Un livre de Kohei Saito : Le capital dans l’anthropocène*

La décroissance rencontre le communisme

Partage international no 413février 2023

par Jun Tanaka

A l’ère de la crise environnementale, alors que les activités économiques de l’humanité détruisent la planète, un livre sorti en 2021 au Japon est devenu un best-seller. Il explique « l’économie de rapide décroissance » d’une civilisation qui a abandonné le capitalisme. Sa traduction anglaise (Capital in the Anthropocene) est attendue en 2023. Cet ouvrage est très populaire parmi les jeunes japonais qui ont connu une situation inéquitable pendant la pandémie.

L’auteur, Kohei Saito, né en 1987, est titulaire d’un doctorat en philosophie de l’université Humboldt de Berlin et actuellement professeur associé à l’Université de Tokyo. Il est spécialisé dans la pensée économique et sociale de Karl Marx.

K. Saito a décelé une solution à la crise du capitalisme dans les dernières œuvres de Marx, et il entend restituer cette idée dans Le capital dans l’anthropocène, qui diffère de l’interprétation conventionnelle de Marx.

L’impact de l’activité économique humaine est si important que le prix Nobel de chimie Paul Crutzen a déclaré que, géologiquement parlant, la Terre est entrée dans une nouvelle ère, qu’il a appelée l’anthropocène. Les bâtiments, les usines, les routes, les terres agricoles et les barrages ont recouvert la surface de la planète, et les micro-plastiques flottent en grande quantité dans les océans. Les artefacts modifient radicalement la Terre. En particulier, le CO2 atmosphérique augmente de façon spectaculaire en raison des activités humaines. Ce n’est qu’avec la révolution industrielle, lorsque le capitalisme a pris son essor, que les émissions de CO2, qui provoquent un changement climatique rapide sur la planète, ont commencé à augmenter de manière significative. Karl Marx est le penseur qui a réfléchi au rôle du capital peu de temps après.

L’auteur cite la déclaration bien connue de K. Marx, « La religion est l’opium du peuple », et affirme : « Les ODD (Objectifs de développement durable) en sont la version moderne, car ils n’apportent pas de solution fondamentale au changement climatique, mais servent uniquement à détourner l’attention de la crise actuelle. » La cause profonde du changement climatique et de la crise environnementale actuelle, selon K. Marx et K. Saito, est le capitalisme. Les pays développés (du Nord) ont maintenu leur « style de vie impérial en transférant les coûts de production et de consommation de masse vers le Sud et en rendant la contradiction invisible. » La détérioration des conditions de vie des populations du Sud est une condition préalable au capitalisme mondial, et ces privations et ce transfert de coûts sont considérés comme normaux dans « la vie des affaires ». La cible des déprédations capitalistes s’étend désormais à l’ensemble de l’environnement mondial. Le capitalisme, qui traite les êtres humains comme des outils d’accumulation du capital, considère également la nature comme un simple objet de pillage. Cependant, l’anthropocène, où l’activité économique humaine couvre désormais l’ensemble de la planète, est aussi une ère où le monde naturel a été épuisé pour être pillé et privatisé.

L’auteur critique également le New Deal vert (qui selon lui s’aligne sur les ODD), qui vise à utiliser le changement climatique comme une opportunité pour poursuivre une croissance économique toujours plus importante. Il affirme que le « découplage », qui tente de minimiser les impacts environnementaux grâce aux nouvelles technologies, n’est pas réalisable, et que la compatibilité entre la réduction des émissions de CO2 et la croissance économique n’est qu’une illusion. Cependant, le rapport 2022 du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) des Nations unies dépeint un scénario fondé sur des technologies incertaines telles que les NET (technologies à émissions négatives), qui éliminent le dioxyde de carbone de l’atmosphère. Ce n’est rien d’autre qu’un « jeu intellectuel » et ce que les experts de haut niveau doivent faire, c’est éduquer le public sur ce qu’il doit faire pour arrêter la crise et expliquer aux politiciens et aux bureaucrates pourquoi ils doivent prendre des mesures plus audacieuses.

