Sommes-nous donc si heureux ? L’idéologie du développement

Partage international no 359juillet 2018

par Charles Eisenstein

Dans 1984 de George Orwell, le Parti annonce à un moment « l’augmentation » de la ration de chocolat, de trente grammes à vingt. A part le protagoniste, Winston, personne ne semble remarquer que la ration a diminué, pas augmenté.

« Camarades ! cria une jeune voix ardente. Attention, camarades ! Nous avons une grande nouvelle pour vous. Nous avons gagné la bataille de la production ! Les statistiques, maintenant complètes, du rendement dans tous les genres de produits de consommation, montrent que le standard de vie s’est élevé de rien moins que vingt pour cent au-dessus du niveau de celui de l’année dernière. Il y a eu ce matin, dans tout l’Océania, d’irrésistibles manifestations spontanées de travailleurs qui sont sortis des usines et des bureaux et ont défilé avec des bannières dans les rues. Ils criaient leur gratitude à Big Brother pour la vie nouvelle et heureuse que sa sage direction nous a procurée. »

L’annonceur poursuit par la présentation d’une statistique après l’autre qui prouvent que tout va de mieux en mieux. La phrase en vogue est « notre vie nouvelle et heureuse ». Bien sûr, comme pour la ration de chocolat, il est évident que les statistiques sont pipées.

Ces mots, « notre vie nouvelle et heureuse », me revinrent alors que je lisais deux articles récents, l’un de Nicholas Kristof dans le New York Times et l’autre de Stephen Pinker dans le Wall Street Journal. Tous les deux affirmaient, statistiques à l’appui, que l’état général de l’humanité est meilleur maintenant qu’à n’importe quel autre moment de l’histoire. Moins de gens meurent dans les guerres, les accidents de voiture ou d’avion, ou même de violence par armes à feu. Les taux de pauvreté n’ont jamais été aussi faibles, l’espérance de vie est plus élevée, et plus de personnes que jamais savent lire et écrire, ont accès à l’électricité et à l’eau courante, et vivent dans des démocraties. Comme dans 1984, ces articles affirment et célèbrent la direction que prend la société. Nous allons dans la bonne direction. Avec une assurance suffisante, ils affirment que grâce à la raison, à la science et à la pensée politique occidentale éclairée, nous progressons vers un monde meilleur. A l’instar de 1984, il y a quelque chose de trompeur dans ces arguments qui servent si bien l’ordre établi. Mais à l’inverse de 1984, la supercherie n’est pas le produit de statistiques truquées.

Avant de détailler la supercherie et l’envers du décor, je tiens à assurer le lecteur que cet essai ne tentera pas de démontrer que les choses vont de mal en pis. De fait, je partage l’optimisme fondamental de N. Kristof et S. Pinker : l’humanité évolue positivement. Cependant, pour que cette évolution se poursuive, il est nécessaire que nous reconnaissions et intégrions l’horreur, la souffrance et le deuil que le discours triomphaliste du progrès civilisationnel passe sous silence.

Ce qui se cache derrière les chiffres

En d’autres termes, nous devons réussir à comprendre justement ces choses que les statistiques de Stephen Pinker délaissent. En règle générale, les évaluations chiffrées, alors qu’elles semblent objectives, comportent le parti-pris voilé de ceux qui décident quoi mesurer, comment, et quoi omettre. Elles dévaluent également ces choses que nous ne savons pas mesurer ou qui sont intrinsèquement impossible à mesurer. Laissez-moi donner quelques exemples.

Nicholas Kristof loue la baisse du nombre de gens vivant avec moins de deux dollars par jour. Que peut cacher cette statistique ? Eh bien, chaque fois qu’un chasseur-cueilleur indigène ou un villageois autochtone est chassé de ses terres et va travailler sur une plantation ou dans un atelier où il sera exploité, ses revenus augmentent de zéro à plusieurs dollars par jour. Les chiffres semblent bons, le PIB croît. Et la déchéance qui l’accompagne est invisible.

Ces dernières décennies, quantité de gens ont fui les campagnes pour les villes en pleines croissance des pays du Sud. La plupart vivaient hors de l’économie monétaire. Dans un village en Inde ou en Afrique, beaucoup se nourrissaient, construisaient leurs habitations, confectionnaient des habits et se divertissaient au sein d’une économie de subsistance, ou économie du don, sans besoin ou presque d’argent. Quand les politiques de développement et l’économie mondialisée forcent des nations entières à générer des opérations de change pour répondre aux dettes, le résultat invariable est l’urbanisation. Dans les bidonvilles de Lagos ou de Calcutta, deux dollars par jour sont une misère, alors que ça peut être confortable au village. Considérant la tendance au développement et à l’urbanisation, c’est effectivement une bonne chose quand ces habitants des bidonvilles passent de deux dollars par jour à disons, cinq. Mais focaliser sur cet indicateur dissimule des mécanismes plus profonds.

