Un appel pour sauver Sarajevo

Partage international no 61septembre 1993

Le 26 juillet dernier, le quotidien britannique The Independent a lancé un « appel pour sauver Sarajevo », consacrant l’intégralité de sa première page à un plan visant à « assurer la sécurité de la route de Mostar, déployer 1 800 soldats de l’ONU et utiliser la force si nécessaire ».

Le journal condamne l’inefficacité des pourparlers entre les dirigeants occidentaux. « Si les deux dernières années ont pu démontrer une chose, c’est bien que les tentatives de conciliation n’ont pu faire cesser le massacre dans l’ex-Yougoslavie. (…) L’absurdité de cette attitude sera responsable du bain de sang que connaîtra demain le Kosovo et de la propagation inexorable d’une guerre que personne n’a voulu stopper avant qu’il ne soit trop tard. »

Des vies humaines et l’existence d’un État multiethnique sont en jeu, mais également et surtout se profile le risque de l’abandon de toute autorité concédée à « la charte des Nations unies, la charte de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe qui s’est tenue à Paris en 1990, la Convention de Genève, la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies de 1948, la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, [et] l’accord sur les droits civils et politiques des Nations unies de 1966. La capacité de l’Europe riche à se défendre contre le désordre tout en préservant ses idéaux est également en jeu. Si nous pensons que les euphémismes suffiront à mettre un terme à ce conflit, nous nous trompons lourdement. »

Si nous n’agissons pas, poursuit l’article, ce ne sera pas la fin, mais le début d’un conflit interminable entre une population maintenant totalement radicalisée et ses oppresseurs, et pire, cela conduira à l’autre ambition des Serbes, « le nettoyage du Kosovo », avec toutes les implications que l’élargissement d’un conflit européen peut entraîner. Sauver Sarajevo ne signifie pas seulement nourrir des gens pour qu’ils puissent survivre un peu plus longtemps, mais sauver l’idée d’un État bosniaque. « Sans Sarajevo, il n’y a pas de Bosnie. Avec Sarajevo et la déclaration d’intention que son sauvetage implique, cette possibilité existe. Mais pour gagner il faudrait que les troupes serbes et croates se retirent de beaucoup des territoires conquis. »

The Independent conclut : « Le destin de Sarajevo nous concerne tous. Si nous n’agissons pas, le mur de l’indifférence ne sera pas assez épais pour nous protéger des conséquences. »

La réponse à cet appel fut immédiate et sincère. Des milliers de lettres ont afflué, dont 90 % souhaitaient qu’une action, sous une forme ou sous une autre, soit menée. Des hommes et des femmes de toute l’Angleterre et de l’étranger, jeunes et vieux, médecins et ecclésiastiques, citoyens ordinaires ou célèbres, ont écrit pour soutenir cet appel. D’anciens pacifistes se sont avoués incapables de supporter la souffrance plus longtemps ; nombre de lecteurs ont évoqué leur sentiment de honte ; beaucoup ont approuvé l’objectif modeste proposé ; beaucoup ont établi des comparaisons avec la passivité des années 1930 et sont convaincus que ce n’est pas la bonne attitude à long terme.

Dans l’édition de juin de Partage international, le Maître de Benjamin Creme demandait que des mesures « économiques et militaires » soient prises afin de stopper la guerre « fratricide » dans l’ex-Yougoslavie, et prévenait du danger que pourrait entraîner l’attitude passive des dirigeants occidentaux dans leur crainte d’une escalade de la guerre. Il demandait que des forces militaires contraignent « les dirigeants assoiffés de puissance » à « arrêter la tuerie », obligeant ainsi d’autres dictateurs à travers le monde à mettre « un frein à leurs ambitions ». « Les nations doivent être prêtes à faire respecter la loi et à en payer le prix. Jusqu’à ce que la paix soit établie de manière sûre et durable, il restera nécessaire de faire la police dans le monde. » Certains pacifistes ont dû être choqués par les paroles du Maître. Le fait que celui-ci prenne une telle position montre avec quelle préoccupation la Hiérarchie observe la situation mondiale actuelle. Dans le même article, le Maître indique : « Toute la puissance dont disposent aujourd’hui certains groupes et certains individus égarés représente un si grand danger que c’est seulement par une action concertée que les nations pourront les tenir en échec. » Il lance un appel pour que la guerre soit considérée comme illégale et que ses instigateurs soient tenus responsables devant la Loi.

