Regards sur une terre meurtrie

Partage international no 275juillet 2011

Interview de Kai Wiedenhöfer par Andrea Bistrich

Un champ de ruines, des civils mutilés ‑ le dernier livre du photographe allemand Kai Wiedenhöfer révèle la situation dramatique dans laquelle se trouve Gaza un an après la guerre de 2009. K. Wiedenhöfer photographie le Moyen-Orient depuis plus de vingt ans. Il a publié trois livres sur les territoires palestiniens occupés. Le photographe, basé à Berlin, a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix Alexia pour la Compréhension culturelle et la Paix mondiale, le prix Getty Image, le World Press Photo en 2002 et 2004, et en France la première édition du prix Carmignac du photojournalisme. Andrea Bistrich l’a interviewé pour Partage international.

Partage international : Vous venez de publier The Book of Destruction (Le livre de la destruction). Pourquoi ce titre ?
Kai Wiedenhöfer : C’est un ami, photographe à l’Observer, qui me l’a suggéré. Quand il travaillait à Gaza avec un collègue, ils ont découvert un ouvrage dans lequel les Nations unies avaient classé les bâtiments de Gaza selon leur niveau de destruction à la fin 2008. Mes amis l’ont immédiatement décrit comme « le livre de la destruction »

PI. Qu’avez-vous voulu montrer ?
KW.Mon livre montre l’étendue des dégâts à Gaza un an après la guerre de 2009. Il se compose de deux parties, une sur la destruction des bâtiments et l’autre sur les ravages humains. Les photos ont été prises dans la bande de Gaza entre novembre 2009 et mai 2010. La production photographique, l’organisation de l’exposition et l’édition du livre ont été rendues possibles grâce à la dotation du prix Carmignac Gestion que j’ai reçu en 2009.
Au départ, l’objectif était de montrer les bâtiments bombardés et le paysage désolé que la guerre avait laissé derrière elle. Mais j’ai vite perçu la portée limitée de cette démarche et j’ai commencé à photographier les gens. Edouard Carmignac, le fondateur et président du fonds d’investissements Carmignac Gestion à Paris, n’a pas été enthousiaste quand je lui ai présenté des images d’hommes, de femmes et d’enfants mutilés. Il s’est immédiatement exclamé : « On ne voit vraiment aucun espoir dans ces photos ! »

PI. Mais peut-on ressentir autre chose que du désespoir à Gaza ?
KW. Bien sûr, il y a du désespoir. Mais plusieurs mondes se rencontrent ici. E. Carmignac est un banquier qui vit dans son monde et les habitants de Gaza vivent dans un autre monde. Un banquier vend de l’espoir à sa façon. On lui donne 100 euros en espérant qu’il va les faire fructifier. A Gaza, le désespoir est partout. J’y suis allé pour la première fois en 1990, et chaque fois que j’y retourne, je vois que la situation s’est détériorée un peu plus. Pour 13 schekels on pouvait aller de la Porte de Damas à Jérusalem jusqu’à la Place de Palestine à Gaza ville en une heure et demie. Aujourd’hui, dans le meilleur des cas, même avec une carte de presse israélienne, il faut au moins trois fois plus de temps.

PI. Comment avez-vous choisi les gens que vous avez photographiés ? Ont-ils accepté facilement ?
KW. Des organisations humanitaires comme le Croissant-Rouge m’ont envoyé des listes de gens avec leur nom et leur téléphone. Je les ai appelés pour me présenter et leur expliquer mon travail. Je n’ai eu qu’un refus. Dans un autre cas, une jeune fille de 16 ans m’avait donné son accord au téléphone, mais quand je suis arrivé dans sa famille, ils avaient changé d’avis.

Psychologiquement, les gens sont très atteints. Certains se mettaient à pleurer devant l’appareil photo. Ils vivent sous une pression psychologique énorme. Même maintenant, deux ans après la guerre de Gaza, beaucoup de gens ont toujours besoin d’aide psychologique et médicale.

PI. Vous avez aussi rencontré des familles mentionnées dans le rapport Goldstone. En particulier Sabah Abu Halima et sa terrible histoire.
KW. Oui. Sabah Abu Halima, âgée de 45 ans, a été gravement brûlée par trois obus au phosphore tombés sur sa maison à Beit Lahiya le 4 janvier 2009. Son mari Said Allah, et quatre de ses enfants ‑ Shahid, 14 mois, Zain, 12 ans, Hamza, 8 ans, Abdel Rahman, 15 ans, ont été tués. Ses fils Youssif, 16 ans, et Ali, 5 ans, ont été blessés. Farah, sa fille de 4 ans, a été brûlée à 65 % et se trouve toujours en traitement aux États-Unis ; son état est maintenant stable. Omar, son fils de 18 ans, a été atteint par des projectiles aux deux bras alors qu’il travaillait sur un tracteur dans les champs. Toute la famille travaillait pour des fermiers.
Les Israéliens les ont empêchés d’enterrer leurs morts au cimetière. Les corps ont été provisoirement recouverts de sable par l’armée, mais ça a été si mal fait que des chiens ont trouvé le corps du petit Shahid et l’ont partiellement dévoré. Sabah a été traitée pendant quatre mois à l’hôpital de Shifa. Elle a ensuite accompagné sa fille Farah aux Etats-Unis pendant deux mois. Plus tard, on lui a diagnostiqué un cancer (lié au phosphore) et elle a dû passer quatre mois en Egypte pour y recevoir un nouveau traitement.

