Vingt-cinq sortes de galettes ou l’illusion de la perfection

Partage international no 27novembre 1990

Il y a presque quinze ans, j’ai pour la première fois visité l’Union Soviétique en compagnie d’une délégation de politiciens et de journalistes hollandais. En occident, personne n’avait encore entendu parler de Gorbatchev, et encore moins des concepts tels que la perestroïka ou la glasnost. Notre guide, appelons la Sacha, avait du monde une vision très claire : le système communiste était déjà parfait, mais se trouvait malgré tout sur un voie qui le conduirait à un degré de perfection encore plus élevé, alors que dans les autres pays, il n’y avait plus qu’à attendre l’effondrement total, prévisible scientifiquement.

Je regardai autour de moi et vis les longues files d’attente s’allongeant à l’extérieur de magasins insuffisamment approvisionnés. J’observai dans les rues, des individus ayant des visages las et rongés par l’anxiété, les conditions désastreuses des logements et le grand nombre d’alcooliques. Sacha nia mes remarques avec passion — peut-être le mot fanatisme serait-il d’ailleurs plus approprié — prétendant que je n’avais pas vu que ce que je pensais avoir vu. Elle soutenait que j’étais rempli de préjugés et que j’avais subi un lavage de cerveau. D’ailleurs, il y avait des drogués à Amsterdam. Et cet épouvantable quartier des prostituées — elle l’avait vu de ses propres yeux — où des filles à moitié nue étaient exposées dans des vitrines comme des marchandises sur un étalage. Ici, en Union Soviétique, la prostitution n’existait pas. Pourtant, quelques minutes après mon arrivée à Moscou, une dame m’avait téléphoné et m’avait proposé une rencontre impliquant une coopération de nature manifestement physique. Et, bien entendu, dans les bars internationaux, il n’y avait qu’à regarder autour de soi. Mais tout ceci n’était qu’un tissu de mensonges ignobles, me répondit Sacha en colère.

Bien qu’il me semblait être assez conciliant lors de nos longues discussions, il était très difficile d’établir avec Sacha un dialogue productif. Je n’ai jamais considéré l’occident comme un paradis et j’étais prêt à reconnaître auprès de Sacha que, ni la Hollande ni ses alliés, n’étaient des exemples de société idéale. Spontanément, j’énumérai quelques uns de nos défauts les plus flagrants, espérant qu’ainsi la conversation deviendrait plus sensée.

Eh bien, non. Je ne la surprenais pas le moins du monde. Touts ces défauts de l’occident, Marx et Lénine ne les avaient-ils pas déjà soulignés ? Manifestement, mes efforts ne l’amèneraient pas à admettre que l’Union Soviétique ne disposait pas de la formule magique procurant aux citoyens le bonheur continuel, une santé ininterrompue, ainsi que l’immortalité.

Sacha était pourtant une femme intelligente. Son attitude presque hostile envers le reste du monde s’explique, outre les terribles expériences qu’elle a enduré durant la deuxième guerre mondiale, par cette tendance, si répandue chez les êtres humains, à prendre leurs rêves pour la réalité.

Lors de ce voyage, j’eus de cette capacité plusieurs expériences qui dépassaient largement les limites ordinaires de l’aveuglement. Si, une fois de plus, il était impossible d’obtenir une communication téléphonique avec Amsterdam, la raison tenait évidemment au mauvais temps régnant en Allemagne de l’Ouest, jamais en Allemagne de l’Est. Et lorsqu’on me réveilla à huit heurs du matin au lieu de sept, comme je l’avais demandé, on me répéta obstinément qu’il était en réalité bel et bien sept heures. La société parfaite ne commettait aucune erreur, et quiconque pensait avoir remarqué une imperfection était tout simplement accusé de malveillance. Telle était la simplicité de ce monde parfait.

A Tachkent, ville que fut totalement rebâtie après les ravages causés par un tremblement de terre, nous allions découvrir que même la nature conspirait afin de suivre cette Loi de la Perfection. Préoccupés, nous avions demandé combien de personnes y étaient mortes. Aucune, répondit notre guide local. Enfin, peut-être une ou deux personnes âgées. Des milliers, peut-être même des dizaines de milliers, chuchota quelqu’un qui, de toute évidence, n’était pas versé dans cette doctrine solidement fondée sur des illusions idéologiques.

