Interview de Nina Smith par Jason Francis,
RugMark Foundation est une organisation à but non lucratif créée en 1994 par un panel d’ONG, d’acteurs de la vie économique, d’agences gouvernementales et internationales (Unicef) pour obtenir l’abolition du travail des enfants dans l’industrie du tapis artisanal. La directrice de la branche étasunienne de RugMark, Nina Smith, a reçu notre collaborateur.
Partage international : Quelle est l’importance du travail des enfants dans le monde ?
Nina Smith : Beaucoup seraient sans doute étonnés d’apprendre que cette question du travail des enfants est encore, en ce XXIe siècle, un problème majeur dans certaines parties du monde. Il y a, sur la planète, environ 218 millions d’enfants qui sont victimes de trafics divers, d’exploitation sexuelle à but commercial, de travail non payé, de travail domestique, ou qui ont été recrutés de force par des troupes mercenaires, des armées ou des trafiquants de drogues. Nombre des pires formes d’exploitation sont concentrées dans des pays comme l’Inde, le Népal et le Pakistan, où nous sommes présents.
PI. Peut-on parler d’un servage, voire d’un esclavage des temps modernes ?
NS. Sans aucun doute. Des parents, acculés dans une situation de misère sans espoir, vendent le travail de leur enfant en échange d’un prêt. Naturellement, ils ne lui demandent pas son avis. Au Pakistan, par exemple, de jeunes enfants dont les parents reçoivent une avance sur leur travail sur machine à tisser, finissent victimes d’un véritable système d’esclavage organisé. Payés moitié moins cher que les travailleurs plus âgés, ils ne peuvent quitter l’entreprise avant d’avoir totalement remboursé le prêt accordé à leurs parents. Un quart de ces enfants sont des filles de moins de 15 ans. Inutile de dire qu’elles sont des proies sexuelles faciles pour leurs collègues plus âgés.
Selon l’Unicef, 14 % des jeunes Indiens (entre 5 et 14 ans) sont ainsi « employés » dans l’industrie du tapis. Cette industrie, l’une des plus grosses exportatrices de l’Asie du sud-est, recrute principalement dans les couches les plus pauvres de la population. Si le travail des enfants y constitue la norme, ça veut dire qu’on a peu de chance de briser ce cycle extrême de pauvreté sans des initiatives comme la campagne qu’a lancée RugMark.
PI. Pour reprendre les termes de RugMark, tout tapis fait avec du travail d’enfants est laid, quel que soit son apparence. Combien d’enfants travaillent dans l’industrie textile, dans le monde ?
NS. Ils sont près de 300 000, âgés de 4 à 14 ans, à travailler dans des conditions intolérables pour fabriquer les tapis qui orneront les foyers nord-américains et européens. Une partie d’entre eux ont été kidnappés et vendus à des patrons.
PI. Quelles sont les répercussions, physiques, affectives et mentales, sur les enfants ?
NS. Les conséquences du travail forcé sur les enfants sont incalculables. La malnutrition, par exemple, des troubles de la vue, des contusions, voire des blessures causées par des outils acérés. Sans parler des déformations de la colonne vertébrale causées par le fait qu’ils passent une grande partie de leurs journées assis dans des positions pénibles. Parfois aussi, des maladies respiratoires dues à l’inhalation massive de fibres de laine. A quoi il faut ajouter ce que j’ai mentionné plus haut, l’exploitation sexuelle précoce.
PI. Le tableau est assez sombre… Que faites-vous, concrètement ?
NS. Nous nous sommes fixés pour objectif de mettre un terme au travail des enfants dans l’industrie du tapis et de permettre au plus grand nombre d’enfants de l’Inde et du Népal d’être scolarisés. Nous surveillons les usines, éduquons les jeunes tisserands et surtout, nous avons créé un label, la marque RugMark, qui garantit aux acheteurs que leur tapis est exempt de tout travail d’enfants.
PI. Quel est votre bilan ?
NS. Plus que positif ! Depuis 1995, nous avons libéré plus de 1 300 enfants des machines à tisser et empêché des milliers d’autres d’entrer dans ce cycle vicieux du travail forcé. Grâce à la vente de tapis portant notre label et à des dons, nous avons pu mettre en place des programmes éducatifs. Ainsi, au Népal, le nombre d’enfants utilisés dans les fabriques de tapis est passé de 11 % en 1996 à 3 % aujourd’hui. Et le nombre d’usines que nous avons inspectées a augmenté de 65 %.
Une fois les enfants libérés des machines et pris en charge (alimentation, soins…), ils s’avèrent extrêmement performants dans les disciplines académiques et sportives. Au Népal, par exemple, où nous sommes présents, onze enfants travailleurs sont inscrits à l’une des meilleures écoles privées du pays, Little Angels.