N. Kristof affirme que 2017 était dans l’absolu la meilleure année pour la santé humaine. Si l’on mesure la prévalence de maladies infectieuses, il a certainement raison. L’espérance de vie continue également de croître dans le monde (bien qu’elle se stabilise et que dans certains pays, comme les Etats-Unis, elle commence à diminuer). Mais à nouveau, ces chiffres voilent des tendances inquiétantes. Une flopée de nouvelles maladies telles que les maladies auto-immunes, les allergies, la maladie de Lyme et l’autisme, combinées à des niveaux sans précédents d’addictions, de dépression et d’obésité contribuent à un déclin en vitalité, partout dans le monde développé, et de plus en plus dans les pays en développement. De vastes ressources sociales, un cinquième du PIB aux Etats-Unis, vont aux soins des malades ; la société entière est souffrante.

Le bonheur n’est pas mesurable

Les deux auteurs mentionnent les taux d’alphabétisation. Que peut bien cacher cette statistique ? D’abord, la transition vers l’alphabétisation signifiait, en de nombreux endroits, la destruction des traditions orales et même l’extinction complète de langues non-écrites. L’alphabétisation fait partie d’un plus large remodelage social, une transition dans la modernité, qui accompagne l’homogénéisation culturelle et linguistique. Par dizaines de millions les enfants vont à l’école apprendre la lecture, l’écriture, l’arithmétique, l’histoire, la science, et Shakespeare, là où, une génération auparavant, ils auraient appris à élever des chèvres, cultiver l’orge, faire des briques, tisser, conduire des cérémonies ou faire du pain. Ils auraient appris les usages d’un millier de plantes et le chant de cent oiseaux, les mots d’un millier d’histoires et les pas de cent danses. L’acculturation à une société alphabétisée fait partie d’un changement bien plus vaste. Les gens raisonnables peuvent ne pas s’accorder sur le fait que ce changement soit bon ou mauvais, qu’une vie sur les réseaux sociaux digitaux est plus riche que celle d’une communauté ancrée dans un lieu, qu’on s’en sorte mieux en reconnaissant plus de logos de marques que de plantes et d’animaux locaux, qu’on gagne au change en manipulant des symboles plutôt qu’en cultivant la terre. Cependant, il n’y a que d’un point de vue biaisé que l’on puisse soutenir que ce changement représente un progrès sans équivoque.

Je n’ai pas l’intention d’utiliser l’écriture pour dénoncer l’alphabétisation, ce serait le comble de l’ironie. Je me borne à observer que toutes nos mesures sur le progrès comportent des biais cachés et négligent ce qui ne rentre pas confortablement dans la vision de ceux qui les conçoivent. Dans une société qui est d’ores et déjà moderne, l’illettrisme est certainement un désavantage terrible mais en dehors de ce contexte, il n’est pas évident qu’une société alphabétisée ‑ ou son extension, une société digitale – soit une société heureuse.

Préjugés ou pas, les évaluations sur le bonheur ne sont pas discutables selon S. Pinker : la science, la raison et les idéaux politiques occidentaux travaillent à créer un monde meilleur. Plus avancé est le pays, affirme-t-il, plus les gens sont heureux. Par conséquent, plus le reste du monde se développera en suivant le chemin que nous avons balisé, plus le monde sera heureux.

Malheureusement, les statistiques sur le bonheur présupposent les conclusions que l’argumentaire en faveur du développement tente de prouver. De manière générale, les évaluations du bonheur réunissent deux approches : des mesures objectives de bien-être, et des évaluations subjectives de bonheur. Les mesures sur le bien-être incluent le revenu par habitant, l’espérance de vie, le temps de loisir, le niveau d’éducation, l’accès aux soins, et beaucoup d’autres attributs du développement. A titre d’exemple, dans beaucoup de cultures, les « loisirs » n’étaient pas un concept ; opposer travail et loisirs suppose que le travail soit comme pendant la Révolution industrielle : laborieux, dégradant, pénible. Une culture où le travail n’est pas clairement séparable de la vie est méjugée par cette mesure du bonheur. Voyez le magnifique documentaire Ancient Futures d’Helena Norberg-Hodge qui dresse le portrait d’une culture où « travail et loisir sont un »

Dans les statistiques objectives de bien-être est inscrite une certaine vision du développement, précisément le mode de développement qui domine aujourd’hui. Montrer que les pays développés sont plus heureux relève du raisonnement circulaire.

