Partage international no 215 – juillet 2006
par Adam Parsons
Dans un village reculé, situé à la limite de l’Inde du sud, loin des lieux fréquentés par les touristes, un saint homme plein de gaîté poursuit sa routine journalière. De six heures du matin à six heures du soir, swami Premananda donne des enseignements spirituels à un public d’une centaine de personnes, apporte des réponses personnelles, prodiguant conseils et réconfort, répond à un flot incessant de lettres, accorde des entretiens aux pauvres gens qui l’entourent, tout en donnant des conseils sur l’installation d’une plantation de fruits, d’une culture de fleurs, d’un orphelinat, d’une école, d’un ashram à plus de 250 km de là. Cela pourrait ressembler à la vie d’un sage particulièrement consciencieux, si ce n’est que swami Premananda vit derrière des barreaux depuis plus de onze ans et que les gens qui recherchent ses conseils sont ses co-détenus de la prison de Cuddalore.
Avec sa chevelure attachée au sommet de la tête, sa barbe, et son sourire chaleureux pour chaque visiteur, il est difficile d’imaginer que ce gentil swami puisse être capable des crimes odieux dont on l’accuse. Mais le 5 avril 2005, la plus haute cour de justice indienne a déclaré que la sentence de « double peine » prononcée contre Premananda pour meurtre, viol et conspiration continuerait à être appliquée sans possibilité de faire appel. Selon des journaux indiens et des tabloïdes, c’est le criminel le plus méprisable de toute l’histoire de l’Etat du Tamil Nadu, mais selon les innombrables supporters de Premananda, y compris le magistrat le plus connu en Inde, ce procès n’a été qu’une scandaleuse mascarade de justice qui ne peut que secouer la conscience mondiale. C’est un cas, disent certains, d’affrontement entre les extrêmes : le bien contre le mal, les pécheurs face aux saints, et un symbole de l’éternelle lutte de l’homme en faveur de la justice et de la vérité.
Les juges de la Cour suprême de Delhi ont collé à Premananda une étiquette de « démon » et de « monstre », outrepassant même leurs pouvoirs en interdisant toute réduction de peine ou amnistie. Ses fidèles du monde entier, cependant, continuent à se battre pour la justice et soutiennent que swami Premananda est une incarnation divine, un avatar, à mettre sur le même plan que les plus grands saints, et un être d’une très grande pureté qui incarne des pouvoirs dépassant la connaissance scientifique. « Je suis également testé par Dieu, a-t-il déclaré après son arrestation. Il en résulte que je suis certain que je serai connu de toute l’humanité. »
Mis à part l’orage médiatique entourant le statut spirituel de swami Premananda en Inde, l’histoire de sa vie ne manque pas d’être extraordinaire. Né au Sri Lanka sous le nom de Prem Kumar en 1951, de la cendre sacrée ou vibhuti se manifestait souvent autour de lui lorsqu’il était bébé, et il montra dès son plus jeune âge un intérêt inhabituel pour la spiritualité.
Tandis que ses frères et sœurs jouaient dehors, on pouvait voir Prem accomplir des pujas (rituels) avec sa grand-mère, ou absorbé dans une profonde méditation, le visage tourné contre le mur dans un recoin, dès l’âge de quatre ans. On raconte que lorsqu’il pensait trop au divin ou à la vie des saints, il tombait dans un état inconscient d’extase.
La sœur aînée de Swami, Mme Vinayasoundary Raman, qui vit maintenant dans l’ashram en Inde, a révélé que Prem pouvait manifester des bonbons ou des fruits à partir de rien pour ses amis et qu’il avait acquis une renommée dans son école pour son pouvoir de multiplier la nourriture du déjeuner, pour sa capacité à tenir des discussions érudites sur des sujets philosophiques et même à accomplir des guérisons miraculeuses.
Sachant qu’il pouvait voir immédiatement les problèmes de n’importe qui et prédire son avenir, des centaines de gens au Sri Lanka commencèrent à rechercher ses bénédictions et ses guérisons, jusqu’à ce que Prem prenne la décision consciente de dédier le reste de sa vie au service de l’humanité en devenant un moine renonçant, un sannyasin. Depuis ce jour, même sa famille fait référence à lui respectueusement sous le nom de swami Premananda, des mots sanskrits signifiant qu’à travers Prema (le pur amour) on atteint Anandam (le bonheur éternel).
