Un nouveau monde émergera de l’ordre ancien

Partage international no 405mai 2022

Interview de Graeme Maxton par Felicity Eliot

Graeme Maxton est l’auteur de sept livres de renommée internationale sur le changement climatique, l’énergie, l’économie et l’industrie automobile, qui ont été publiés dans plus de vingt langues différentes. Felicity Eliot l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Les valeurs et les grandes orientations dans lesquelles nous vivons semblent bien compromises. L’ordre international s’effondre. Est-ce en partie parce que nous n’avons pas géré correctement les crises qui se sont multipliées ces dernières années ?
Graeme Maxton : Cela fait partie d’une tendance amorcée il y a bien des années. On peut remonter au lobby du tabac, et plus loin encore. La science médicale avait-elle raison sur les effets nocifs du tabac ? Ce lobby n’a pu prouver sa non-nocivité, mais il a semé le doute. Il en va de même pour les fabricants et les lobbies des pesticides et des engrais, qui financent des recherches qui leur sont naturellement favorables. On constate une accélération ces dernières années avec les réseaux sociaux – qui font pression sur les gens pour qu’ils adoptent « la bonne façon de penser ». C’est presque comme dans la Chine maoïste – il y a une manière incorrecte de penser et une manière correcte. Et il n’y a pas de milieu.

Peu de temps avant cet entretien, Graeme Maxton m’adressa le message suivant : « Ce dont j’aimerais le plus parler est la façon dont notre pensée est activement contrainte et comment les médias font de la rétention d’information. Je n’ai jamais connu une époque comme celle-ci, où il est très difficile de savoir ce qui est vrai, alors que la plupart des communications ne sont qu’à moitié vraies. Je n’ai jamais connu une époque où nos dirigeants ont pris autant de mauvaises décisions et où les idées adverses sont piétinées et ignorées. Le monde est confronté à d’énormes défis et nous avons besoin d’une pensée claire et d’une discussion ouverte. Nous avons une pensée confuse et peu de débats. » (F. Eliot)

 

PI. Toutes les questions semblent si opposées et si polarisées que le conflit devient inévitable.
GM. Et bien sûr, cela peut conduire à l’autocensure. Je pense que nous assistons à quelque chose de très similaire avec ce qui se passe en Ukraine. Vous voyez des pays qui prônent la liberté d’expression adopter soudainement une attitude contraire. Et les gens sont « forcés » d’adopter des opinions radicales et déséquilibrées – de tous les côtés.

PI. Considérant le monde actuel et le développement des faux reportages, on se demande comment interpréter certaines situations, comme la guerre en Ukraine. Certains commentateurs affirment que c’est une guerre entre la Russie et les Etats-Unis. Comment vous voyez cela ?
GM. La Russie a déclaré à maintes reprises qu’il était inacceptable de déployer des armes nucléaires à sa porte, que l’Ukraine et la Finlande devaient être neutres. Mais l’Occident n’en a pas tenu compte.
Cette tragédie n’aurait pas dû se produire. C’est un conflit terrible qui cause des souffrances épouvantables à des millions de personnes. L’horrible fait est que nous aurions pu l’éviter si nous avions été un peu en retrait, plus raisonnables, mais nous sommes allés trop loin.
Même aujourd’hui, les gens ne voient pas les conséquences à long terme. Les Britanniques essayent d’imposer toutes sortes de sanctions à la Russie sans réfléchir aux conséquences possibles sur l’énergie, la nourriture ou l’inflation, et à ce que cela peut signifier pour leur propre population, sans parler du reste du monde. C’est comme si le leadership mondial était totalement inadapté à la situation.

Graeme Maxton évoque l’importance stratégique de l’Ukraine pour la Russie, alors que l’Ukraine, pour les Américains, n’est pas stratégiquement vitale. Au fil des décennies, la Russie s’est trouvée de plus en plus menacée par l’Occident.