Quant aux évaluations subjectives de bonheur individuel, les individus qui s’auto-évaluent se réfèrent nécessairement à la culture environnante. J’évalue mon bonheur en comparaison du niveau normatif de bonheur autour de moi. Une société où l’anxiété et la dépression sont endémiques dresse un niveau de référence très faible. Une femme me confia un jour : « Je me considérais comme une personne raisonnablement heureuse jusqu’à ce que je visite un village en Afghanistan proche du lieu où j’avais été déployée lors de manœuvres militaires. Je voulais voir comment c’était, vu d’une autre perspective. C’était un village désespérément pauvre. Les huttes n’avaient même pas de plancher, juste de la terre battue qui devenait fréquemment boueuse. Ils avaient à peine assez à manger. Mais je n’ai jamais vu de gens plus heureux. Ils étaient pleins de joie et de générosité. Ces gens qui n’avaient rien, étaient plus heureux que presque tous ceux que je connais. »

Quelle que soit la raison pour laquelle ces villageois afghans aient été heureux, je ne pense pas qu’elle transparaît dans les statistiques de Stephen Pinker qui prétendent prouver qu’ils devraient suivre notre exemple. Le lecteur a peut-être eu une expérience similaire en visitant le Mexique, le Brésil, l’Afrique ou l’Inde. Dans ces endroits reculés, on trouve une joie peu commune dans les lotissements de banlieue de mon pays. Et cela malgré des siècles d’impérialisme, de guerres et de colonialisme. Imaginez le bonheur possible dans un monde juste et en paix.

Je suis certain que mon argument sera peu convainquant pour quiconque n’en a pas fait l’expérience directement. Vous penserez peut-être que les locaux montraient leurs plus beaux sourires aux visiteurs. Ou que je les regarde par le prisme romantique des « autochtones heureux ». Pourtant je ne parle pas ici d’une gaieté superficielle ou du faux sourire d’un homme qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Dans les cultures plus anciennes, les gens, liés à la communauté et au lieu, maintenus fermement dans une lignée d’ancêtres, dans la trame d’histoires personnelles et culturelles, irradient une solidité et une présence que je retrouve rarement chez les personnes modernes. Quand j’interagis avec l’un d’entre eux, je sais que malgré les gains mesurables de l’« ascension » de l’humanité, nous avons perdu quelque chose d’infiniment précieux. Et je sais que jusqu’à ce qu’on le reconnaisse et qu’on change de cap pour récupérer cela, aucun progrès, en termes d’espérance de vie, de PIB ou de réussite éducative, ne nous rapprochera d’un endroit qui vaille la peine d’y aller.

Quels autres éléments de profond bien-être sont éludés par nos mesures ? L’authenticité des communications ? L’intimité et la vitalité de nos relations ? La connaissance des plantes et des animaux locaux ? Le nourrissement esthétique par l’environnement bâti ? La participation à des entreprises collectives porteuses de sens ? Le sens de la communauté et de la solidarité ? Ce que nous avons perdu est difficile à évaluer, même si nous cherchions à le faire. Pour l’esprit quantitatif, celui de l’argent et des données, cela existe à peine. Pourtant la perte fait planer une ombre sur nos cœurs, un sourd désir qu’aucune assurance d’une vie nouvelle et heureuse peut dissiper.

Tandis que la pleine étendue de cette perte, et par corollaire, le potentiel qui gît dans sa redécouverte, est au-delà des chiffres, il y a néanmoins des statistiques, absentes de l’analyse de S. Pinker, qui pointent vers cela. Je fais référence aux hauts niveaux de suicides, d’addictions aux opioïdes, à la méthamphétamine, à la pornographie, aux jeux, à l’anxiété et à la dépression qui rongent la société moderne et les sociétés qui se modernisent. Ce ne sont pas juste des moucherons qui ont été attirés par l’onguent du progrès ; ce sont des symptômes d’une profonde crise. Quand les communautés se désintègrent, quand les liens à la nature et à un endroit sont coupés, quand les structures porteuses de sens s’écroulent, quand les connexions qui nous rendent entiers dépérissent, nous avons faim de substances addictives pour engourdir la langueur et combler le vide.