PI. Quelle garantie avez-vous sur la fiabilité des entreprises qui acceptent votre label ?
NS. Nous sommes liés par un contrat juridique. En signant ce contrat, l’entrepreneur s’engage à fournir des tapis sans travail d’enfant, à enregistrer toutes ses machines auprès de la fondation RugMark, à autoriser des inspections à l’improviste de ses installations ; enfin, à payer des frais de licence auprès de notre association.
Pour nous assurer du respect des termes du contrat, des inspecteurs formés et travaillant sous le contrôle de RugMark passent régulièrement dans les entreprises membres de notre réseau. Pour nous protéger des contrefaçons, en Amérique du Nord, seuls les importateurs qui ont souscrits à ces quatre conditions peuvent vendre des tapis RugMark.
PI. En quoi consiste votre campagne « Le plus beau tapis ? »
NS. Nous l’avons lancée en 2006. L’idée, c’était de sensibiliser davantage les consommateurs à cette question et, incidemment, à les pousser à acheter des tapis garantis sans travail d’enfants, comme ceux qui portent notre label. Pour parler chiffres, nous voulions faire passer notre part de marché de 1 à 4 % en 3 ans [à partir de 2006] et à 15 % d’ici 2012. Ce chiffre de 15 % est essentiel, car c’est une fois atteint qu’on saura que le travail des enfant aura complètement disparu de l’industrie artisanale asiatique du tapis. Ce qui est particulièrement encourageant, c’est qu’une augmentation de 1 % de notre part de marché correspond à la libération de leur servage de 750 enfants, et cela veut aussi dire que plus d’un millier d’autres y ont échappé.
PI. Qu’est-ce que Visages de la liberté (Faces of Freedom) ?
NS. Visages de la liberté est une exposition itinérante de photos qui permet d’entrer au cœur même de notre travail. Les visiteurs peuvent voir de façon tout à fait réaliste ce qui se passe derrière les machines à tisser et dans les fabriques de tapis d’Asie du Sud. Cette exposition, qui circule actuellement aux Etats-Unis jusqu’à décembre 2009, informe sur la dure réalité du travail des enfants dans les ateliers et présente les résultats que nous avons obtenus. On peut en voir une partie sur notre site www.facesoffreedom.rugmark .org.
PI. Les lois ou les conventions internationales qui interdisent le travail des enfants sont-elles efficaces ?
NS. C’est dans la première partie du XXIe siècle qu’il faut en finir définitivement avec cette question du travail des enfants. Les organisations abolitionnistes ont pris de l’importance et gagné suffisamment de soutien international pour pouvoir faire état de quelques victoires importantes. Par exemple, le nombre d’enfants tisserands d’Asie du Sud est passé d’un million en 1995 à 300 000 aujourd’hui. La législation internationale s’est elle-même étoffée. La Convention 182 de l’Organisation internationale du travail sur Les pires formes du travail des enfants, passée en 1999, et la loi Commerce et Développement, votée par le Congrès américain en 2000, interdisant la vente de tout produit fait dans le cadre d’un travail forcé, inclut explicitement ceux issus du travail d’enfants.
Source : www.rugmark.net
par Benjamin Creme,
Propos recueillis lors d’une conférence à Amsterdam, le 21 septembre 2005.
Nous passons d’une catastrophe à une autre parce que nous ne savons pas comment vivre. Nous ne savons pas comment vivre en paix. Nous ne savons pas pourquoi nous sommes ici-bas. Nous ne connaissons ni le sens, ni le but de la vie sur Terre. Nous ne savons même pas qui nous sommes. Nous ne savons pratiquement rien des réalités de la vie. Nous savons envoyer une fusée sur Mars ou sur la Lune, mais nous ne connaissons pas le but de la vie. Donc, sans aide, nous sommes condamnés à la destruction.
L’humanité est si peu informée, si désinvolte quant à la nature de la vie, qu’elle ne cherche même pas à se renseigner sur les faits de la vie, les faits de la nature de la vie ne serait-ce que sur la planète Terre. Des connaissances sont pourtant disponibles depuis 1875, on les trouve dans les livres et les librairies. Ce sont des connaissances sur la nature spirituelle de l’humanité.
L’homme est un être triple, et nous ne tenons pour réel que l’aspect le plus bas de cette triplicité. Nous regardons dans le miroir et croyons que ce que nous voyons est notre personne. Nous pensons que c’est nous, alors qu’il ne s’agit que du reflet de l’aspect le plus bas de nous-mêmes, de l’aspect le moins important. Il est important si vous vivez sur la planète Terre. Si vous êtes mort sur la planète Terre, alors vous ne disposez plus de l’un des éléments qui se reflètent dans le miroir. Mais sans ce corps, en existez-vous moins pour autant ?
