Reportage sur un gouffre sans fond

Des orphelins Ethiopiens racontent leur propre histoire

Partage international no 10juin 1989

par Jos van Noord

« A chacun de mes retours d’Éthiopie, on me demande si la situation est vraiment aussi mauvaise qu’on le dit. Ma réponse est habituellement la suivante : « non, la situation n’est pas aussi mauvaise qu’on le dit, elle est bien pire. » Ainsi commence le livre du journaliste hollandais Jos van Noord, dans lequel des enfants éthiopiens racontent, en utilisant leurs propres expressions, ce qu’ils éprouvèrent lors de la famine de 1984.

Jos van Noord, qui a connu l’épreuve du feu sur les champs de bataille du Vietnam, du Liban, du Cambodge, ainsi que d’Iran et d’Iraq, peut être considéré à juste titre comme un reporter aguerri. Cependant, être confronté à des enfants mourant de faim fut plus qu’il ne put supporter. « J’ai bien conscience que le journalisme ne consiste pas à faire campagne pour une cause ou pour une autre, mais lorsque des enfants meurent de faim, alors on se doit de faire quelque chose. »

Il mit ses actes en accord avec ses dires en publiant une série de reportages dans le quotidien hollandais De Telegraaf, dans lesquels il décrivit la situation désespérée que connaissent d’innombrables enfants du tiers monde. Il participa également à des collectes de fonds destinés à améliorer le sort de ces enfants. Jos van Noord a intitulé son livre Reportage sur un gouffre sans fond, titre qu’il a choisi de manière délibérée afin de récuser l’argument, trop souvent utilisé, prétendant qu’adresser une aide aux affamés revient à jeter de l’argent dans un gouffre sans fond.

Dans son livre, dont les droits iront à la Croix Rouge, plusieurs de ces enfants racontent leur histoire en utilisant leurs propres expressions. Il nous a donné la permission d’imprimer une sélection de ces témoignages.

Moi aussi, je voulais mourir

Je ne pesais plus que 19 kilos quand je suis arrivé à l’orphelinat. J’étais très maigre. Maintenant, je pèse presque 40 kilos. C’est parce qu’on nous donne plein à manger tous les jours. Toute ma famille est morte à Bati. On y était venu à pied, mes parents, ma sœur, un oncle et moi, parce que nous ne pouvions pas trouver de nourriture ailleurs.

A Bati, beaucoup d’enfants mouraient tous les jours. On les enterrait le matin, sur la colline derrière le camp. Il y avait un cortège funèbre tous les matins. J’avais perdu la volonté de manger, je voulais même mourir. J’étais malade — c’était peut-être pour ça que je voulais mourir — et je n’avais plus faim. Dans une tente de la Croix Rouge, on m’a descendu un tube par le nez. Le docteur disait qu’on allait y faire passer la nourriture jusqu’à mon estomac. Il n’y a eu que ma sœur qui a survécu, elle habite maintenant avec des parents adoptifs à Kombolcha. Je pense souvent à elle, mais encore plus souvent à mes chers parents qui sont morts maintenant. Je les aimais beaucoup.

Ici à l’orphelinat, ils sont tous très gentils pour nous. Pourtant, mon père et ma mère me manquent beaucoup, car quand j’aurai un problème, vers qui est-ce que je pourrai me tourner ? Parfois je veux être seul. Alors, je veux pouvoir penser à ce qui est arrivé à notre village, à mes parents, au passé, sans qu’on me dérange. C’est ce que je fais d’habitude quand je vais travailler dans le jardin. J’ai très envie de revoir mes parents, même si je sais bien que je ne les verrai plus jamais. Mais enfin, je suis en bonne santé et heureux de nouveau. Plus tard, je voudrais piloter un avion pour pouvoir retourner dans mon village.
(Adem Ahmed, 15 ans)

Moi et mon bâton

Missaye Hassan est une petite fille âgée de 10 ans qui perdit toute sa famille lors de la famine de 1984, et qui dut s’en aller mendier sa nourriture avec son traditionnel bâton de marche éthiopien. Elle atteignit le camp de secours juste à temps. Elle contracta alors la rougeole et fut très gravement malade pendant longtemps. Voici le poème qu’elle écrivit dans sa langue maternelle sur la période qu’elle traversa.

Ecoute, chère maman,
Mon cri de désespoir.
Ecoute, cher papa,
Mon cri de désespoir.
La faim est arrivée :
Les enfants et les adultes
Sont tombés comme des feuilles d’automne.
J’ai vu toute cette souffrance,
Moi et mon bâton de marche,
Après avoir quitté notre maison.
J’ai pensé : si je meurs,
Comment le monde
Connaîtra-t-il alors tout cela ?

Mon père est vivant, mais où ?

Mon père, Endris Hussen, a toujours travaillé dur. On avait même deux parcelles de terrain, et aussi deux bœufs.

Il y a quelques années, la nature a soudain réagi d’une manière différente que d’habitude. Cela a provoqué une grande sécheresse, les feuilles tombaient des arbres sur le sol, la moisson manquait, les animaux et les oiseaux n’avaient plus rien à manger et on ne trouvait plus d’eau nulle part. Tout allait mal.

Je suis finalement retourné à l’école et j’ai donc quitté mon père et mon frère Abdu. En allant à l’école, j’ai vu beaucoup d’animaux morts.

Après un certain temps, je me suis ennuyé de ma famille et je suis retourné à notre village. J’ai eu une peur terrible : mes parents n’étaient plus là, notre maison tombait en ruine.

Les voisins eurent un choc en me voyant. Ils ont dit que ma famille était partie chercher de la nourriture. Ils ont dit que mon père avait vendu les bœufs. Ma mère était morte et mon père était parti avec mon frère au camp de secours contre la famine. Les voisins m’ont montré les photographies, l’épée et le chapeau en peau de singe de mon père. Ils ont dit que mon père leur avait donné ces choses avant de partir.

Quand j’ai vu tout ça, j’ai pleuré. Je suis parti chercher mon père, mais au camp de Meressa, on m’a dit qu’il avait été emmené dans un autre endroit par le gouvernement. Si bien que je suis maintenant dans un orphelinat. Si les choses continuent comme maintenant, je pourrai peut-être redevenir heureux.

Seulement, je ne sais pas où est mon père — il me manque beaucoup.
(Adem Endris, 13 ans)

Ethiopie Auteur : Jos van Noord,
Thématiques : Société
Rubrique : Divers ()