Partage international no 394 – juin 2021
par Sania Farooqui
New Delhi, Inde
Le 12 janvier 2021, quelque part dans la banlieue de la capitale indienne, New Delhi, Nodeep Kaur, militante Dalit intouchable de 24 ans, a été arrêtée par la police de l’Haryana pour avoir manifesté devant une usine. Pendant le confinement de 2020, Nodeep a rejoint une organisation locale de défense des droits des travailleurs appelée Mazdoor Adhikar Sangathan (MAS) dans la zone industrielle de Kundli, dans l’Haryana. En janvier, elle a été accusée d’avoir malmené la direction et le personnel d’une usine lors d’une manifestation et d’avoir agressé des policiers. Nodeep avait également participé à la manifestation des agriculteurs contre les nouvelles réformes agricoles du gouvernement fédéral.
Elle a été placée en détention et accusée dans trois affaires distinctes. Elle a été inculpée en vertu de plusieurs articles de la loi indienne, notamment de tentative de meurtre, d’extorsion, de rassemblement illégal, d’émeute et d’intimidation criminelle. Elle a été libérée sous caution, mais ses affaires sont toujours en cours. Le cas de Nodeep a été largement couvert par les médias internationaux lorsque Meena Harris, nièce de la vice-présidente américaine Kamala Harris, a appelé à sa libération.
Nodeep a expliqué son « crime » à IPS : « Je suis une femme, je suis Dalit et je donne une voix aux gens qui sont souvent très facilement étouffés… Ils m’ont arrêtée, ils m’ont battue et maltraitée. Même à l’intérieur de la prison il y avait énormément de préjugés entre les personnes de caste supérieure et de caste inférieure. J’ai été torturée à plusieurs reprises, je ne pouvais plus marcher, j’avais tellement mal, ils ne m’ont pas laissé voir un médecin et m’ont gardée en isolement pendant des jours. Je suis reconnaissante d’en être sortie vivante et d’être ici, là où je dois être, avec mon peuple, avec les ouvriers et les agriculteurs. »
Nodeep est issue d’une famille de militants et ses parents ont été impliqués dans le syndicat des agriculteurs du Pendjab. En 2014, sa mère Swaranjeet Kaur a pris la tête d’une manifestation réclamant justice pour une jeune fille Dalit mineure victime d’un viol collectif dans leur village. Sa mère a fait l’objet de multiples menaces de mort, a été arrêtée et gardée en détention pendant plusieurs jours.
« J’en suis là aujourd’hui grâce à ma mère. Notre société n’est pas égale, il y a tellement de préjugés basés sur les castes. Et c’est encore plus difficile si vous êtes une femme issue de mon milieu (intouchable). Dès mon plus jeune âge, j’ai appris à me battre non seulement pour moi, mais aussi pour les autres », a déclaré la jeune femme.
En février, lorsque Nodeep a été libérée sous caution, l’une de ses premières déclarations à sa sortie de prison a été : « Je vais certainement aller aux portes de New Delhi pour y manifester avec les agriculteurs. » Quelques mois plus tard, elle est devenue l’une des voix les plus fortes de la contestation des agriculteurs dans le pays.
« Cette solidarité que vous voyez aujourd’hui entre les agriculteurs et les ouvriers est si puissante. Pouvez-vous imaginer ce qui peut se passer maintenant que nous sommes tous unis et que nous nous défendons les uns les autres ? demande-t-elle. Mon combat a commencé par la lutte contre les salaires impayés et le traitement injuste des ouvriers dans une zone industrielle, et, aujourd’hui, je suis ici pour soutenir et donner ma voix aux agriculteurs. Je ne sais pas comment ni quand c’est arrivé, mais ils ont fait de moi leur porte-parole, et je ne vais pas les laisser tomber. »
Des milliers d’agriculteurs, principalement du Pendjab, de l’Haryana et de l’ouest de l’Uttar Pradesh, manifestent depuis novembre 2020 autour de la capitale contre trois nouvelles lois agricoles polémiques dont ils demandent l’abrogation.
Les agriculteurs ont également demandé une loi sur les prix planchers garantis par l’Etat (MSP) pour leurs cultures, ainsi que le retrait du projet de loi sur l’électricité, car ils craignent qu’il ne conduise à la fin de l’électricité subventionnée. « Tout ce que nous demandons, c’est de retirer ces trois lois qui déréglementeront la vente de nos productions, a déclaré Sukhdev Singh, secrétaire général du syndicat agricole BKU à IPS. Notre plus grande préoccupation est que les lois récentes qui ont été promulguées par le gouvernement central démantèlent complètement le système du MSP. Seuls les acteurs privés en bénéficieront et nous, les agriculteurs, nous finirons par faire faillite. Nous ne pouvons pas permettre l’arrêt du système mandi1, c’est ainsi que nous gagnons de l’argent. Plus de 300 agriculteurs sont morts jusqu’à présent alors qu’ils campaient et manifestaient près de Delhi. Nous avons déjà tellement perdu, mais notre combat va continuer. »
La manifestation des agriculteurs est considérée comme l’une des plus grandes manifestations qui ait eu lieu en Inde, non seulement par son ampleur, mais aussi parce qu’elle a mis les femmes au premier plan ; elles sont maintenant souvent vues à la tête des protestations malgré le fait que le premier magistrat leur ait demandé de les quitter.