 

PI. Il ne s’agit pas de cautionner les attaques impitoyables et la barbarie à laquelle nous assistons, mais, à mon avis, pendant des années, nous, les Occidentaux, avons « appâté l’ours russe ». Nous avons marginalisé et manqué de respect à une nation fière, à une culture ancienne. La Russie a un tel sens d’elle-même, de ce qu’elle a donné et de ce qu’elle pourrait donner au monde –  si seulement nous prenions le temps de l’écouter. Je me suis récemment replongée dans l’histoire de la Russie et de la région. J’ai appris qu’en 2000, V. Poutine, alors candidat à la présidence, a demandé que la Russie soit autorisée à rejoindre l’Otan. Il aurait déclaré : « La Russie fait partie de la culture européenne. Et je ne peux pas imaginer mon propre pays isolé de l’Europe et de ce que nous appelons souvent le monde civilisé. Il m’est donc difficile de considérer l’Otan comme un ennemi. » Quelle occasion manquée de coopération ! L’Occident aurait pu envisager de considérer l’Otan différemment.
GM. Oui. L’une des erreurs que nous avons commises en 1989, avec la dissolution du système soviétique, est de ne pas avoir dissout l’Otan, car sa raison d’être avait cessé d’exister.
L’Europe et la Russie font partie du même continent et il me semble que notre relation avec la Russie est très importante – pas seulement pour le pétrole, les engrais, le gaz ou le blé. Il s’agit d’une relation fondamentalement fraternelle mais nous avons une vision à très court terme.
Deux facteurs entrent en jeu : tout d’abord, la guerre en Ukraine, les immenses souffrances et le sort des réfugiés ; ensuite, ce qui se passe dans la partie orientale de l’Ukraine, la partie russophone – tout cela fait partie d’un même problème. Et puis il y a une question plus vaste, qui concerne la place de la Russie dans le monde. Et peut-être que la Chine, l’Inde et de nombreux autres pays – la Hongrie, l’Arabie saoudite, par exemple – sont tentés de freiner une puissance hégémonique ; et c’est ainsi que se sont comportés les Etats-Unis. Et puis il y a l’Europe qui a été trop influencée par les Etats-Unis.
Nous devons tous coopérer. Et à mon avis, saisir un tribunal pour crimes de guerre à ce stade est contre-productif. Nous devrions travailler à une forme de conciliation. Et n’oublions pas que nous sommes confrontés à d’énormes problèmes et que nous aurons besoin de la Russie pour les résoudre.

Graeme Maxton estime que la question des inégalités prend de plus en plus de place dans l’agenda politique. La première raison est l’écart croissant entre riches et pauvres, aggravé par l’inflation, les pénuries alimentaires et la stagnation des salaires. La deuxième raison est liée au changement climatique et aux politiques de redistribution. Il estime que d’autres façons de concevoir l’économie vont se répandre.

 

PI. Oui, et l’un d’entre eux qui est extrêmement urgent est le climat et la préservation de la planète. Nous avons été « distraits » par la guerre, tandis que les scientifiques du Giec ont désespérément tenté d’attirer notre attention. L’éradication des combustibles fossiles n’est pas en bonne voie, précisément à cause des sanctions imposées pour punir la Russie.
GM. Je suis tout à fait d’accord. La Covid et ce conflit détournent tellement l’attention des problèmes à long terme : le climat et la protection des personnes et de la planète. Le Giec affirme que nous avons trois ans pour arrêter d’augmenter le niveau des gaz à effet de serre, la concentration de carbone dans l’atmosphère, et que nous avons jusqu’en 2030 pour réduire le niveau d’émission de 50 %.
Nous devons commencer à nous réveiller ; cela fait vingt ou trente ans que nous en parlons et nous ne cessons d’aggraver la situation. Vu leur comportement, il est évident que les gouvernements ne feront pas ce qu’il faut.
Actuellement, dans mes échanges avec les Nations unies, j’essaie de faire pression pour que nous nous concentrions davantage sur la prévention et la durabilité. L’un des moyens d’y parvenir est la redistribution les richesses. Nous devons trouver des moyens de redistribuer les richesses du Nord vers le Sud afin de protéger les populations du Sud de ce qui s’annonce des changements climatiques extrêmes ; et aider le Nord à accueillir les centaines de millions de personnes désireuses d’émigrer.
Nous devons préparer les gens à coopérer au niveau mondial pour réduire l’impact du changement climatique. Je pense qu’à un moment donné, nous ferons ce qu’il faut, nous nous réveillerons, nous cesserons d’utiliser les combustibles fossiles, de déboiser, de polluer les sols. Le changement viendra et nous commencerons alors à aller dans la bonne direction. Mais notre calendrier n’est pas le bon.