Après avoir vu son premier ashram entièrement détruit par le feu lors des émeutes raciales du Sri Lanka en 1983, le jeune swami s’installa dans une région désertique du Tamil Nadu, dans l’Inde du sud, et transforma progressivement son vaste territoire en une oasis de longues allées couvertes et de plates-bandes fleuries.
Les anciens résidents parlent de l’activité incessante de ce temps-là : pendant les week-ends, des milliers de visiteurs affluaient pour le darshan (une bénédiction) et chaque personne bénéficiait d’un entretien personnel avec Premananda.
Même aujourd’hui il est difficile de dépeindre l’ashram autrement que comme une communauté pleine de vie : environ 800 enfants démunis ou orphelins sont pris en charge et éduqués, et chaque jour de la nourriture est assurée pour un millier de personnes. Il y a une imprimerie, une salle d’informatique, une route de bus spécialement construite et une équipe de taxis qui attendent. Toute une file d’enfants se dirige en bavardant vers leur salle de classe, souriant à chaque étranger et joignant les mains dans un geste de prière en prononçant cette salutation : « Jai Prema Shanti ! » (ce qui signifie : « Puisse l’amour divin et la paix être victorieux ! »)
Cette ambiance extraordinaire fut réduite à néant le 19 novembre 1994 lorsqu’un bataillon d’officiers de police armés de mitraillettes fit irruption dans l’ashram dans des fourgons blindés.
Deux semaines auparavant, une jeune fille de dix-neuf ans et deux adultes avaient répandu dans différents journaux nationaux de Madras des accusations vagues mais accablantes d’abus sexuel dont Premananda se serait rendu coupable. Aucune preuve tangible ne fut apportée avant que Swami et six autres résidents de l’ashram, dont son oncle âgé et son frère, fussent rapidement arrêtés et placés en garde à vue.
Une foule d’articles sensationnels relatant des dizaines d’autres accusations envahit rapidement tout l’Etat du Tamil Nadu, tous basés sur des « informations » émanant de sources secrètes, ou anonymes, ou simplement sur les on-dit sensationnels des tabloïdes. « Prems », comme on commença à appeler Swami, fut considéré coupable, avant d’être jugé, de trafic d’armes, de meurtre, de conspiration et de fraude, d’exportation de marijuana, et même de soutien aux Tigers, les célèbres terroristes sri lankais. Tandis que la vente des journaux montait en flèche, l’accusation initiale de viol fut ajoutée par des dizaines de personnes. Finalement trente-trois accusations furent enregistrées par la police, entièrement basées sur les reportages salaces des médias, mais en dépit de recherches prolongées et de la spéculation sauvage des médias, pas l’ombre d’une preuve ne fut découverte.
Selon Ram Jethmalani, l’un des plus révérés et des plus brillants avocats indiens, qui a défendu le cas de Swami, les prétendues victimes de viol furent illégalement gardées en captivité à l’intérieur d’une seule pièce, avec l’interdiction de voir aucun membre de leur famille, ni leurs amis, jusqu’à la fin du procès, et à plusieurs reprises, dépouillées de leurs vêtements, torturées et battues jusqu’à ce qu’elles fassent de fausses déclarations à l’encontre de Premananda. Ram Jethmalani déclara par la suite qu’une accusation de meurtre ajoutée deux mois après le commencement du procès était entièrement « fausse », que c’était une « farce légale » et « une gigantesque fraude à l’encontre de la loi ».
En août 1997, près de trois ans après les arrestations, le verdict des juges retentit dans l’Inde tout entière. A la consternation de ses fidèles et en dépit de l’incrédulité de ses avocats, Swami fut déclaré coupable et accusé de viol en série et de meurtre. On prononça à son encontre deux peines à vie simultanées, en fait une « double peine à vie » qui en elle-même est contestable d’un point de vue juridique. Mais les verdicts furent aussitôt reliés ensemble sous une accusation de conspiration, plutôt que d’être considérés séparément, ce qui est une autre violation de la loi indienne. Quant aux six autres accusés, presque tous furent condamnés à la prison à vie.