La perte dont je parle est inséparable des institutions même – science, technologie, industrie, capitalisme, et les idéaux politiques de l’individu rationnel – qui d’après les propos de Stephen Pinker, ont délivré l’humanité de la souffrance. Soyons prudents alors, quand nous attribuons à ces institutions certaines améliorations incontestables par rapport au Moyen-Age ou au début de la Révolution industrielle. Ces améliorations ne serait-elles pas venues malgré la science, le capitalisme, l’individualisme rationnel, etc., plutôt qu’à cause de cet environnement ?

L’hypothèse de l’empathie

Une des améliorations que Stephen Pinker souligne est le déclin de la violence. Les décès causés par la guerre, les homicides et les crimes violents en général ont baissé de façon drastique comparé à 25 ou 50 ans en arrière. Le déclin de la violence est réel, mais devrions-nous l’attribuer, comme le fait S. Pinker, à la démocratie, à la raison, à l’Etat de droit, à une police du chiffre et compagnie ? Je ne le crois pas. La démocratie n’est pas une assurance contre la guerre ‑ en fait, les Etats-Unis ont conduit bien plus d’actions militaires que n’importe quelle autre nation au cours du dernier demi-siècle. Se peut-il que le déclin des crimes violents résultent simplement du fait que nous sommes plus à même de punir et de nous protéger les uns des autres, mettant ainsi un frein à nos impulsions sauvages par la dissuasion ?

J’ai une autre hypothèse. Le déclin de la violence n’est pas le résultat du perfectionnement du monde de l’individu rationnel, séparé et intéressé par lui-même. Au contraire, c’est le résultat de l’éclatement de cette vision, et de la montée de l’empathie à sa place.

Dans le mythe de l’individu séparé, le but de l’Etat était de garantir un équilibre entre la liberté individuelle et le bien commun, en posant des limites à la poursuite de l’intérêt particulier. Dans la mythologie naissante de l’interconnexion, de l’écologie et de l’inter-être, nous nous éveillons à la compréhension que le bien des autres, humains ou non, est inséparable de notre propre bien-être.

La question fondamentale de l’empathie est : « Ca fait quoi d’être toi ? ». Par contraste, la mentalité de la guerre c’est « autrifier », déshumaniser et diaboliser les peuples ou les gens qui deviennent l’ennemi. Plus l’on s’habitue à se mettre à la place d’un autre être humain, plus cela devient difficile à faire. C’est pour cela que la guerre, la torture, la peine capitale et la violence sont devenues de moins en moins acceptables. Ce n’est pas qu’elles soient « irrationnelles ». Au contraire : les cercles de réflexion du pouvoir établi sont prompts à leur inventer des justifications hautement rationnelles.

Dans une vision du monde où des acteurs égoïstes et en compétition sont axiomatiques, ce qui est « rationnel » est de les dépasser, de les dominer et de les exploiter par tous les moyens. Ce ne furent pas les avancées de la science ou de la raison qui ont aboli les journées de travail de 14 heures, l’esclavage ou l’emprisonnement civil pour fait de dette.

La vision du monde basée sur l’écologie, l’interdépendance et l’inter-être offre des axiomes différents sur lesquels exercer notre raison. Comprendre qu’une autre personne a une expérience de vie, et qu’elle est sujette à des circonstances qui conditionnent son comportement, nous rend moins capable de la déshumaniser, ce qui constitue la première étape avant de lui nuire. Comprenez que ce qui arrive au monde nous arrive en quelque sorte à nous-mêmes, et la raison ne peut plus promouvoir la guerre. Comprenez que la santé des sols, de l’eau et des écosystèmes est inséparable de notre propre santé, et la raison ne peut plus inciter à leur pillage.

D’une façon perverse, les tenants de la science et de la technologie comme Stephen Pinker ont raison : la science a effectivement mis fin à l’âge de la guerre. Pas parce que nous serions devenus si intelligents et si maîtres de nos instincts primitifs que nous les aurions transcendés. Non, c’est parce que la science nous a amenés à de tels extrêmes de sauvagerie qu’il est devenu impossible de maintenir le mythe de la séparation. Les avancées technologiques de notre capacité à tuer et à détruire rendent de plus en plus clair que nous ne pouvons nous isoler du mal que nous faisons à autrui.

Ce ne fut pas la superstition primitive qui créa la mitraillette et la bombe atomique. L’industrie ne fut pas une étape évolutionnaire qui dépassa la sauvagerie ; elle porta la sauvagerie à une échelle industrielle. L’administration rationnelle des organisations ne nous a pas élevés au-delà du génocide ; elle l’a permis à une échelle et avec une efficacité sans précédent durant l’Holocauste. La science ne nous a pas montré l’irrationalité de la guerre ; elle nous a amenés à l’extrémité de l’irrationnel, avec la Destruction mutuelle assurée de la guerre froide. Dans cette folie se trouvait le germe d’une compréhension vraiment évolutive : ce que nous faisons à autrui nous arrive aussi à nous-mêmes. C’est pourquoi, sauf une équipe réduite de politiciens américains rétrogrades, personne ne songe sérieusement à utiliser les armes nucléaires de nos jours.