Ce talent d’idéaliser jusqu’à l’absurde ne se trouve bien sûr pas exclusivement en Union Soviétique. Rayonnant de satisfaction, le directeur d’une multinationale italienne m’affirma une fois, lors d’une interview : « Par nature, tous les Italiens ont un complexe de supériorité. Mais cela provient bien entendu du fait indéniable que nous sommes supérieurs. » Il le pensait réellement ! De même, lors d’une interview pour un documentaire, une jeune Sud-Africaine déclarait le plus sérieusement du monde que les noirs pouvaient utiliser les rues de nuit, « pour autant qu’ils soient en train de faire quelque chose d’utile pour nous. »

A l’heure actuelle, beaucoup d’Américains et de Britanniques croient également, en toute sincérité, que « leur système économique est la seule voie conduisant au salut. Pourtant, à New York, les noirs de Harlem ont moins de chances d’atteindre l’âge de 65 ans que les hommes du Bangladesh, qui est l’un des pays les plus pauvres du monde. A Harlem, seulement 60 pour cent d’entre eux dépassent l’âge de 45 ans, alors qu’au Bangladesh 70 pour cent atteignent cet âge. Au Royaume-Uni, beaucoup de retraités meurent de froid chaque hiver, parce qu’ils n’ont pas les moyens de payer le chauffage. En dépit de tous ces faits, j’ai rencontré bon nombre d’Américains et de Britanniques intelligents qui refusent d’accepter que ces réalités apportent la preuve que les bienfaits du capitalisme ont des limites.

Dans l’intervalle, l’Union Soviétique a changé de manière si radicale que l’admission de ses propres défauts est pratiquement devenue la nouvelle religion nationale, alors qu’il s’agissait auparavant d’un blasphème. La règle en vigueur semble aujourd’hui être : dans le passé rien ne fonctionnait, il faut donc maintenant tout changer de fond en comble.

Connaissant le caractère radical des Russes, il faut espérer qu’ils ne se jetteront pas trop impétueusement dans une aventure incertaine. Il est évident que le système de marché libre comporte quelques avantages et que chaque individu a le droit de se développer librement. Mais après 70 ans de contrôle centralisé, un pays comptant quelques 300 millions d’habitants, ferait bien de ne pas changer ses principes de fonctionnement radicalement d’un jour à l’autre. L’Allemagne de l’Est, qui est beaucoup plus petite, expérimente actuellement les effets d’un changement de cap trop abrupt, en dépit des importants subsides qu’elle reçoit de sa sœur plus riche, l’Allemagne de l’Ouest : une chute dramatique de la productivité a eu lieu, des milliers d’entreprises font faillite, les prix montent en flèche et le chômage est incontrôlable. Cette expérience devrait conduire l’Union Soviétique à la réflexion. Le simple fait d’échanger du rouge contre du bleu ne va pas miraculeusement produire un arc-en-ciel.

Il y a un mois, j’ai rencontré quelques touristes russes. Après avoir été bombardés des années durant de fausses informations sur l’Occident, eux aussi avaient décidé que le salut pour toute l’humanité se trouvait en cet Occident tant calomnié. Le fait que n’importe quel restaurant offre au choix 25 sortes différentes de galettes leur semblait être la preuve certaine de l’infaillibilité divine de la société occidentale. Mes efforts destinés à nuancer ce point de vue échouèrent lamentablement, tout comme auparavant je n’étais pas parvenu à persuader Sacha. De même que, lors d’un vol que j’avais entrepris au début de la perestroïka, il m’avait été impossible de convaincre ma voisine américaine, que les Russes étaient, comme tout le monde, des gens ordinaires et sympathiques.

L’habitude de préférer croire ce que nous voulons croire à la réalité est profondément enracinée en nous, et est une caractéristique internationale

Russie
Thématiques : politique
Rubrique : Editorial ()