La prison où Premananda vit depuis 1998 se situe à cinq heures de train de son ashram, dans une ville côtière poussiéreuse appelée Cuddalore, qui fut ravagée par le tsunami à la fin 2004. Aucun touriste n’a de raison de venir ici, notamment à la fin de la saison des pluies où tout est rempli de boue, et je fus averti de ne pas laisser connaître le but de ma visite, étant donnée la très mauvaise opinion que la plupart des Indiens ont de Premananda. Cela ajoutait à la légère impression d’être en mission secrète – Swami n’a jamais rencontré de journaliste étranger depuis son arrestation, si bien que, si l’on me posait des questions, on m’avait dit de prétendre être en route vers l’ancienne colonie française située au bord de la mer, Pondicherry.
Je me retrouvai un matin de bonne heure avec un petit groupe de personnes dans un village voisin et nous nous entassâmes dans deux taxis Ambassador des années cinquante. La prison se trouvait à deux kilomètres de là, dans une région boisée, silencieuse et sombre, entourée d’une cour dénudée et d’un mur gardé par des sentinelles portant des fusils démodés. Cela devint plus surréaliste lorsque notre entourage se rassembla autour de Premananda, tranquillement assis sur un tabouret dans le coin d’une cellule nue et dépourvue de fenêtre.
De nombreuses personnes rencontrant pour la première fois Swamiji, comme on l’appelle habituellement, disent combien il tranche sur l’idée habituelle que l’on se fait du saint homme sévère. Avec sa barbe très fournie, son éternel sourire et son lungi, le vêtement dont il s’enveloppe, il ressemble presque au stéréotype du guru sage et jubilant. Il parle aux étrangers dans un anglais charismatique, qu’il a appris tout seul et qui requiert la traduction de ceux qui sont plus habitués à sa manière particulière de sauter les prépositions et de laisser tomber les verbes, et il est parfois difficile de s’empêcher de rire en écoutant ses explications animées.
Le traducteur expliqua que Premananda était en train de devenir aveugle en raison d’une cataracte non traitée et de diabète et qu’il souffre également d’hypertension, de maux d’oreilles et d’asthme chronique. L’été, pendant la mousson, la pluie peut inonder chaque cellule à hauteur du genou. « Il n’existe pratiquement aucune commodité – pas de toit, pas de ventilateur, pas d’éclairage, pas de lit. Je dois dormir par terre ! » a expliqué Premananda, en regardant de biais à travers les barreaux et en riant tout bas.
Il décrivait ces conditions de vie avec tant de bonne humeur et de gaieté qu’il était facile de voir combien cela devait être terrible. Au cours d’un entretien, il avait expliqué que le soir il faisait « si chaud que l’on pouvait à peine respirer », ce qui l’obligeait à utiliser « un éventail fait de palme de noix de coco », que « sa main continue à agiter de manière automatique même lorsqu’il est endormi. »
Interrogé sur la manière dont les choses se passent pour les autres prisonniers, Swami commença à décrire les injustices qui règnent dans les prisons indiennes. Sur les 3 000 détenus de la prison de Cuddalore, une énorme proportion est innocente, a t-il déclaré, car c’est une pratique courante de la part des gens riches qui commettent un meurtre ou un délit sérieux de soudoyer la police afin qu’un homme « ordinaire » soit accusé. « Mais comment aider ces gens ? La seule façon est de leur trouver un avocat, a t-il dit. Le gouvernement désigne un avocat gratuit pour chaque prisonnier, mais celui-ci ne fait rien. J’ai libéré environ 200 personnes en payant un avocat et en supervisant le procès. Si quelqu’un me donne de l’argent de poche, cet argent va directement à leur avocat !! Je ne veux pas d’argent pour moi. »
