, et la loi Commerce et Développement, votée par le Congrès américain en 2000, interdisant la vente de tout produit fait dans le cadre d’un travail forcé, inclut explicitement ceux issus du travail d’enfants.

Auteur : Jason Francis, collaborateur de Share International basé dans le Massachusetts (Etats-Unis).
Sources : www.rugmark.net
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Divers ()