Il existe des parallèles intéressants entre l’appel du Maître pour l’action militaire et celui du Maître D. K. dans Extériorisation de la Hiérarchie d’Alice Bailey, écrit au début de la Seconde Guerre mondiale. Le Maître D. K. y parle des nations qui s’accrochent à la neutralité, les États-Unis notamment. « L’Amérique s’arme pour la défense de ses droits territoriaux, mais refuse de s’armer pour la défense de la liberté » (p. 235). « Les hommes prient pour la paix, mais ne veulent pas en payer le prix » (p. 240). L’égoïsme, écrit-il, est la cause à la fois de l’agression et de la neutralité (p. 240-244). « La peur tue la vérité, cache la vision et empêche l’action juste » (p. 245). Il critique également les pacifistes pour « leur refus de s’identifier constructivement avec la douleur humaine » (p. 246).

Commentant la nécessité d’agir, le Maître D. K. indique que « les forces destructives sont partout », non seulement celles qui assaillent la forme physique — qui aura d’autres occasions de se manifester, de par le fait de la réincarnation —, mais également celles qui s’attaquent à la liberté, à la vérité et aux valeurs spirituelles (p. 232).

En conséquence, celui qui aime l’humanité « doit avoir la volonté de mourir pendant la bataille si cela est la seule façon de libérer son frère » (p. 232). « Sachez, écrit-il, qu’il y a des réalités spirituelles qui valent la peine qu’on meure pour elles, si nécessaire, et que la guerre contre le mal peut être menée sans haine et avec un but juste » (p. 399). « Vous apprendrez aussi à être exempt de haine, vous refusant à détester le pécheur abusé, même lorsque vous lui infligerez une sanction pour son péché » (p. 246).

La guerre aurait pu être évitée, dit-il (p. 474), mais maintenant que les forces du mal ont été libérées elles doivent être stoppées. Les pensées de paix sont inutiles, face aux forces du mal, car celles-ci ne comprennent pas la gentillesse (p. 476). Il explique que la Hiérarchie ne voulait pas prendre parti — car tous les êtres humains sont égaux, et le principe du libre arbitre doit être préservé — mais que « la combinaison d’anciennes haines et de l’égoïsme de l’homme » était si forte, si menaçante pour la race humaine, que la Hiérarchie décida de soutenir les Alliés (p. 476). Le Maître D. K. espérait qu’un temps viendrait où les « trois valeurs de base » seraient appliquées dans les rapports internationaux : « la liberté de l’individu, des régimes politiques non corrompus et des rapports internationaux justes, » exigeant finalement l’abolition de la guerre (p. 578). Le Maître D. K. a averti : « Lorsqu’il n’y a pas de vision, le peuple périt » (p. 551).

Maitreya a aussi averti que « l’homme doit changer ou mourir » (Message n° 81). Il a expliqué que les nouvelles énergies libérées dans le monde amèneront tout à la surface, et que rien ne restera dans l’ombre. La guerre en Yougoslavie a fait ressurgir d’anciennes haines, de l’intolérance religieuse, du nationalisme et de l’avarice. Mais Maitreya a dit : « Aidez votre frère autant qu’il en a besoin et vous résoudrez les problèmes du monde. » Qu’y a-t-il à ajouter ?


*Alice Bailey, Extériorisation de la Hiérarchie, Lucis Trust. Les numéros de page font référence à la version anglaise.


Date des faits : 26 juillet 1993
Thématiques : politique, spiritualité
Rubrique : Editorial ()