D’autres prisonniers qui vivent auprès de Premananda ont parlé des bonnes actions qu’il accomplit continuellement à l’intérieur de la prison. M. Parvallal, qui passe des heures chaque jour dans la cellule de Premananda à écrire à la main les lettres que Swami lui dicte en réponse au nombreux courrier qu’il reçoit, lettres qu’il ne peut rédiger lui-même en raison de sa mauvaise vue, a donné des informations que les résidents de l’ashram eux-mêmes ignoraient. Chaque matin, vers huit heures, plusieurs centaines de personnes se rassemblent dans la cour, avec une permission spéciale des gardiens, pour écouter Premananda parler d’un aspect de Sanathana Dharma (la philosophie des anciens sages indiens). « Je suis les enseignements de Swami depuis quatre ans, et ils m’ont transformé de manière définitive, a déclaré M. Parvallal. Lorsque nous écoutons les satsangs (les allocutions) de Swami, nous oublions que nous sommes en prison. »
M. Kumaran, un jeune homme tranquille et sincère, qui aide Premananda à faire le ménage dans sa cellule, nous a parlé de lui avec une telle admiration que ses yeux s’agrandissaient et que son visage rayonnait. En décrivant l’aide matérielle et spirituelle que Premananda apporte aux centaines de prisonniers qui viennent lui rendre visite, notamment des médicaments et des fournitures essentielles, des livres, de l’argent pour payer les frais scolaires de leurs enfants, des emplois pour leurs épouses sans ressources et même de petites boutiques pour aider les détenus à se réinsérer après leur sortie de prison, M. Kumaran a déclaré : « Bien que Swamiji habite une forme humaine, je sens que c’est réellement un dieu vivant. »
Un ancien détenu de la prison de Cuddalore, M. Shankara, a déclaré qu’il s’était tellement attaché à Premananda qu’il avait refusé de quitter la prison lorsqu’il a été libéré.
Etant donné que Swami Premananda est confronté à la perspective de dix-huit années de plus en prison sans possibilité de faire appel, et que les contradictions qui ont émaillé son procès sont très sérieuses, de nombreux supporters pensent que les faits justifieraient un examen dans une cour internationale. Ram Jethmalani, bien qu’âgé de quatre-vingt-trois ans et retiré des affaires judiciaires, a fait vœu de s’occuper personnellement du cas tant qu’une grâce présidentielle ou une remise de peine n’aura pas été accordée. « On doit baisser la tête de honte », a-t-il déclaré après le jugement de la Cour suprême, affirmant que le verdict avait causé un embarras dans les écoles de droit indiennes en cautionnant de manière effective le fait de frapper des témoins pour « leur faire dire ce que la police considère comme la vérité ». Les implications sont si menaçantes, a-t-il averti, qu’une législation devrait être introduite de toute urgence pour changer la manière dont la loi est actuellement appliquée en Inde.
Une interprétation plus mystique du cas vient de manière surprenante d’un juge de la Cour suprême du Sri Lanka, C. V. Wigneshwaran, depuis longtemps fidèle de Premananda, qui fut l’un des nombreux témoins de la défense rejetés par la Cour en tant que « penseur nostalgique ». La chose la plus importante à reconnaître, dit le juge Wigneshwaran, est non seulement la déplorable violation des droits de l’homme ou même les injustices manifestes qui ont lieu dans le système pénal indien, mais le fait que les prisonniers qui ont rencontré Premananda en prison ont vu leur vie transformée.
Le 20 novembre 2005, l’ashram de Premananda a célébré le cinquante-quatrième anniversaire de Swami alors que celui-ci était sous bonne garde à trois cents kilomètres de là, dans un hôpital de Madras. Deux jours plus tard, c’était un triste anniversaire : celui de la onzième année de Premananda en prison.
Pour la plupart des Occidentaux, la simple mention du mot guru ou divinité paraît trop invraisemblable pour que l’on y accorde la moindre attention. Mais si l’on donnait quelque créance au cas de Premananda, l’histoire de sa vie pourrait littéralement remettre en question l’athéisme actuel. Il a déjà déclaré qu’il savait exactement pourquoi il était en prison et quand il serait libéré, et qu’en définitive, il serait reconnu de « toute l’humanité ». Mais peut-être la plus mystérieuse de ses assertions a-t-elle été prononcée dans sa cellule en 2002. « Je suis venu dans ce monde pour faire un certain travail, a-t-il dit. Dieu m’a donné une tâche à accomplir et je n’ai pas encore commencé… mais lorsque j’aurai commencé, vous comprendrez. »
Auteur : Adam Parsons,
Thématiques : religions, spiritualité
Rubrique : Divers ()
