Sur l’intelligence virtuelle

Partage international no 448décembre 2025

Interview de Charles Eisenstein par Elisa Graf

Partage international : J’aime la manière dont vous exprimez que l’écoute du chant des grillons nous enracine plus profondément dans le monde, et nous inscrit dans une matrice de connexions. Vous ajoutez : « J’irais jusqu’à dire que l’expérience sensorielle représente le cœur de l’intelligence, le moteur de la métaphore, l’essence de la compréhension et l’architecture du sens. » Le monde irréel créé par la technologie et par l’IA en particulier, et dans lequel nous sommes aspirés, nous éloigne en fait de ce que j’appellerais le chemin spirituel de reconnaissance par nos sens que « tout est un. » Nous sommes entrainés de la réalité vers l’irréalité, à l’opposé de la direction dans laquelle il est nécessaire d’aller si nous voulons sauver la planète et nous-même. Voyez-vous quelque lueur d’espoir quant à l’éveil des êtres humains avant qu’il ne soit trop tard, pour éviter la destruction de la planète et de nous-mêmes ?
Charles Eisenstein : Le réveil est en cours depuis longtemps. Il est difficile de le percevoir parce que les systèmes et les institutions dans lesquels nous vivons changent beaucoup plus lentement. Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard. Et il est déjà trop tard. Beaucoup a été détruit mais il reste beaucoup de beauté et de vie. En nous éveillant à une nouvelle histoire, nous découvrons des capacités créatives et de guérison à la hauteur du défi que nous nous sommes fixé.

P.I. Beaucoup de vos écrits abordent le problème de la « séparation », le problème que l’humanité souffre dans son ensemble de l’illusion d’être séparés les uns des autres et de la nature. Pourquoi pensez-vous que nous nous tournons vers la chose (l’irréel / l’IA) qui accentue ce sentiment de séparativité ? Est-ce pour nous insensibiliser, pour nous distraire de la souffrance créée par la séparation, sans réaliser que nous mettons de l’huile sur le feu, que nous renforçons ce sentiment ?
C.E. Il ne s’agit pas seulement d’insensibilisation ou de distraction. Diverses technologies numériques compensent en fait une part de ce qui a été perdu. Par exemple, dans le cas de la perte de liens communautaires, les réseaux sociaux procurent au moins un peu de connexion, ou un semblant de connexion. L’IA peut offrir un semblant d’amitié. Les mondes de réalité virtuelle proposent un semblant d’exploration et d’aventures.

P.I. Le système économique actuel nourrit également ce sentiment de séparation et favorise l’isolement : les interactions et coopérations humaines sont réduites à des transactions, qui rendent payants des services que la communauté échangeait auparavant librement par le troc ou en soutien à la communauté dans son ensemble. Le technologue Tristan Harris a mis en garde contre le modèle lucratif derrière les réseaux sociaux et l’IA, qui les rend dangereux, car nous vendons notre santé et celle de nos sociétés pour nourrir l’insatiable besoin de distraction et de divertissements, ne reconnaissant pas (ou ne voulant pas reconnaître) les impacts délétères à long terme que ces technologies ont sur nous et sur la société en général. Certains diraient que c’est un projet délibéré destiné à terme à nous asservir et à contrôler l’humanité, et que le train a déjà quitté la gare. Voyez-vous dans le futur proche un moment où l’IA et les réseaux sociaux pourraient être utilisés au bénéfice de la société s’ils étaient séparés de la culture commerciale toxique dans laquelle nous vivons ?
C.E. Ils peuvent bénéficier à la société si nous tirons au clair leur rôle et ce qu’ils peuvent faire ou non. Le moteur lucratif que Tristan Harris identifie comme responsable du mauvais usage de ces technologies n’est que l’expression d’une tendance plus profonde : la colonisation du domaine qualitatif par le culte de la quantité. C’est le système de croyances et de valeurs qui tente de saisir la création dans les données amassées ; en fin de compte tout ce qui est réel peut être pesé, mesuré et compté. Une fois dans l’ensemble des données, le système peut être optimisé, rationnellement administré… et financiarisé. Cette forme de saisie, de domestication, représente l’expression ultime du mythe séculaire du progrès.

Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Thématiques : Société
Rubrique : Entretien ()