Si un monde meilleur est possible, créons-le !

Partage international no 225mai 2007

Interview de Erwin Wagenhofer par Andrea Bistrich

Dans son film We feed the world  (le Marché de la faim) le cinéaste autrichien Erwin Wagenhofer parcourt le circuit de notre alimentation, de la France à l’Autriche, en passant par l’Espagne, la Roumanie et le Brésil. Il montre que la recherche effrénée du profit a complètement perverti les systèmes de production et de distribution des denrées alimentaires sur la planète, et conduit à une dégradation de la qualité de la nourriture, de l’environnement et à une extension de la faim. Celle-ci frappe un milliard d’humains, quand la Terre pourrait en nourrir douze fois plus. Andrea Bistrich a interviewé E. Wagenhofer pour Partage international.

Partage international : Nous, habitants des pays industrialisés, qui n’avons jamais connu la faim ni la soif, devrions être les gens les plus heureux de la Terre. C’est loin d’être le cas. Pourquoi ?
Erwin Wagenhofer : Quand je regarde autour de moi, je ne vois pas beaucoup de gens heureux, même si, aujourd’hui, nous jouissons d’un niveau de vie sans précédent.
Peut-être est-ce dû à ce qu’il nous faut un temps considérable, plus long que nous ne le souhaiterions, pour apprendre à vivre avec une telle richesse matérielle. La vie humaine est courte, même quand on atteint un âge avancé. Comparée à l’histoire du monde, elle ne dure qu’un instant. Peut-être devrions-nous aussi être plus modestes, apprendre à faire les choses plus lentement. Notre rythme de vie nous tue. Les fast-food en sont la parfaite illustration. Comment mener des journées correctes si nous ne prenons pas le temps de manger ? Question plus lourde de conséquences qu’il ne paraît.

PI. Certains disent que nous n’apprécions la richesse que si nous avons fait des sacrifices pour l’obtenir.
EW. Cette nécessité de la souffrance a, pour moi, une connotation trop religieuse. La souffrance a une cause. C’est pourquoi l’Eglise parle de culpabilité, et la recherche sans cesse. Pour elle, le salut, c’est dans l’après-vie. En ce qui me concerne, ce qui m’intéresse, c’est le présent. Regardez les Polonais : autrefois le peuple le plus pieux d’Europe, qui a adulé le pape tant qu’a duré le communisme. Et maintenant ? Il a suffit de quelques années pour que le pays tombe sous la fascination du capitalisme, au point de perdre tout sentiment de solidarité avec de larges couches de sa population. Il a rejoint l’Otan et figure parmi les soutiens les plus acharnés de la guerre en Irak.Je crois qu’il y a une autre raison à notre difficulté à atteindre le bonheur, c’est que nous n’avons pas appris comment nous y prendre. Rien, dans le cursus scolaire, ne traite de la solidarité, de la façon de mener sa vie, d’établir des relations correctes avec autrui. L’enseignement ne porte que sur les valeurs économiques et la recherche du profit.

PI. Le Marché de la faim traite de l’alimentation au XXIsiècle, et montre en quoi cette question nous concerne de près…
EW. Cette question nous touche de près, en effet. Comme le montre le film, l’alimentation industrielle touche 90 % de la population, particulièrement celle des pays de l’OCDE (Organisation pour la coopération et le développement économique). C’est nous, habitants des pays riches, par exemple, qui engloutissons la forêt amazonienne tandis que, là-bas, on vit la faim au ventre.Notre système économique, c’est évident aujourd’hui, s’est emballé, il est hors contrôle. On parle sans cesse de croissance. En quoi est-elle nécessaire ?
Nous avons déjà tout ce dont nous avons besoin. La croissance démographique de l’Europe patine, elle n’est due qu’à l’immigration. Les populations déclinent rapidement. Et en même temps, nous voulons toujours plus de croissance. Mais pour qui ? En tout cas, pas pour ceux qui en ont en réellement besoin.