Non. Ce qui s’incarne et apparaît sous la forme d’un reflet dans le miroir est un grand Etre spirituel divin que l’on connaît sous beaucoup de noms mais que la plupart des gens appellent l’âme. Et cette âme ne cesse de s’incarner et de se réincarner dans un corps physique, tantôt en tant qu’homme, tantôt en tant que femme. Et pendant tout ce temps, elle progresse immuablement sur la planète Terre, et finit par atteindre un point où elle n’a plus besoin de corps physique.
La planète Terre a pour âme un grand Etre, une grande entité cosmique dont c’est le travail de créer une planète, de visualiser tout ce qui sera sur cette planète et de l’amener à l’existence – tout cela en relation avec les idées, formes pensées et créations qui se trouvent dans le mental d’un Etre plus grand encore qui est l’âme du système solaire.
Si vous pensez à Dieu en ces termes, il devient clair qu’il n’existe rien d’autre que Dieu dans la totalité de l’univers manifesté – c’est tout ce qui existe. Et chacun d’entre nous est la manifestation d’un fragment de ce grand Etre que nous appelons Dieu. Cet aspect divin, le Soi avec un « S » majuscule, se reflète à un niveau vibratoire quelque peu inférieur en tant qu’âme individuelle. Cette âme individuelle se reflète à un niveau vibratoire encore inférieur en tant que personnalité humaine.
Telle est la réalité. Pourquoi n’en est-il pas question dans les écoles ? Comment se fait-il que personne ne soit au courant ? Si nous savions cela, pourrions-nous mener la vie que nous menons sur Terre aujourd’hui ? Pourrions-nous, en tant qu’Occidentaux, permettre que des millions de gens meurent par manque d’une nourriture qui existe en abondance sur la Terre ? Non, nous ne pourrions accepter cela si nous savions qui nous sommes. Nous sommes Dieu – littéralement. Pas en pleine conscience bien sûr mais, potentiellement, tout ce qui existe dans l’univers est en nous.
Nous vivons dans un univers spirituel. C’est ainsi. Nous n’y pouvons rien. Ce que nous devons faire, c’est le manifester.
Au-delà du renflouement : programme pour une nouvelle économie – [sommaire]
par David Korten,
La crise financière a mis fin à la croyance tenace selon laquelle nos institutions économiques seraient saines et que les marchés fonctionneraient d’autant mieux qu’ils seraient moins régulés. Ces institutions ont failli, d’un point de vue non seulement financier, mais aussi social et environnemental.
La coïncidence de cette faillite avec l’élection d’un nouveau président étasunien, élu pour ses promesses et sa volonté de changement, montre que c’est le moment où jamais de repenser et de refonder notre vie sociale.
Le président Obama a promis de relancer l’économie en partant du bas. Ce qui serait un progrès substantiel sur ce qui s’est passé jusqu’à présent, où c’est le privilège qu’on favorise, les riches aux dépens des classes moyennes et pauvres. Mais il faut aller plus loin. Il faut opérer une transformation de fond en comble de nos valeurs et de nos institutions économiques pour les mettre en mesure de répondre aux impératifs et aux opportunités du XXIe siècle. Pour ce faire, il faudrait suivre un programme en cinq points :
a) nettoyer Wall Street ; b) réguler les marchés ; c) autofinancer l’économie réelle ; d) mesurer nos besoins réels ; e) purger les circuits monétaires de la dette inhérente à la création de monnaie.
L’effondrement des marchés a fait prendre conscience des conséquences dévastatrices de la dérégulation de Wall Street. Et ce n’est là que le sommet de l’iceberg d’une économie en ruines. C’est aussi la preuve qu’elle a besoin d’une refonte totale de ses fondamentaux.
La déconnexion de notre économie des besoins de l’homme et de son environnement naturel a produit une double catastrophe, sociale et écologique.
Sociale : les salaires sont en chute libre tandis que s’envolent les prix alimentaires et de l’énergie. La dette des ménages et les saisies immobilières atteignent des records historiques. La classe moyenne se réduit comme peau de chagrin. L’élargissement continu, et déjà démesuré, du fossé entre riches et pauvres – avec l’aliénation sociale qui l’accompagne – est responsable d’un effondrement sociétal, sur les ruines duquel prospèrent la criminalité, le terrorisme et les génocides.
Ecologique : la surconsommation pousse l’écosystème vers l’abîme. Les scientifiques s’accordent pratiquement tous pour reconnaître que l’activité humaine porte une immense responsabilité dans le changement climatique, l’aggravation et l’augmentation du nombre de sécheresses, d’inondation et d’incendies.