« C’est une révolution. Nous sommes ici pour faire entendre notre voix. Si nous ne le faisons pas aujourd’hui, qu’auront nos générations futures ?, demande Ratinder Kaur, une agricultrice de 65 ans du Pendjab. Ratinder campe autour de la capitale depuis janvier 2021, et prévoit d’y rester tandis que son mari retournera au Pendjab pour récolter les cultures cette semaine. « Comment peut-on nous dire que nous ne pouvons pas participer ? Nous, les femmes, sommes aussi des agricultrices, nous allons au champ, nous cultivons, nous effectuons d’autres travaux nécessitant beaucoup de main-d’œuvre, et nous nous occupons aussi de nos familles. »
Selon Oxfam, près de 80 % des travailleurs à temps plein dans l’agriculture indienne sont des femmes. Elles représentent 33 % de la main-d’œuvre agricole et 48 % des agriculteurs indépendants, pourtant seulement 13 % des femmes possèdent des terres. Les communautés agraires de l’Inde sont extrêmement patriarcales, caractérisées par des structures féodales profondément ancrées où les femmes et les hommes ont rarement un accès égal aux ressources.
Il est essentiel de combler cet écart entre hommes et femmes afin d’accélérer le rythme de croissance du secteur agricole. La discrimination fondée sur le genre continue de prospérer dans le pays de différentes manières, les agricultrices ne sont pas encore reconnues dans les politiques agricoles indiennes, « les privant ainsi du soutien institutionnel des banques, des assurances, des coopératives et des gouvernements », explique Oxfam.
« Savez-vous pourquoi Nodeep est notre porte-parole ? Elle est comme nous, les agricultrices, forte et résiliente. Rien ne peut l’arrêter, et lorsqu’elle monte sur scène et parle, tout le monde l’écoute, déclare Kiranjeet, une agricultrice de 57 ans du Pendjab qui a rejoint les campements des manifestants depuis mars. J’ai laissé mes enfants chez moi, au Pendjab, et je vais rester ici, comme mes autres sœurs agricultrices. C’est important pour nous, les femmes, de mener ce combat. Quand l’inflation frappe, quand les prix augmentent, quand il n’y a pas d’argent à la maison, nous savons combien nous devons lutter pour le prochain repas. Nodeep est l’avenir, nous avons besoin de jeunes comme elle, et de tant d’autres sœurs qui sont venues nous soutenir. Quand une femme parle, beaucoup d’autres la rejoignent. Nos maris sont rentrés chez eux, c’est la saison des récoltes et nous allons rester ici pendant les prochains mois. C’est notre droit et notre combat. »
Ce n’est pas la première fois que les femmes en Inde assument des rôles de dirigeants à la fois dans les mouvements politiques et les protestations de masse. Elles ont constitué une proportion importante des manifestants de rue lors des manifestations anti-CAA2 dans le pays depuis décembre 2019. Le plus grand défi en Inde reste cependant de savoir comment transformer leur rôle actif en représentations égales dans les postes gouvernementaux de haut niveau, sans biais de genre, de caste et de religion.
La présence et l’influence des femmes dans le mouvement des agriculteurs transforme également les structures patriarcales de la société souvent fondées sur les castes, et montre qu’il n’est plus possible de les ignorer. « Sans les femmes, il n’y a pas de révolution, déclare Nodeep. Nous (les femmes) avons traversé tellement d’épreuves, nous nous sommes tellement battues, nous avons survécu à tellement de souffrances ; ils pensaient qu’ils pouvaient me mettre en prison et que je me tairais. Je suis ici pour me battre et je suis ici pour rester, quoi qu’il arrive. Ils ont fait de moi la porte-parole de leur peuple, et je ne vais pas les laisser tomber. »
(Tous les noms ont été changés)
1. Le système mandi est un vrai cri de ralliement pour les protestations au Pendjab car il garantit que les produits agricoles sont achetés par le gouvernement, par le biais de la Food Corporation of India et d’autres organismes d’approvisionnement fédéraux, au prix minimum de soutien (MSP).
2. Loi (modificative) sur la citoyenneté (CAA). Les protestations contre la loi d’amendement de la citoyenneté (CAA) portent sur un amendement qui est considéré comme discriminatoire sur la base de la religion, excluant en particulier les musulmans. Le projet de loi a suscité des inquiétudes parmi les Indiens musulmans ainsi que parmi les Indiens pauvres, car ils pourraient devenir apatrides, et donc se voir incarcérés.
