Partage international no 88 – décembre 1995
Trois cent cinquante délégués originaires de plus de vingt pays ont assisté récemment à un congrès dans les locaux de la Banque mondiale, à Washington, dans le cadre de la conférence sur l’éthique, les valeurs spirituelles et la promotion d’un environnement écologiquement sain.
Cette rencontre de deux jours fut le premier congrès de la Banque mondiale à aborder le problème des valeurs dans le domaine du développement. James D. Wolfensohn, président de la Banque mondiale, fit remarquer que « le fait d’associer l’assistance économique à des considérations spirituelles, éthiques et morales constitue un défi majeur pour la Banque mondiale et les fonds de développement. »
Ce congrès a examiné le rôle des valeurs et des croyances dans le domaine du développement, et s’est efforcé d’identifier les convictions favorables aux améliorations dans la qualité de la vie et de l’environnement.
Le débat a tourné autour de ce que le futurologue Willis Harman appelle « un changement de paradigme dans le domaine du développement. » Ismail Serageldin, vice-président de la Banque mondiale, chargé du développement écologiquement viable, décrivit l’approche de la Banque mondiale comme « recherchant la viabilité au moyen d’actions économiques, écologiques et sociales. » John Hoyt, président du Centre pour le respect de la vie et de l’environnement, a suggéré que les « valeurs éthiques et spirituelles imprègnent chacune de ces disciplines, et ce faisant, deviennent le lien les associant entre elles. » Oren Lyons, membre du Conseil Onondaga des chefs des six nations de la confédération des Iroquois, a avancé que « des organisations comme la Banque mondiale, et en fait toutes les organisations en faveur du développement, devraient rendre explicites leurs valeurs et leurs croyances spirituelles. Que prônez-vous ? Qui est votre Dieu ? Quelles sont vos valeurs ? » a-t-il demandé. Willis Harman fit le commentaire suivant : « Il existe une discontinuité entre nos valeurs personnelles et nos valeurs institutionnelles. Les valeurs se trouvant au sein de nos institutions se sont affaiblies. » Les reproches, pour la plupart, ont été clairement adressés à l’encontre des hypothèses qui sous-tendent nos modèles économiques habituels.
Sur ce même thème, Kamla Chowdhry, de l’Inde, a rappelé que pour Gandhi, le point de départ de la croissance économique était le village. Selon l’organisateur de cette manifestation, Richard Barrett, « la croissance économique est inutile si elle ne contribue pas à l’évolution de la conscience. Elle est un outil en vue du développement de l’homme, et non une fin en soi. »
Partha Dasgupta a rappelé que l’économie basée sur l’amour est fondamentalement différente de l’économie normale. « Plus vous donnez, a-t-il déclaré, plus vous recevez en abondance. » Une des questions posées par Denis Goulet fut considérée comme essentielle pour le débat sur l’économie éthique. Denis Goulet avait demandé : « Le développement viable, authentique, est-il compatible avec une économie mondiale ? » Cette question, restée sans réponse, fut considérée par plusieurs orateurs comme constituant le principal nœud du problème.
Au cours de la session sur les valeurs dans le domaine de l’agriculture et de l’énergie, il fut admis que le point de départ du développement devrait être l’amélioration de la qualité de la vie, non pas uniquement de la vie humaine individuelle et de la vie de la communauté, mais la qualité de la vie de toute forme vivante.
Le chef Bisi, venu du Nigéria, a observé : « Vous ne pouvez obtenir un réel pouvoir que si vous êtes prêt à donner. » Richard Clugston, directeur du Centre pour le respect de la vie et de l’environnement, a souligné que les villes nous permettent de situer où se trouve la source prédominante du pouvoir : au début, les églises étaient les édifices les plus en vue, puis vinrent les palais, et de nos jours se sont les établissements financiers qui le sont.
Les sessions sur les valeurs dans les affaires et la finance mirent l’accent sur les moyens de faire des affaires, d’une manière qui renforce les individus et encourage aussi un développement viable. Les orateurs ont souligné que l’exploitation n’est pas une condition préalable pour faire des profits. Au contraire, des organisations d’assistance comme la Grameen Bank au Bangladesh ont montré que si les gens sont mis en confiance et travaillent ensemble en communauté, ils peuvent se libérer de la pauvreté. Mohammed Yunus, président de la Grameen Bank, a déclaré : « Le crédit devrait être un droit humain, au même titre que la liberté de parole. »
Un thème sous-jacent du congrès fut la manière de faire passer le développement en faveur de l’écologie du stade de concept à celui de réalité. Il fut admis que le principal agent moteur pour un développement écologiquement sain était la communauté locale. Du fait qu’un développement viable commence au niveau de la communauté, une participation locale au processus de développement est essentielle. Le processus de participation en lui-même devrait être considéré comme un élément intégral de l’édification de la communauté. « La participation est en même temps un droit de l’homme et une obligation institutionnelle dans le processus d’organisation », a déclaré Gorel Thurdin.
En conclusion, ce congrès a estimé que les efforts de développement en provenance de sources extérieures ne tenaient pas compte des connaissances traditionnelles ; ils ignorent les structures de décisions locales ; et ils ne sont pas en phase avec les croyances et les valeurs de la communauté locale. Si les projets de développement ne sont pas « entre les mains » de la communauté locale, ils ne sont pas en accord avec les valeurs, les croyances et la vision des gens. « Le véritable développement, ont conclu les orateurs, ne survient que s’il engage les cœurs et les esprits de la communauté locale et encourage son bien-être économique, social et écologique. C’est la qualité de vie qui est importante, et non le niveau de vie. »
Selon Richard Barrett, fondateur de la World Bank’s Spiritual Unfoldment Society : « Un développement viable commence avec un système de croyance viable encourageant l’égalité, le respect de toute vie, donnant la priorité au bien commun, engendrant la responsabilité pour le tout et soutenant un dévouement inconditionnel. »