PI. J’ai appris que la quantité de pain jetée chaque jour à Vienne est égale à celle consommée à Graz, la seconde ville d’Autriche. Rien de tel que ce genre de comparaison pour vous faire redescendre sur terre, vous faire balayer devant votre porte et vous donner le sens de votre responsabilité de consommateur…
EW. C’est pour cela que le titre anglais du film est We feed the World (C’est nous qui nourrissons le monde). C’est cela, le facteur décisif. Tant que nous passerons notre temps à blâmer les autres, rien ne changera. Nous sommes des membres actifs de la société, des consommateurs, des citoyens. La notion de culpabilité concerne exclusivement les compagnies d’assurance, les historiens ou les religions. Je suis moins intéressé de savoir pourquoi nous en sommes arrivés là que comment faire avancer les choses. C’est également nous qui décidons à qui nous donnons à manger. Nous pourrions nourrir tous les habitants de la planète, mais nous ne le faisons pas.
Quand je parle de nourriture, je ne pense pas seulement à ce qu’il y a dans notre assiette. L’homme ne vit pas seulement de pain. Nous imposons nos façons de penser irréalistes et notre système économique et mercantiliste aux pays du monde en développement. Nous les enjoignons d’adopter notre modèle capitaliste tout en les empêchant de développer les leurs, qui leur seraient peut-être mieux adaptés.

PI. Alors, que faire, concrètement ?
EW. Chacun doit chercher à trouver des solutions locales et vivre en conformité avec elles. Par exemple, si pour vous la solution se trouve dans la simplicité de vie, alors vivez une vie simple et économe. Une telle démarche conduit nécessairement à se demander ce que l’on veut de la vie, ce que l’on veut faire là où l’on se trouve. Quand on parle de croissance, on a généralement en tête la croissance matérielle. Mais quid de la croissance spirituelle et culturelle ? C’est une question qu’on ne pose jamais. Celle que pose le film, c’est de savoir si, oui ou non, vous voulez continuer à suivre le mouvement général… ou changer.

PI. Les scènes que vous présentez montrent le pire côté de la mondialisation, que ce soient les tomates espagnoles cultivées en serre et transportées par camions à travers l’Europe, même là où l’on en produit, ou les pêcheurs de Concarneau qui seront bientôt interdits de pêche en raison des projets d’industrialisation de leur secteur concoctés par la Commission européenne. Ceux qui prennent ces décisions ont-ils vraiment pris la mesure de toute cette absurdité ?
EW. Une séquence du film est consacrée à Karl Otrok, qui a fait toute sa carrière chez Pioneer, le premier semencier du monde, et qui, dans le privé, a des opinions complètement divergentes. Il est, à l’évidence, loin d’être le seul à vivre un tel dilemme.
Lors de la sortie du documentaire, en Autriche, nous avions invité Jean Ziegler, rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation auprès de la Commission pour les droits de l’homme des Nations unies, et Franz Fischer, ancien Commissaire à l’agriculture, qui a mené dix ans durant cet énorme tanker que constitue le budget agricole, le plus important de l’Union européenne (UE). Nous pensions qu’ils s’opposeraient vivement, mais on s’est vite aperçu que F. Fischer avait maintenant une position très critique à l’égard de l’UE, qu’il était un farouche opposant à la mondialisation et un partisan tout aussi farouche de la taxe Tobin, et qu’il préside actuellement le Forum social économique. C’est un parfait exemple de décideur qui, en quittant son poste, retourne à ses véritables aspirations et surprend tout le monde.
Nous sommes tous pris dans le maelström, c’est ce qui rend le changement si difficile. Les choses bougent, mais très doucement. Ce genre de changement ne peut venir que du tréfonds de la société, de la base, de la population.
Prenez, par exemple, les débats actuels sur le changement climatique. Le sommet de Bruxelles sur le climat n’a eu lieu que parce l’opinion publique l’exigeait. Les politiciens ont pris le train en marche. Nous savons depuis trente, quarante ans – sinon plus – que les émissions de CO2 sont nocives pour l’environnement. Ce n’est que quand il est minuit moins une ou minuit une que cette question devient « brûlante ». Tout le monde connaissait les conséquences dramatiques du réchauffement climatique. Tout le monde.