Le défi économique à relever est immense. En comparaison, les difficultés rencontrées du fait du gel temporaire des marchés du crédit font pâle figure.
C’est pourquoi jamais moment n’a été plus favorable pour évaluer notre économie au regard d’indicateurs correspondant à nos vrais besoins.
Les sommes allouées au renflouement de Wall Street par le Congrès dans un moment de panique ne contribueront en rien à régler la cause structurelle du gel du crédit, pour ne rien dire des échecs économiques infiniment plus sérieux en matière social et environnemental. Le côté positif de cette crise, en tout cas, c’est qu’elle a montré de manière définitive les limites dangereuses de notre système.
Voici donc un plan en cinq points pour le refonder sur des bases plus justes et plus durables.
1. Nettoyer Wall Street
La priorité absolue, c’est de prendre sans tarder le contrôle de la crise en cours. Les institutions de Wall Street ont longtemps prétendu que leurs activités de commerce et de trading créaient de la richesse, fournissaient les fonds indispensables au bon fonctionnement du monde des affaires, augmentaient l’efficacité de l’économie et stabilisaient les marchés. La crise actuelle a montré que le roi est nu, que ce système corrompu est fondé sur la spéculation, le démembrement et la récupération [pour une bouchée de pain] des entreprises, les crédits prédateurs et la formation de bulles comme celles de l’immobilier ou de l’Internet.
Si la Bourse produit quelque chose de valable, c’est en quelque sorte en plus de son objectif premier, à savoir la recherche effrénée de gains spéculatifs, une recherche qui a mis en péril l’économie même de la planète. Et quand les affaires se sont mises à péricliter, cette Bourse a exigé de la part des contribuables des renflouements colossaux s’apparentant à de véritables extorsions. En « compensation », les gestionnaires de fonds privés les mieux payés ont touché en moyenne, en 2007, 588 millions de dollars – soit 19 000 fois le salaire moyen étasunien.
Il faut exiger des responsables de Wall Street, qu’ils remboursent une partie de nos pertes, et faire en sorte qu’un tel krach ne se reproduise plus. C’est ce que demande entre autres, par exemple, dans un rapport intitulé Plan raisonné de relance, l’Institut d’études politiques de Washington. Les auteurs, outre le remboursement du renflouement, demandent au Congrès d’obliger Wall Street à prendre en charge un véritable financement de relance économique. Ils recommandent, entre autres mesures, la création d’une taxe sur les transactions de titres, une taxe professionnelle minimum, ainsi que la récupération des bonus payés aux dirigeants de la Bourse new-yorkaise, responsables de la crise, et de leurs exonérations d’impôts ; enfin, la fin des paradis fiscaux.
La mise en œuvre de ces recommandations permettrait, dans un premier temps, de limiter la spéculation, d’assurer une répartition plus équitable de la richesse en réinstaurant un système fiscal progressif, et de purger Wall Street au maximum des firmes prédatrices qui y prospèrent.
Il faudra, par la suite, briser les monopoles ou les concentrations industrielles et financières excessives, à commencer par Wall Street, et tenir les banques restantes pour responsables de l’intérêt public. De ce point de vue, la décision du Trésor américain d’entrer dans le capital des établissements à problèmes constitue une mesure positive qui peut conduire à une restructuration en profondeur du système financier.
Le gouvernement fédéral devrait remettre en vigueur les dispositions de la loi Glass-Steagall, qui interdisait à un établissement bancaire d’être à la fois banque commerciale et banque d’investissement, et démanteler de force les conglomérats, financiers et autres, de Wall Street qui, de par leur taille, ne peuvent sombrer sans mettre tout le système en danger. Comme l’a dit le sénateur Bernie Sanders, une compagnie trop grande pour faire faillite est trop grande pour exister.
2. Réguler le marché
Une fois éteintes les flammes les plus menaçantes de l’incendie, on pourra s’atteler à la création d’institutions financières potentiellement bénéfiques, obéissant à la fois aux impératifs de durabilité et de justice. D’une manière quelque peu ironique, vu les excès commis par Wall Street au nom de la liberté de marché, l’économie qu’il nous faut créer ressemble étonnamment à la vision qu’avait de l’économie de marché Adam Smith, que d’aucuns tiennent pour le père du capitalisme.
A. Smith avait en tête un monde économique composé de marchés locaux, formés de petits entrepreneurs, d’artisans et de fermiers, tous enracinés dans leurs communautés et occupés à produire et à échanger les biens et services nécessaires à eux-mêmes et à leur entourage. Une telle vision a très peu à voir avec Wall Street, avec sa circulation débridée de capitaux, ses engagements hors bilan, sa spéculation effrénée, et ses empires mondiaux.
