« Un enfant les conduira… »

Partage international no 57mai 1993

L’année dernière, Severn Suzuki, une petite canadienne de 13 ans, a fondé un club écologique dans son école. Elle avait entendu parler de la conférence de Rio et voulait y assister. En quelques semaines, elle réussit à récolter 13 000 dollars, suffisamment pour payer son voyage et celui des membres de son club. Le groupe a pris une part active au forum des ONG (le Sommet du peuple) qui s’est tenu en marge du Sommet de Rio. James Grant, le directeur de l’Unicef, l’ayant entendue s’exprimer au forum des ONG, a demandé au secrétaire général de la conférence de placer la petite Severn sur l’agenda officiel du Sommet de la Terre. Ce qui suit est la transcription de l’intervention de Severn Suzuki devant les délégués du Sommet de la Terre.

Je m’appelle Severn Suzuki et je parle au nom de ECO (Organisation écologique des enfants). Nous sommes un groupe d’enfants de 12 et 13 ans qui tentons de changer les choses. Nous avons nous-mêmes récolté l’argent qui nous a permis de faire ce voyage de 8 000 km afin de vous dire, à vous les adultes, que vous devez changer votre comportement. Je suis venue ici sans but caché. Je me bats pour mon avenir. Si je pers mon futur, ce n’est pas comme perdre des élections ou quelques points en bourse. Je suis ici pour parler au nom de toutes les générations à venir. Je suis ici pour parler au nom de tous les enfants qui meurent de faim dans le monde et que personne n’entend crier. Je suis ici pour parler au nom de tous les animaux qui meurent sur cette planète parce qu’ils n’ont plus de lieu où vivre.

Aujourd’hui, j’ai peur d’aller au soleil à cause des trous dans la couche d’ozone. J’ai peur de respirer parce que je ne sais pas quels produits chimiques polluent l’atmosphère. Chez moi, à Vancouver, j’allais à la pêche avec mon papa, jusqu’à ce qu’on découvre il y a quelques années que les poissons avaient le cancer. Et maintenant nous entendons dire que des animaux et des plantes meurent chaque jour et disparaissent à jamais. Je rêve de voir dans ma vie de grands troupeaux d’animaux sauvages, des forêts vierges pleines d’oiseaux et de papillons. Mais je me demande s’ils existeront encore pour mes propres enfants.

Aviez-vous ce genre de préoccupation quand vous aviez mon âge  ? Tout cela se produit sous nos yeux, et pourtant nous agissons comme si nous avions tout notre temps et connaissions toutes les solutions. Je ne suis qu’une enfant et je ne connais pas toutes les solutions. Mais j’aimerais que vous réalisiez que vous non plus, vous n’avez pas de solutions. Vous ne savez pas comment réparer les trous dans notre couche d’ozone. Vous ne savez pas comment ramener les saumons dans nos cours d’eau morts. Vous ne savez pas comment ramener à la vie une espèce animale éteinte. Vous ne savez pas comment faire repousser les forêts qui poussaient là où il y a maintenant le désert. Si vous ne savez pas comment réparer tout cela, alors, je vous en prie, cessez de tout détruire.

Vous êtes peut-être délégués de votre gouvernement, hommes d’affaires, organisateurs, reporters ou politiciens, mais en réalité vous êtes des pères et des mères, des sœurs et des frères, des tantes et des oncles, et vous avez tous été enfants.

Je ne suis qu’une enfant, mais je sais que nous faisons tous partie d’une même famille composée de 5 milliards d’individus… mais en fait, cette famille comporte 30 millions d’espèces. Aucune frontière ni aucun gouvernement ne pourront jamais rien y changer.

Je ne suis qu’une enfant, mais je sais que nous sommes tous concernés et que nous devrions agir en tant que monde uni visant un seul but.

Malgré ma colère, je ne suis pas aveugle. Malgré ma crainte, je n’ai pas peur de dire au monde ce que j’éprouve.

Il y a tant de gaspillage dans mon pays. Nous achetons et jetons, achetons et jetons encore. Et pourtant, les pays du Nord ne sont pas prêts à partager avec ceux qui sont dans le besoin. Même lorsque nous avons plus que nécessaire, nous avons peur de partager. Nous avons peur de lâcher un peu de notre richesse.

Au Canada, nous menons une vie privilégiée. Nous avons suffisamment de nourriture, d’eau et de logements. Nous avons des montres, des bicyclettes, des ordinateurs, des télévisions. Je pourrais continuer cette liste pendant deux jours. Ici au Brésil, nous avons été choqués quand nous avons parlé à des enfants vivant dans la rue. Un enfant nous a dit : « Je rêve d’être riche pour donner à tous les enfants de la rue de la nourriture, des vêtements, des médicaments, un abri, de l’amour et de l’affection. » Si un enfant de la rue, qui n’a rien, est prêt à partager, pourquoi nous, qui avons tout, sommes-nous si avides ?

Je ne peux m’empêcher de penser que ces enfants ont mon âge, que l’endroit où on est né fait une énorme différence, que je pourrais être l’un de ces enfants qui vivent dans les favellas de Rio. Je pourrais être l’un des enfants qui meurent de faim en Somalie, ou une victime de la guerre du Moyen-Orient, ou un mendiant en Inde.

Je ne suis qu’une enfant, et pourtant je sais que si tout l’argent dépensé pour la guerre était consacré à la recherche de solutions pour l’environnement, à mettre fin à la misère, à chercher à conclure des traités, alors cette terre deviendrait un endroit merveilleux.

A l’école, et même au jardin d’enfants, vous nous apprenez la manière de nous comporter dans le monde. Vous nous apprenez à ne pas nous battre, à résoudre des problèmes, à respecter les autres, à ranger notre désordre, à partager et à ne pas être gourmands. Alors pourquoi faites-vous tout ce que vous nous dites de ne pas faire ? N’oubliez pas la raison pour laquelle vous assistez à ces conférences, ni pour qui vous le faites. Nous sommes vos propres enfants. Vous êtes en train de décider de ce que sera le monde dans lequel nous grandissons. Les parents devraient pouvoir réconforter leurs enfants en disant : « Tout va bien se passer. Ce n’est pas la fin du monde. Nous faisons de notre mieux. » Mais je ne pense pas que vous puissiez encore nous dire cela. Sommes-nous seulement sur la liste de vos priorités  ?

Mon papa dit toujours : « Tu es ce que tu fais, pas ce que tu dis. » Ce que vous faites me fait pleurer la nuit. Vous, les grandes personnes, affirmez que vous nous aimez, alors je vous lance un défi : faites en sorte, s’il vous plaît, que vos actes soient le reflet de vos paroles.


Thématiques : Société, éducation
Rubrique : Divers ()