PI. Cela signifie-t-il qu’il n’y a rien à attendre de ceux qui sont en position de pouvoir, des politiques, et qu’il ne faut compter que sur la population, sur nous-mêmes ?
EW. Bien sûr ! Que voulez-vous attendre des politiciens ? Ils sont depuis trop longtemps de mèche avec les secteurs du commerce et de l’industrie.
Dans le film, nous montrons . Brabeck, PDG de Nestlé. Ses revenus officiels se montent à quelques 13 millions d’euros par an. C’est plus que ce que gagnent les 25 chefs d’Etat européens réunis. Cela suffit pour savoir qui tire véritablement les ficelles. Ce ne sont pas A. Merkel, J. Chirac ou T. Blair. Croyez-vous que ce dernier s’est engagé par plaisir dans la guerre en Irak ? Derrière sa décision, il y a eu deux noms : Shell et BP. Ce sont eux qui l’ont forcé à envoyer des troupes au Moyen-Orient. Personne ne veut la guerre. Personne. T. Blair pas plus que quiconque. Mais il y a derrière lui des pouvoirs économiques gigantesques qui lui disent qu’il vaut mieux que ce soit nous qui contrôlions le pétrole, plutôt que d’autres. Rien n’a changé depuis un siècle, les comportements sont restés aussi primitifs. Mais, dans l’intervalle, la technologie a fait des pas de géants et nous larguons nos bombes d’une altitude de 15 000 m.

PI. Pourtant, les Américains, tout particulièrement, croient dans des idéaux comme la liberté et la démocratie…
EW. Ils peuvent bien y croire. La morale sert parfois de masque au pire. Si un monde meilleur est possible, alors réalisons-le, et ce ne sera pas possible tant qu’il y aura la guerre. Aucune guerre n’a jamais rien donné, sans exception. Elles ne font qu’indiquer un manque d’imagination, une incapacité à imaginer d’autres manières de résoudre les problèmes.

PI. Vous avez tourné dans le Mato Grosso (Brésil), où 25 % de la population connaît la faim, à proximité d’exploitations gigantesques de soja destiné au bétail. Quelle impression retirez-vous de votre séjour dans la région ?
EW. La population nous a réservé un accueil amical et ouvert. Les gens étaient très intéressés par notre projet. Quand on ne reste que quelques jours dans de tels endroits, il est difficile de voir que la faim y est devenue, en quelque sorte, « un mode de vie », aussi étrange que paraisse cette expression. C’est pourquoi il nous a semblé important de montrer à quoi cela ressemble, de vivre au jour le jour avec la faim. Celle-ci est étroitement liée à l’eau et à la pluie, au fait que les gens dépendent totalement de leur environnement et des aléas du climat : s’il ne pleut pas, la récolte est mauvaise, maigre, et les réserves ne tardent pas à s’épuiser. Les rations diminuent rapidement, on mange de moins en moins jusqu’à ce que les adultes cessent de s’alimenter, pour laisser de quoi survivre aux plus jeunes. Telle est leur vie quotidienne, en l’absence de toute aide. Dans le film, J. Ziegler évoque ces mères qui « cuisinent » des pierres pour donner à leurs enfants l’impression qu’il y a quelque chose dans la marmite…
Les montagnes de cadavres grandissent. En 2005, la faim a touché 850 millions de personnes, alors que, dans le même temps, on ne savait quoi faire de nos surproductions. Il y aurait là de quoi donner à penser à tous les économistes, mais ce n’est pas le cas. Allez, par exemple, dans une faculté d’économie allemande ou autrichienne, vous n’en entendrez jamais parler. On n’y parle que d’augmentation des bénéfices, de marchandisation, de rationalisation économique. Les diplômés sont ensuite employés comme cadres dans les grandes marques de distribution, par exemple, dans le secteur alimentaire, dont ils ne connaissent rien, et commandent des tomates d’Espagne par centaines de camions. Ils n’y sont jamais allé, n’ont pas la moindre idée de la façon dont tout cela se passe. Ils n’ont sous les yeux que des listes de prix et de quantités. Cela fonctionne comme un jeu vidéo. « Déshumaniser le système », dit le prix Nobel d’économie, J. Stiglitz. Le système continue à tourner, mais les experts eux-mêmes commencent à se poser des questions à son sujet.