Ainsi que je l’ai écrit dans Quand les multinationales gouvernent le monde (Ed. Yves Michel), la mise en place d’une économie de marché efficace requiert un certain nombre de conditions essentielles totalement absentes de l’esprit des intégristes néolibéraux qui règnent à Wall Street. Pour n’en citer que quelques-unes :
– les prix du marché doivent intégrer les coûts sociaux et environnementaux ;
– le commerce entre nations doit être équilibré ;
– l’investissement doit être local ;
– aucun acteur ne doit être en position, par sa taille, par exemple, d’influer sur les prix du marché ;
– le pouvoir économique doit être équitablement distribué ;
– tous les acteurs doivent avoir accès à une information complète (pas de délits d’initiés ni droits de propriété intellectuelle imposés par un Etat).
Si l’on veut éviter les distorsions que ne manqueraient pas de créer une compétition déloyale, il faut encadrer strictement les marchés pour s’assurer que ces conditions essentielles y soient respectées. Considérons-les comme des principes fondamentaux, garantissant la qualité, la justice et la durabilité des économies réelles [Main Street economies, par opposition à Wall Street].
3. Autofinancer l’économie réelle
Loin de servir les besoins financiers de l’économie réelle, Wall Street l’a traitée comme une colonie à administrer au bénéfice de ses maîtres. Main dans la main avec la Réserve fédérale [la banque centrale américaine], traders et spéculateurs ont utilisé toute une panoplie de moyens, comme le contrôle de la fourniture de monnaie [crédits et planche à billets], des pratiques de prêts prédatrices, des campagnes de lobbying et de financement pour la mise en place de politiques d’écrasement des salaires et de démantèlement des filets de sécurité sociaux, enfin l’appropriation des gains de productivité. Le sommet (1 %) de la pyramide des revenus du pays a vu sa part dans l’ensemble des revenus nets des Etasuniens passer de 9 à 19 % entre 1980 et 2005, selon Charles Morris (The Trillion dollar meltdown – le krach de mille milliards de dollars). Quant aux revenus de 90 % des ménages restants, ils ont décru au rythme de l’inflation, leur taux d’épargne global est passé sous la barre des 1 %, et leur endettement a atteint un seuil proportionnel aux difficultés qu’éprouvent les travailleurs de l’économie réelle à limiter les dégâts de la crise dans leurs vies de tous les jours.
Tout programme de relance de l’économie après le renflouement ne peut réussir que si l’on instaure une juste distribution des richesses grâce à une fiscalité progressive, à la hausse du salaire minimum, à une optimisation des coûts de santé, ainsi qu’à un strict encadrement des crédits hypothécaires et bancaires (cartes bancaires). C’est la seule façon de venir en aide aux classes les plus pauvres, de restaurer l’épargne immobilière et le pouvoir d’achat et, combinée avec le système monétaire sans dette proposé plus haut, de mettre fin à la dépendance de l’économie réelle [Main Street] du bon vouloir de Wall Street pour son financement. La meilleure façon de satisfaire les besoins en services financiers des économies réelles, c’est de créer un réseau de banques qui soient propriétés de communautés locales, des banques à la fois indépendantes et coordonnées au niveau fédéral, et qui remplissent la fonction de base de tout établissement bancaire, à savoir d’être des intermédiaires entre les membres d’une communauté de vie qui ont besoin de mettre leur épargne en sécurité et d’autres qui ont besoin d’un prêt pour acheter une maison ou lancer une entreprise. Le transfert croissant que l’on observe depuis quelques temps de comptes tenus par des groupes bancaires géants aux bilans comptables douteux en direction de petites banques locales est, de ce point de vue, un signe de bon augure.
Les intérêts de Wall Street ont aussi imposé les règles du jeu économiques pour donner un avantage compétitif aux multinationales sur les sociétés locales ou régionales indépendantes, qui forment le cœur et l’âme des économies réelles. Le Projet de nouvelles règles [The New Rules Project], publié par l’Institut pour l’autosuffisance locale [Institute for Local Self-Reliance], fournit une mine de recommandations pour restaurer un équilibre viable et équitable en faveur de la Main Street économie. Il mérite une étude approfondie.
4. Mesurer nos besoins réels
La seule fonction légitime d’un système économique, c’est d’être au service de la vie. Aujourd’hui, pourtant, on mesure la performance économique à la seule aune d’indicateurs financiers, comme le Produit national brut (PNB) et le cours des actions, en laissant de côté ses conséquences sociales et environnementales. Nous sommes maintenant en train de payer le prix d’années de recherche effrénée de profit, dont le principal résultat a été de rendre les riches encore plus riches. Il nous faut à présent supporter les coûts dévastateurs de cette folie, sous forme de catastrophes sociales et environnementales massives et d’instabilité financière.