L’horreur que nous éprouvons à la perspective d’envoyer une bombe atomique sur Pyongyang ou Téhéran n’est pas due à la peur des retombées radioactives ou de la terreur vengeresse. Je clame qu’elle provient de notre identification empathique avec les victimes. A mesure que grandit la conscience inter-être, nous ne pouvons plus si aisément ignorer leur souffrance comme étant la juste punition pour leur vilenie, ou comme le prix, regrettable mais nécessaire, de la paix. Comme si, à un certain niveau, ça nous arrivait à nous-mêmes.

C’est certain, encore aujourd’hui dans le monde, on ne manque pas de violations des droits humains, d’escadrons de la mort, de torture, de violence domestique, de violence militaire et de crimes violents. Observer, au milieu de ceci, une vague montante de compassion n’est pas une tentative pour dissimuler la laideur, mais un appel à participer plus amplement à un mouvement. A un niveau personnel, c’est un mouvement fait de gentillesse, de compassion, d’empathie, de reconnaissance de ses jugements et de ses projections. Sans que ce soit contradictoire, c’est aussi la possibilité d’exprimer courageusement des vérités inconfortables, de révéler ce qui était caché, d’amener à la lumière la violence et l’injustice, de raconter l’histoire qui doit être dite. Ensemble, la compassion et la vérité créeront peut-être une politique où nous dénoncerons l’iniquité sans juger le responsable, mais plutôt où nous chercherons à comprendre et à changer les circonstances de la perpétration.

Par empathie, nous ne cherchons pas à punir les criminels, mais à comprendre les circonstances qui produisent le crime. Nous ne cherchons pas à combattre le terrorisme, mais à comprendre et à changer les conditions qui le génèrent. Nous ne cherchons pas à repousser les immigrants, mais à comprendre pourquoi des personnes sont si désespérées qu’elles quittent leurs maisons et leurs terres, et comment nous contribuons peut-être à leur désespoir.

L’empathie suggère une conclusion à l’opposée de celle de Stephen Pinker : plutôt que de cultiver des dissuasions légales plus efficaces et une police du chiffre, nous pourrions étudier l’approche du nouveau procureur du comté de Philadelphie, Larry Krasner, qui a prescrit à son équipe de ne plus requérir les peines maximales, de ne plus poursuivre pour possession de cannabis, de diriger les délinquants vers des peines alternatives, de réduire les périodes de liberté conditionnelle excessivement longues, et d’autres reformes. C’est la compassion qui sous-tend ces mesures : qu’est-ce que ça fait d’être un criminel ? Un drogué ? Une prostituée ? Nous voulons toujours vous empêcher de le faire, mais nous ne désirons plus vous punir. Nous voulons vous offrir une opportunité réaliste de vivre autrement.

Similairement, le futur de l’agriculture n’est pas dans une sélection plus agressive des plantes et des animaux, des pesticides plus agressifs ou davantage de transformation de sol vivant en intrant industriel. Il tient dans la connaissance du sol en tant qu’être vivant et à s’occuper de cette intégrité vivante, sachant que sa santé est inséparable de la nôtre. De cette façon, le principe de l’empathie (ça fait quoi d’être toi ?) ne se résume pas à la justice criminelle, à la politique étrangère et aux relations personnelles. L’agriculture, la médecine, l’éducation, la technologie…, aucun domaine n’est en dehors de son périmètre. Transcrire ce principe dans les institutions de la civilisation (plutôt que d’étendre la portée de la raison, du contrôle et de la domination) conduira à un vrai progrès pour l’humanité.

Cette vision du progrès n’est pas opposée au développement technologique, mais ce ne sont ni la science, ni la raison, ni la technologie qui la réaliseront automatiquement. Toutes les capacités humaines peuvent être dédiées au service d’un futur qui incarne la compréhension que le bien-être du monde, humain ou non, nourrit le nôtre.


Date des faits : 7 mai 2018 Auteur : Charles Eisenstein, écrivain et conférencier international basé à Harrisburg, en Pennsylvanie, (Etats-Unis), il a notamment publié : The Ascent of Humanity (l’Ascension de l’humanité), et Sacred Economics, (l’Economie sacrée).
Thématiques : peuples et traditions
Rubrique : Divers ()