PI. Il existe un mythe selon lequel il n’y aurait pas assez de nourriture dans le monde, et qu’il y aura toujours une partie de la population condamnée à la disette.
EW. Ce mythe perd rapidement du terrain. Nous avons assez de nourriture dans le monde – nous savons que la faim n’est pas une fatalité. Le plus difficile à accepter, c’est qu’elle est le fait de l’homme. Par exemple, 90 % de la population des pays en développement est constituée de fermiers qui pratiquent une agriculture strictement vivrière. Cela fonctionne depuis des siècles, et s’il n’y pas de catastrophes, tout se passe très bien.
Aujourd’hui, la Banque mondiale (BM) – autrefois, c’était les puissances coloniales – leur dit : « Vous vous y prenez mal. Il faudrait produire des récoltes immédiatement vendables. Vous auriez alors de quoi acheter votre nourriture. » De nombreux fermiers, suivant ces recommandations, passent alors, disons, du millet au coton. Il y a quelques semaines, j’étais en reportage au Burkina Fasso. Les fermiers se sont soudain aperçus que leur coton, qui est le meilleur et le moins cher du monde, était invendable sur le marché mondial. De sorte que, cette année (2007), une fois achetées les semences pour les prochaines semailles, ils ne leur reste rien. Pourquoi ? A cause des subventions que les Américains versent à leurs fermiers, qui leur permettent de vendre leur coton à des prix inférieurs à ceux d’Afrique. Les Africains se retrouvent piégés, d’autant qu’ils n’ont pas pensé utile de cultiver des céréales. Et peu à peu s’installe une situation de disette. On peut observer un tel scénario un peu partout dans le monde, mais plus particulièrement en Afrique et en Amérique du Sud. Les ministres des Finances allemand, autrichien, suisse et français connaissent très bien cette situation, mais cela ne les empêche pas de voter chaque fois « oui » aux réunions de la BM, à Washington.

PI. Le libre échange, « le Marché libre », sont censé assurer naturellement l’équilibre économique. Ils partent de l’idée que tous les pays ont les mêmes chances. Mais peut-on comparer des pays comme la Gambie, la Sierra Leone ou le Togo avec la puissance économique des nations occidentales ?
EW. Il n’y a pas de plus grande imposture que de parler de marché. Les multinationales ne veulent pas d’un « marché libre ». Elles le veulent à leurs bottes. Comment parler de marché quand les Américains subventionnent leurs fermiers au point que leurs produits coûtent moins chers que ceux d’Africains qui ne gagnent même pas un dollar par jour ? Comment parler de marché quand, par exemple, Bill Gates, la plus grande fortune de la planète, contrôle 90 % du secteur informatique mondial. C’est un monopole, ça n’a rien à voir avec la notion de marché.

PI. Des économistes comme Jeffrey Sachs ont présenté des solutions concrètes pour éliminer la faim, dès notre génération, par une redistribution des ressources.
EW. Tout ce qui va dans la bonne direction est important. Il faut bien comprendre que nous sommes englués dans un système créé par l’homme, mais que l’homme peut aussi changer, pour peu qu’il le veuille.
Je crois que nous sommes à un tournant. Lentement, le sentiment de la nécessité de changements radicaux gagne du terrain. Les gens sentent intuitivement que cela ne peut plus continuer. Notre dilemme vient de ce que nous sommes tous profondément immergés dans l’ancien système. Nous nous sentons pourchassés, bousculés, poussés par derrière ; la peur ne nous lâche pas un instant. Elle était là dès ma naissance. Au jardin d’enfants, c’était « tu peux, tu ne peux pas, tu dois, tu devrais »… Puis à l’école, au lycée, où « si tu n’es pas ponctuel, si tu n’es pas ceci ou cela, tu n’arriveras à rien ».
Nous devons acquérir assez d’indépendance pour dire : « Non, cela suffit. Je suis satisfait de ce que j’ai. Je préfère avoir davantage de temps libre, réfléchir, me lancer dans d’autres activités. »
Le vrai changement vient du peuple. Les politiciens ne font que réagir. Où en serions-nous, aujourd’hui, sans Greenpeace. Ce ne sont pas des politiques qui l’ont fondé. Où en serions-nous sans Amnesty International, Jubilée 2000, le WWF, etc. Non pas que ces organisations soient parfaites, loin de là. Elles se trompent, tout comme chacun de nous. Ce qui importe, c’est que nous apprenons de nos erreurs. Même si nous trouvons toujours aussi difficile de les reconnaître. Quel responsable politique, par exemple, oserait le faire publiquement ?

PI. Votre film suggère que nous devrions vivre plus simplement. Mais ne risque-t-on pas d’y voir une menace sur notre niveau de vie ?
EW. Alors, qu’ils examinent les à-côtés de nos modes de vie actuels : hausse de la consommation d’alcool, de médicaments, progression accélérée des maladies mentales. Nous avons connu 60 ans de croissance économique, mais sans en être plus heureux. Pourquoi s’accrocher à ce genre de vie ? Peut-être ne mangerons-nous plus deux pommes par jour, des pommes bon marché acheminées du Chili au prix de barils entiers de pétrole, mais une seule, produite dans notre région, puis une autre le lendemain.

Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : politique, Économie
Rubrique : Entretien ()