PI. Est-ce que le Livre de la destruction aurait pu être fait en Afghanistan, en Irak ou même en Tchétchénie ?
KW. Bien sûr. Parce que c’est un livre sur la guerre et sur ce qu’on ne voit pas aux infos à la télé : les victimes. Nous ne savons pas ce qu’est l’expérience physique de la guerre, le malheur des blessés. Les reportages montrent des obus qui volent, de la fumée et des traces lumineuses dans le ciel, mais c’est comme au cinéma. Toutes ces images de l’Irak ou de l’Afghanistan sont filmées par les soldats américains ou anglais. S’ils montraient le corps brûlé de leurs victimes, ça provoquerait chez nous un véritable tollé.

PI. Qu’est-ce que l’on ressent quand on est confronté en permanence à la souffrance, la misère et la dévastation ?
KW. Les émotions sont venues seulement après l’achèvement du projet. Pendant le reportage, j’étais concentré sur mon travail et je n’ai pas vraiment permis à mes sentiments de m’affecter. La misère des victimes de guerre est si grande à Gaza que je pourrais sortir de chez moi chaque jour avec 50 000 euros et revenir le soir les poches vides. Presque tous ont besoin de soins médicaux et d’opérations chirurgicales qu’ils ne peuvent pas se payer. Je suis très touché par tout ce que j’ai vu. Maintenant, quel doit être mon rôle ? Rester un photographe, ou aider ces gens ?
Au vu de tout cela, j’ai du mal à comprendre la réticence des gens à faire des dons. Par exemple, l’exposition de bienfaisance de Kensington, un quartier riche de Londres, a rapporté seulement 15 000 euros pour les victimes montrées sur les photos. C’est une somme ridicule, d’autant plus que les trois quarts ont été donnés par une seule personne.

PI. Du 4 novembre au 5 décembre 2010, quelques-unes de vos photos ont été exposées au Musée d’art moderne à Paris. Cependant, un incident s’est produit à cette occasion. Pouvez-vous en parler ?
KW. Oui, les organisations juives avaient déjà mis une énorme pression sur la ville de Paris avant l’ouverture de l’exposition. Le musée a donc préféré ne pas annoncer l’exposition par affichage et plus tard, il l’a même enlevée de son site Web. Une semaine plus tard deux hommes masqués portant des casques de moto ont pris d’assaut l’exposition et ont essayé de détruire les photos. On a appris qu’ils appartenaient à la Ligue de défense juive, qui est considérée comme un groupe terroriste violent et extrémiste. Ils ont été maitrisés par les forces de sécurité, et à la suite de cet incident, le musée a dû fermer une journée. Mais, les jours suivants, il y a eu un afflux de visiteurs à l’exposition. Les photos ont laissé une impression profonde, durable, sur beaucoup d’entre eux. Certains ont pleuré. Une femme a été très perturbée. J’ai dû la rassurer à plusieurs reprises et la convaincre que, en tant que française vivant à Paris, elle n’avait aucune responsabilité dans cette guerre.

PI. Voilà presque un quart de siècle que vous allez à Gaza. Avez-vous d’autres projets ?
KW. Depuis 2006, je travaille sur les murs qui séparent les hommes : le mur entre les Etats-Unis et le Mexique ; les murs entre les quartiers catholiques et protestants à Belfast ‑  que l’on appelle de façon abusive des « lignes de paix » ; les murs qui séparent les enclaves espagnoles Ceuta et Melilla du Maroc ; le mur qui coupe Chypre en deux ; le mur entre Israël et les territoires palestiniens ; et les restes du Rideau de Fer. En automne j’irai à Bagdad photographier le mur de séparation entre Sunnites et Chiites.
Au moment de la chute du Mur de Berlin, à laquelle j’ai assisté en 1989, tout le monde pensait que ces murs de séparation ne seraient plus jamais des instruments politiques. Pourtant, on voit que des murs sont toujours érigés à travers le monde. Mais il est illusoire de penser que des conflits religieux, politiques ou économiques puissent jamais se résoudre en construisant des murs. C’est une idée totalement anachronique. Comme l’a dit un retraité palestinien qui vit juste à côté du mur de séparation israélien : « On ne peut se serrer la main de part et d’autre d’un mur de neuf mètres. »

PI. Le mur de Berlin est porteur d’espoir, c’est le peuple qui l’a abattu…
KW. Oui, j’en parle dans mon nouveau livre : le mur de Berlin a été abattu de façon pacifique. Cet événement est notre héritage commun, et aussi un exemple. Dans l’histoire, aucun mur n’a fonctionné dans le long terme. Le mur de Berlin, comme symbole de l’échec de la division du peuple allemand, doit nous donner l’espoir que d’autres conflits dans le monde puissent également être résolus sans violence.

Kai Wiedenhöfer, The Book of Destruction. Steidl, Londres, 2011. ISBN 978-3-86930-207-2

Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : Société, peuples et traditions
Rubrique : Divers ()