Selon l’auteur, « ce que le New Deal vert devrait vraiment viser, c’est la réduction et le ralentissement de l’économie, et non une croissance économique qui mène à la catastrophe. » Pour commencer à discuter du type de décroissance nécessaire à l’ère de l’anthropocène, l’auteur évoque le concept de l’« économie du donut » de Kate Raworth, qui a travaillé sur les problèmes Nord-Sud à Oxfam pendant de nombreuses années. L’idée est qu’une société durable et juste pourrait exister en concevant un système économique qui place autant de personnes que possible entre les deux cercles du beignet, avec les « fondations sociales » de base que sont l’eau, le revenu et l’éducation comme bord intérieur et le « plafond environnemental » comme bord extérieur. Toutefois, K. Saito se demande si une répartition équitable des ressources peut être réalisée de manière permanente dans le cadre du capitalisme. En termes d’équité globale, le capitalisme ne fonctionne pas. Par définition, capitalisme et décroissance forment un couple incompatible.

Réhabiliter Marx

L’auteur affirme qu’une réhabilitation de Marx est nécessaire pour envisager un avenir post-capitaliste. Le marxisme est perçu comme dépassé et dangereux à cause de l’image de la dictature du parti unique et de la nationalisation de tous les moyens de production en Union soviétique et en Chine, mais K. Saito présente une nouvelle image de Marx pour l’anthropocène, basée sur des écrits récemment découverts.

L’un des concepts clés de la réinterprétation de Marx est l’idée de « communs communs » ou « communs regroupés ». Par commun ou communs, il entend la richesse qui doit être socialement partagée et gérée par le peuple. Ce n’est « ni la marchandisation de tout, comme dans le cas du capitalisme de marché, ni la nationalisation de tout, comme dans le cas du socialisme de type soviétique. La troisième voie, la voie commune, vise à la gestion démocratique de choses comme l’eau, l’électricité, le logement, les soins de santé et l’éducation en tant que biens publics, à gérer démocratiquement par nous-mêmes. »

En fait, pour Marx, le communisme ne vise pas la dictature d’un parti unique et un système étatique comme l’Union soviétique, mais plutôt une société dans laquelle les producteurs gèrent et exploitent conjointement les moyens de production en tant que « bien commun ». En outre, Marx envisageait le communisme comme une société dans laquelle les gens géreraient non seulement les moyens de production mais aussi la Terre en tant que « commun ».

Ces dernières années, une nouvelle édition des Œuvres complètes de Marx et d’Engels, appelée Mega, a été publiée, et K. Saito participe à ce projet international. Cette collection, qui devrait à terme dépasser les 100 volumes, comprendra les notes de recherche de Marx dans les dernières années de sa vie. Selon K. Saito, le recueil contient les pensées de K. Marx sur une nouvelle forme de communisme basée sur la durabilité et l’égalité sociale, surmontant la vision historique progressiste de la suprématie des forces productives et de l’eurocentrisme. Il appelle cette vision, à laquelle Marx est parvenu dans ses dernières années, « le communisme de décroissance ».

K. Saito explique que c’est le « commun » qui remplacera le capitalisme et apportera une « abondance radicale » au XXIe siècle. Par exemple, l’électricité devrait être un « bien commun » parce que les gens de notre époque ne peuvent pas vivre sans elle. « Comme l’eau, l’électricité doit être garantie comme un droit humain et ne peut être laissée au marché, car le marché n’accordera pas le droit d’accès à l’électricité à ceux qui n’ont pas d’argent. » Un exemple de la façon dont l’énergie durable peut être gérée est la promotion des énergies renouvelables par le biais du pouvoir citoyen et des coopératives énergétiques. Il appelle cela la « gestion par les citoyens », par opposition à la privatisation.

Les écrits de K. Saito mettent l’accent sur les coopératives de travailleurs comme une tentative de faire des moyens de production un « bien commun ». K. Marx lui-même a fait l’éloge du mouvement coopératif ouvrier, affirmant qu’il montrait que le capitalisme actuel, qui crée la pénurie, peut être remplacé par une « société libre et égale de producteurs unis ».

Aux Etats-Unis, bastion du capitalisme, les efforts des citoyens pour revitaliser leurs communautés prennent de l’ampleur, avec la coopérative Evergreen à Cleveland (Ohio), la coopérative Buffalo (New York), et Corporate Jackson (Mississippi), entre autres, qui s’attaquent à des problèmes tels que le logement, l’énergie, l’alimentation et la collecte des ordures.