Le moment que nous vivons est particulièrement propice à une remise en question de nos anciens critères d’évaluation, et pour les remplacer par des indicateurs qui traduisent nos besoins réels. En d’autres termes, il est temps de donner la priorité aux valeurs de la vie sur celles de l’argent, et de refonder radicalement la manière dont nous fixons les grands axes de notre politique économique. D’ailleurs, le bonheur est un indicateur important de santé physique et psychique.
Cela ne veut pas dire qu’il faudrait supprimer le PNB, mais le considérer comme un simple indicateur de la consommation économique. Il reste tout à fait valable pour mesurer le coût économique auquel revient la production d’un niveau donné de santé et de bien-être. Mais il faut comprendre qu’il se réfère à des coûts, et non à des gains. Un certain nombre de recherches ont montré que le bonheur, tout comme d’autres indicateurs de bien-être humain, social et environnemental, ont baissé alors même que le PNB augmentait. Mais on les a largement ignorées. On continue à mener nos économies en maximisant les coûts, plutôt que les bénéfices [réels, humains], des activités de production. Le choc créé par le krach nous offre l’occasion où jamais d’attirer l’attention sur cette anomalie centrale.
5. Passer à de l’argent sans dette
Cela nous amène à la réforme la plus importante de toutes. A savoir, créer de l’argent autrement. L’une des clés du pouvoir de Wall Street, qui est aussi la raison de l’instabilité inhérente au système financier, c’est que ce sont les banques qui créent de l’argent chaque fois qu’elles inscrivent un prêt sur leurs livres de comptes. Dans la mesure où ce ne sont pas les intérêts de ce prêt qui sont portés sur le livre, mais seulement son principal, ce système ne peut fonctionner que si la croissance économique est suffisamment rapide pour engendrer assez de nouvelles demandes de crédits pour créer la nouvelle monnaie qui permettra d’honorer les intérêts des prêts en cours de remboursement – faute de quoi les débiteurs deviendraient insolvables, ce qui causerait l’effondrement de tout l’édifice économique et financier. La demande de remboursement avec intérêt de presque chaque dollar en circulation rend pratiquement inévitable la faillite de l’économie, sauf si le PNB et les inégalités augmentent constamment.
De grandes figures de la science économique et de la politique, telles que Thomas Jefferson et Benjamin Franklin, ont préconisé de remplacer la création de monnaie par les banques par un système alternatif où ce serait le gouvernement qui l’émettrait pour financer des biens publics, comme les infrastructures ou l’éducation. Le seul problème, c’est que la simple idée que c’est le gouvernement qui produirait de la monnaie d’un trait de plume déclenche toute une série de peurs sur les risques de voir s’installer une inflation galopante. C’est pourquoi la première réforme doit avant tout établir que l’introduction de monnaie nouvelle par le gouvernement doit concerner un bien public, et non pas, comme quand cet argent est produit par une banque privée, un bénéfice privé.
« L’argent-dette »1 d’origine bancaire s’ajoute aux dettes « normales », aux impôts et aux taxes diverses dont sont redevables les individus, et porte une responsabilité majeure dans la destruction de l’environnement, parce qu’il lui faut, pour se perpétuer, une croissance illimitée, des inégalités extrêmes qui assureront un flux monétaire et de richesses à sens unique de Main Street à Wall Street, et enfin, de l’instabilité économique dans la mesure où l’octroi de crédits pour nourrir une spéculation sans frein ne peut que générer pour les banques de généreux profits à court terme. « L’argent-dette » d’origine publique, par contre, s’accompagnerait d’une forte réduction de la dette et de la fiscalité, ainsi que des nuisances environnementales. Il favoriserait également l’équité économique et la stabilité financière. Nous sommes en démocratie, c’est donc à nous de choisir.
Le moment est venu de remplacer les institutions économiques et financières en déroute, car fondées sur le service de l’argent roi, par de nouvelles, au service de la vie. L’idée que nous, humains, puissions placer la vie avant l’argent peut sembler irréaliste et, en quelque sorte, contre-nature. C’est, en tout cas, ce que voudrait nous faire croire la culture dominante. Mais cette version n’est pas plus fondée que celle prétendant que la spéculation de Wall Street sert l’intérêt public supérieur. Ainsi que je l’ai noté dans un de mes articles, les scientifiques ont montré que le cerveau humain est programmé pour la compassion et la vie de relations.