PI. Je pense que la planète n’a presque plus de temps. Nous sommes au pied du mur. La mission de Partage international est de promouvoir l’idée d’une redistribution équitable des ressources dans le monde. Nous nous heurtons à un certain « ordre mondial », où tout est immuable et où les structures géopolitiques existantes doivent être acceptées sans discussion. Les. Etats-Unis dictent leur loi ici, les Russes là, les Chinois là et nous sommes tous divisés. Mais le monde ne peut se permettre la division. Nous devons aborder la place du capitalisme, des inégalités, du pouvoir et des énormes intérêts financiers.
GM. Le problème est que les personnes concernées n’écoutent pas. Bien sûr, certains écoutent ; les grèves étudiantes pour le climat écoutent ; vous et moi et les personnes partageant les mêmes idées écoutent. Des millions de personnes écoutent, mais ce ne sont pas celles qui prendront les décisions. Et nombreux sont ceux qui ne veulent pas du tout de changement. Certains pays sont prêts à montrer l’exemple, comme en Europe, dont les populations comprennent et sont prêtes à faire des sacrifices collectifs pour le bien de tous. Il se peut aussi que les phénomènes météorologiques extrêmes et les pénuries alimentaires nous obligent à opérer des changements.

PI. Les puissances occidentales peuvent-elles offrir au président Poutine une porte de sortie lui permettant de sauver la face et de se retirer ? Comment les parties concernées peuvent-elles parvenir à de véritables pourparlers de paix et conclure des traités ?
GM. Il semble que l’Occident ait précipité la Russie dans une impasse, peut-être parce qu’il voulait « titiller l’ours » et cela stimule les ventes américaines de pétrole et d’armes. Cette situation menace de paralyser certaines des économies les plus avancées, comme les économies allemande, française et italienne, provoquant une grande instabilité. Certains y trouvent un énorme avantage. Et l’Ukraine est coincée entre le marteau et l’enclume.
Ce qui est terrible est que cette guerre n’aurait pas dû avoir lieu. Il est bouleversant de penser qu’elle aurait pu être évitée. Il existe un potentiel de compromis, mais nous avons besoin de têtes plus froides et plus sages. La Russie a une vision à plus long terme, elle pense stratégiquement et est plus désireuse de voir un monde multipolaire.
Les gens semblent avoir un seul point de vue sur un sujet et ne sont pas disposés à entendre d’autres opinions. Nous devons avoir plus d’un avis, notamment dans la recherche de solutions au changement climatique, par exemple. Les Chinois, l’Inde, les Hongrois, les Russes etc. ont chacun leur point de vue qui est différent. Nous devons évoluer vers un monde où nous respectons les opinions des autres. Nous devons cesser d’essayer d’imposer un système qui divise.