Le communisme de décroissance

Les graines du communisme de décroissance se multiplient dans le monde. K. Saito s’appuie sur la perspective de K. Marx dans ses dernières années pour valider certains des efforts novateurs en cours. « Villes sans peur » est un mouvement mondial informel de militants, d’organisations, de conseillers municipaux et de maires qui s’efforcent de radicaliser la démocratie, de féminiser la politique et de conduire la transition vers une économie qui prend soin des gens et de notre environnement. Le 15 janvier 2020, la ville de Barcelone a déclaré une urgence climatique et a accéléré une série de changements impliquant tous les acteurs de la ville. Un manifeste a mis en avant un plan d’action pour la décarbonation d’ici 2050, à la fois complet et concret. Il désigne la compétition sans fin pour le profit et la surconsommation du capitalisme comme la cause du changement climatique. Il est important de noter que cette déclaration n’est pas le résultat des efforts de fonctionnaires municipaux, mais l’aboutissement de plus d’une décennie d’efforts persistants de la part des citoyens. Le réseau des « villes sans peur », lancé par Barcelone, comprend 77 villes d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Asie.

K. Saito affirme que les mouvements pour la justice climatique et la souveraineté alimentaire sont au cœur de l’initiative des villes sans peur et qu’ils remettent en question les modes de vie occidentaux. Il affirme que nous devons être prêts à apprendre des mouvements de résistance innovants comme ceux des Zapatistes et de la Via Campesina dans le Sud. Les réformes fondées sur la théorie de gauche en vigueur qui maintient le cadre capitaliste ne suffisent pas. L’auteur conclut : « A l’ère de la crise climatique, nous devons aller un peu plus loin que le changement de politique et aspirer à une transformation du système social. L’opulence radicale qui peut être atteinte en sortant du capitalisme et en réalisant la décroissance est la véritable contre-proposition de feu K. Marx. »

 

Note éditoriale :

Share International souhaite ajouter les commentaires suivants qui témoignent de la future structure économique conseillée par le Maître de B. Creme. Il est évident, au vu des crises auxquelles l’humanité est confrontée, que les gens sont frustrés et en colère. L’impatience croissante face à la lenteur du changement, associée aux efforts continus de la part des « gros investisseurs » pour maintenir le statu quo quel qu’en soit le coût pour la santé de notre planète, est à l’origine d’une nouvelle vague de critiques de nos systèmes économiques. Beaucoup voient maintenant la fin du capitalisme brut. Cela dit, nous devons éviter une dislocation abrupte de la société – tout changement prend du temps et l’acceptation du changement nécessite une transition ordonnée et mesurée.

Les Maîtres préconisent une approche équilibrée et inclusive de l’économie du futur. Le Maître de Benjamin Creme conseille un équilibre entre 70 % de socialisme et 30 % de capitalisme. Cela répondra aux besoins de tous et rendra possible une évolution régulière, et non une révolution. Maitreya, lui aussi, a dit que tout changement réel prend du temps.

Par l’intermédiaire d’organismes internationaux, tels que les Nations unies et d’autres organisations humanitaires, l’humanité formule ses idéaux les plus élevés, puis s’emploie à les mettre en œuvre. Les objectifs de développement durable (ODD) en sont un bon exemple : bien que leur réalisation universelle soit douloureusement lente (et qu’il soit possible de considérer qu’ils détournent l’attention d’autres problèmes), ils n’en sont pas moins précieux en ce qu’ils présentent à la communauté internationale des idées qui pourraient changer le monde. Selon le professeur Jeffrey Sachs : « Les ODD sont le test suprême de la politique. Les gouvernements du monde consacreront-ils la petite fraction de la richesse mondiale nécessaire pour mettre fin à la pauvreté et sauver la planète, ou trop de gouvernements continueront-ils à favoriser les riches et à détruire la planète ? Le choix est ouvert et les enjeux ne pourraient pas être plus importants. » (unsdgadvocates.org)

*L’anthropocène désigne la période la plus récente de l’histoire de la planète, où se fait sentir l’impact de l’activité humaine sur le climat et les écosystèmes.

Auteur : Jun Tanaka, collaborateur de Share International basé à Tokyo (Japon)
Thématiques : Économie
Rubrique : Compte rendu de lecture ()