Les nombreuses années que j’ai passées en Afrique, en Amérique latine et en Asie m’ont appris que tous les êtres humains, quelque soient leur race, leur religion ou leur nationalité, rêvent d’un monde heureux, dans lequel enfants, familles, communautés et environnement rayonneraient de santé. Dès qu’une occasion se présente à eux, les gens sont prêts à s’investir au maximum. Libérée des griffes prédatrices de Wall Street, cette énergie longtemps réprimée a le potentiel de transformer nos relations, entre nous et avec la Terre, et de réaliser notre rêve commun d’un monde où il fait bon vivre pour tous.
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1. Expression reprise du titre d’un documentaire animé de Paul Grignon, qui démontre clairement cette partie de l’argumentation de l’auteur.
par Patricia Pitchon,
La crise économique mondiale peut être considérée davantage comme découlant de la dette plutôt que de l’effondrement du crédit.
Les gouvernements européens et américains ont dû intervenir pour sauver des banques, des entreprises, et même des compagnies d’assurance telles que American Insurance Group (AIG), qui gère plus de 70 millions de police d’assurance avec des ramifications dans le monde entier. AIG était considérée comme « trop grosse pour faire faillite ». Certains pensent maintenant qu’elle est « trop grosse pour pouvoir être sauvée1 ».
Les Bourses ont chuté, la valeur des biens immobiliers s’est détériorée rapidement, des entreprises ont fait faillite parce que de grandes banques qui spéculaient avec des produits risqués et consentaient des prêts irresponsables ne sont plus en mesure de prêter. Le manque de crédit a mis à jour de vastes escroqueries, où les gens ont perdu des millions. Les investisseurs ont également retiré des milliards de nombreuses institutions financières, y compris des fonds de couverture et ont cherché refuge dans l’or et les produits de base, ce qui a abouti à une nouvelle crise alimentaire cette fois. Dans certains pays en voie de développement, ceux qui parvenaient à peine à subvenir à leurs besoins ne peuvent même plus acquérir les denrées alimentaires de base. Malgré les risques absurdes qu’ils ont pris avec l’argent des autres, les banquiers se sont offerts d’énormes bonus qui apparaissent désormais comme outrageux et totalement démérités.
De nombreux éléments ont contribués au krach : l’inadéquation du contrôle des marchés, l’insuffisantes barrières entre les activités de banque de dépôts et de banque d’investissement, la mauvaise appréhension des risques, un excès de complexité, les aberrations des sociétés instituts de notation des risques, des incitants comme les commissions payées à chaque étape de la chaîne de transformation des prêts risqués en obligations revendus ensuite à d’autres investisseurs à travers le monde. Les arbitrage entre instruments complexes et non réglementés (comme produits dérivés) son accentué la transmission de la crise.
George Soros, l’investisseur milliardaire, estime que le capitalisme dans sa forme actuelle est mort. Il critique ce qu’il appelle le « fondamentalisme du marché », en substance, la conviction que les marchés peuvent prendre soin de tout. Naseem Taleb, professeur de gestion des risques et ancien trader, estime que la mauvaise appréhension des risques a abouti à des modèles défectueux. Dans son livre, The Black Swan, il appelait les événements extrêmes inattendus des « cygnes noirs » ; il y examinait les méthodes d’évaluation des risques et la théorie des probabilités et prédisait ce qui vient d’arriver.
Il est probable qu’une grande partie de cette montagne de dettes devra être amortie et qu’il faudra des années avant de les solder. Ceci s’est passé avec la dette des pays du Sud bien que dans leur cas ils aient été contraints d’accepter des plans de remboursement au détriment de leur population les plus pauvres.