PI. Le président Zelensky s’est adressé aux Nations unies et a lancé un appel à la réforme du Conseil de sécurité. Partage international demande cela depuis quarante ans : une réforme pour rendre l’Onu vraiment représentative. Comment voyez-vous l’Onu et son rôle à l’heure actuelle ? L’Onu est née de l’expérience de la guerre ; nous avons affirmé « plus jamais ça ».
GM. L’Onu est une idée géniale et le monde a besoin d’un système et d’un leadership mondial. Le problème est qu’elle a été émasculée ; elle a peu d’influence et peu d’argent. Beaucoup de gens intelligents comprennent la situation et veulent désespérément faire ce qu’il faut, tant sur le plan géopolitique qu’environnemental. Ils ont besoin de réformes, mais aussi d’une plus grande influence. Mais c’est difficile parce qu’ils se heurtent alors à la puissance américaine – et les Etats-Unis ne sont pas prêts à lâcher leur emprise. Nous avons besoin d’une autorité mondiale forte pour traiter tous les problèmes. Mais elle doit être repensée avec de nouvelles personnes plus fortes.

PI. En pensant à l’Ukraine et à la Russie en guerre – des voisins, des frères qui se battent, j’ai un tel sentiment de honte pour nous tous. Ce n’est pas seulement un choc que la guerre ait à nouveau éclaté au cœur de l’Europe, mais une honte que nous, l’humanité, en soyons à nouveau là ! Nous avons encore une fois échoué ; nous n’avons pas réussi à nous montrer à la hauteur de nos valeurs, idéaux et promesses aux générations futures. Nous avons l’impression d’un échec collectif… et pendant ce temps, les oligarques et le complexe militaro-industriel s’enrichissent de façon indécente.
GM. Oui, et beaucoup de gens de la finance également. Je ne ressens pas vraiment de la honte mais une frustration absolue car cela aurait pu être évité.

PI. Une terrible conséquence de cette guerre est que le monde se précipite pour augmenter ses dépenses militaires.
GM. Espérons qu’à partir de l’horreur et de la dévastation de cette guerre, le monde pourra atteindre un objectif dépassant le nationalisme pour établir la coopération au lieu de la compétition. Ce serait la meilleure occasion de le faire depuis la Seconde Guerre mondiale.

La Russie et l’Otan, un éclairage historique

Après la conférence de Berlin en 1954, l’URSS, craignant le réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, a suggéré de rejoindre l’Otan ; cette proposition a été rejetée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

En 2000, V. Poutine a clairement indiqué qu’il pensait que la Russie devait rejoindre l’Otan : « La Russie fait partie de la culture européenne. Et je ne peux pas imaginer mon propre pays isolé de l’Europe et de ce que nous appelons souvent le monde civilisé. Il m’est donc difficile de considérer l’Otan comme un ennemi », a déclaré V. Poutine, président par intérim du pays en 2000, trois semaines avant les élections qui l’ont porté à la présidence. La même année, selon le secrétaire général de l’Otan de l’époque, George Robertson, V. Poutine lui a demandé sans ambages : « Quand allez-vous nous inviter à rejoindre l’Otan ? » G. Robertson a conseillé au président russe de « présenter sa candidature pour rejoindre l’Otan » et de ne pas simplement attendre une invitation.

Pour comprendre le point de vue de la Russie, il faut remonter à 1990, lorsque l’Union soviétique s’effondrait. Des pourparlers étaient en cours sur l’unification imminente de l’Allemagne, à laquelle les Soviétiques auraient pu opposer leur veto. Il ne fait aucun doute que les Etats-Unis et l’Otan – le président George Bush et le secrétaire d’Etat James A. Baker – ont conclu un accord début février 1990 avec le président soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le ministre des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze

Selon des documents déclassifiés en 2017, l’accord prévoyait que les Soviétiques autorisent l’unification de l’Allemagne, en échange des « garanties à toute épreuve » écrites que l’Otan ne s’étendrait pas « d’un pouce vers l’est », selon les mots de James Baker. Nous semblons vouloir oublier que cet accord, foulé au pieds par les Américains, a représenté pour la Russie une trahison et une « mise à l’écart ».

[Source : www.trtworld.com/magazine]

Russie, Ukraine Auteur : Felicity Eliot, rédactrice en chef de Share International, basée à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : politique
Rubrique : Entretien ()