Maintenir un pays pauvre à l’extrême sous un régime d’asservissement au profit du remboursement de la dette, rendant tout développement impossible, peut également se révéler dangereux : comme le montre l’économiste Paul Collier dans son livre The Bottom Billion, en moyenne, les pays à bas revenus ont une probabilité de 14 % de tomber dans une guerre civile sous un horizon de 5 ans. Les jeunes gens forment les recrues des armées rebelles et ils sont très bon marchés là où règnent la pauvreté et le désespoir. Malheureusement, un tel engagement, souvent brutal et sans loi, ne représente guère une meilleure chance là où il n’y a pas de travail. C’est ce qui se déroule à présent dans des zones du Congo comme cela s’était déroulé précédemment en Sierra Leone et dans d’autres pays pauvres. Ce seul fait devrait attirer l’attention sur la folie de créer des systèmes économiques où la richesse est de plus en plus concentrée dans des mains de plus en plus réduites et où les conditions exigées par les principaux prêteurs empêchent tout développement. Si le monde doit se développer de manière adéquate, souvent, la seule solution est une annulation pure et simple de la dette des pays les plus pauvres. Le « Jubilee Debt Campaign UK » souligne que, même la corruption, très répandue dans de nombreux pays, ne remet pas en cause les effets de l’annulation de la dette. Une étude de dix pays africains a montré que, quatre années seulement après l’allégement de la dette, les dépenses de l’éducation ont augmenté de 40 % et celles de santé de quelque 70 %. [Voir www.jubileedebtcampaign.org.uk]
Les étapes vers un nouveau système économique
Compte tenu de l’échec du modèle actuel, il existe des possibilités de développer de nouveaux modèles qui pourraient nous servir bien mieux. Un système moins spéculatif, plus transparent et auquel tous les acteurs économiques doivent pouvoir accéder, est nécessaire. L’évasion fiscale de la part des entreprises doit prendre fin grâce à la fermeture des paradis fiscaux dans le monde entier. L’ONG War on Want (www.waron want.org) souligne que les pays en développement perdent, selon les estimations 250 milliards de livres sterling chaque année à cause de l’évasion fiscale – une somme qui pourrait leur permettre d’atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement. La seule Grande-Bretagne perd 100 milliards de livres sterling par an, et l’évasion fiscale et la fuite des capitaux en Afrique représentent cinq fois plus que l’aide annuelle qu’elle reçoit.
L’extension des programmes de micro-crédit (de petits prêts dont, dans les pays en voie de développement, quelque 85 % sont octroyés à des femmes, avec un taux d’intérêt raisonnable) est importante, car à l’heure actuelle, trois milliards de personnes dans le monde en développement n’ont aucun accès au financement. Il est possible que le gel du crédit dans les pays les plus riches permette de renforcer les programmes de microcrédits.
Le développement de systèmes de troc entre pays, avec des termes plus équitables que ceux qui se sont développés au cours des décennies précédentes, semble important. Actuellement, beaucoup de pays en développement sont victimes des variations brutales des prix des matières premières. Au niveau local, des formes de banques du temps peuvent servir les communautés ayant peu de ressources financières. La banque du temps est un moyen d’échanger des services au niveau local par l’intermédiaire d’une monnaie (appelée à l’origine, « dollar temps ») où chaque heure de temps qu’une personne offre sous la forme d’un service est égale à une heure de service de toute autre personne, quel que soit le service qui pourrait être par exemple, une heure de shopping, d’arrosage de jardin, de coiffure, de comptabilité, de cours de langue, ou autre. L’idée s’installe qu’il devrait y avoir un salaire maximum, pas seulement un salaire minimum. Ceci reflète le désir de réduire les tensions entre nantis et démunis.
Dans de nombreux pays pauvres, la construction de logements communautaires pourrait être étendue, soit en échange d’autres services, soit via des prêts abordables subventionnés en partie par les Etats. Dans le monde développé, un moratoire sur les expulsions semble urgent à court terme. Les gouvernements peuvent acheter des habitations et étendre ainsi le stock de logements publics, afin de réduire la population des sans abri.
Des réformes financières urgentes et la nécessité de s’attaquer aux besoins sociaux vitaux peuvent fournir les bases d’un nouveau système qui permettra de réduire les risques systémiques et offrira une plus grande sécurité, et par-dessus tout, l’espoir.
1. Voir « In a state » sur Economist.com, 2 mars 2009.
L’économie mondiale, premier souci de sécurité des Etats-Unis – [sommaire]
Dennis Blair, nouveau directeur des Services de renseignements des Etats-Unis, a identifié les désordres de l’économie mondiale et l’instabilité qu’ils induisent comme la plus grande menace des Etats-Unis, remplaçant le terrorisme à la place de « première préoccupation pour la sécurité à court terme ». Dans son analyse, présentée à la commision des Services de renseignements du Sénat américain, D. Blair a mis en garde : si la crise économique mondiale devait continuer à s’aggraver, elle accentuerait les troubles menaçant certains gouvernements.
D. Blair met l’accent sur le problème de la violence en Afghanistan et au Pakistan, et fait le lien entre l’augmentation de l’influence des Talibans et des chefs militaires locaux, et la situation économique particulièrement tragique de ces pays. Leur incapacité à fournir des services de base et de permettre à leurs citoyens de maintenir un niveau de vie durable a affaibli les deux gouvernements en question, mettant en danger ces pays et le monde, a-t-il précisé.
Bien que D. Blair ait assuré les sénateurs qu’il continuerait à traiter les menaces de terrorisme et de la prolifération du nucléaire, l’accent qu’il a mis sur les situations de pauvreté économique, comme facteurs de menaces pour le monde, était néanmoins inattendu.
Source : New York Times, E.-U. ; Reuters