Quel est le prix de la guerre ? Quel est celui de la paix ?

Partage international no 203juillet 2005

Interview de Martin Broek par Corné Quartel

La campagne contre le commerce des armes (Campaign Against Arms Trade) (CAAT), a été mise sur pieds en Grande-Bretagne, en 1974, par une large coalition d’organisations et d’individus qui veulent mettre un terme au commerce international des armes. Le CAAT affirme que ce commerce a un impact négatif sur les droits de l’homme, la sécurité ainsi que sur le développement économique à l’échelle globale, régionale et locale. Il cherche à encourager la paix, la justice et les valeurs démocratiques ; il suggère le recours aux Nations unies et à la société civile pour résoudre les conflits internationaux par des moyens pacifiques. Enfin le CAAT prône la conversion des industries militaires vers une production civile.
Martin Broek est un écrivain néerlandais. Il travaille pour le CAAT aux Pays-Bas, qui fait partie des dix pays les plus actifs dans le commerce des armes. Avec Frank Slijper, il est co-auteur d’un livre intitulé Explosieve Materie (Matière explosive) qui met en avant le cuisant échec du gouvernement néerlandais en matière de contrôle des exportations militaires, son appui systématique à l’industrie de l’armement et le maintien du secret sur les informations en rapport avec le commerce des armes. Bien que le gouvernement cherche à promouvoir l’idée d’un frein en matière de dépenses militaires, des armements sont exportés pour des millions de dollars vers des régions en guerre et des régimes qui violent les droits de l’homme. Depuis la publication du livre, le gouvernement s’est montré progressivement plus ouvert en matière d’information sur le commerce des armes. A l’heure actuelle, les Pays-Bas font figure de leader pour ce qui est de la transparence en matière de commerce des armes.
Corné Quartel a interviewé Martin Broek pour 
Partage international.

Partage international : Quels sont les objectifs du CAAT ?
Martin Broek : Nous mettons l’accent sur le respect strict du code de conduite européen en matière de commerce des armes. Ceci signifie que nous voulons mettre un terme aux livraisons problématiques telles que celles en faveur de pays où les droits de l’homme sont violés, des pays en guerre ou des pays qui supportent le terrorisme international. Nous mettons aussi l’accent sur la relation entre dépenses sociales et dépenses militaires. Le problème vient du fait que de nombreux achats d’armes sont financés au détriment d’autres budgets. Nous déplorons les livraisons à grande échelle vers des pays pauvres qui devraient consacrer ces sommes à d’autres objectifs comme les programmes en matière de santé ou d’éducation.
Un thème important est l’exportation de fournitures à double usage ; il s’agit de biens qui peuvent être utilisés aussi bien dans le domaine civil que dans le domaine militaire. De telles marchandises constituent une part importante des exportations d’armes des Pays-Bas. Le ministère des Affaires étrangères utilise cet argument afin de ne pas informer les membres du Parlement. Nous pensons que ce dernier devrait pouvoir contrôler de telles exportations. De grands scandales sont liés à l’exportation de biens à double usage. Le programme nucléaire du Pakistan, par exemple, a été rendu possible en grande partie grâce à l’industrie néerlandaise de l’armement. L’exportation de matières premières vers l’Irak constitue un autre exemple : ces matériaux furent utilisés dans la fabrication d’armes chimiques qui furent employées contre le peuple kurde. Ces questions peuvent avoir d’énormes implications : quelques années plus tard, la présence de telles armes fut invoquée comme un élément justifiant l’attaque contre l’Irak. Le référendum pour la constitution européenne constitue un autre sujet d’intérêts car celle-ci tend à renforcer la position de l’industrie de la défense. Par exemple, une Agence européenne de la défense a été créée pour stimuler l’industrie de la défense et des budgets sont prévus pour la recherche et le développement en Europe. Cette agence essaie d’aboutir à plus de flexibilité en matière d’exportation des armes. L’Union européenne dispose d’un code de conduite pour l’exportation des armes, mais au niveau de la Constitution il est seulement mentionné que le contrôle des armes ne fait pas partie des politiques communes de l’Union européenne. Une telle mention est courante dans les traités de commerce internationaux, mais pourquoi ne pas faire référence au code de conduite sur le commerce des armes ?

PI. Pourquoi le CAAT s’oppose-t-il à l’exportation d’armes vers les régions à haute tension ?
MB. Parce qu’il a été prouvé que si l’exportation d’armes vers les régions en conflit se développe à une grande échelle, de tels conflits ont plus de chance d’aboutir à une guerre et qu’une telle évolution n’est pas conforme aux intérêts des nations en conflit et de leurs peuples. Nous ne devrions pas contribuer à favoriser ce genre de développement. Ainsi, au Cachemire, un conflit subsiste entre l’Inde et le Pakistan ; des groupes non armés essaient de résoudre la crise sur le plan politique mais ils sont confrontés à des ligues armées qui sont équipées par les Pays-Bas. D’après le code de conduite, ceci ne devrait pas se produire, et en 1998, nous avons pu mettre un arrêt aux licences d’exportation. Mais ce moratoire a été révoqué suite au lobbying mené par l’industrie militaire.
Suite à la guerre contre le terrorisme, un nouveau phénomène international est apparu : on exporte maintenant des armes vers des régions où, auparavant, il n’était pas possible de la faire. Dès septembre 2001, des avions se sont rendus des Etats-Unis au Moyen Orient. En une semaine, plusieurs milliards de dollars d’armement ont été vendus à ces pays afin de les convaincre de rejoindre la coalition contre le terrorisme. Ceci a été rendu possible non pas parce que ces pays agissaient de manière plus respectueuse par rapport aux droits de l’homme mais parce qu’on souhaitait qu’ils deviennent des alliés. Il est indéniable que le commerce des armes renforce les liens politiques.
En 1989, un embargo sur les armes à destination de la Chine fut décrété après la violente répression contre les étudiants manifestant sur la place de Tiananmen. Depuis un an et demi, l’embargo est menacé parce que l’Allemagne et la France cherchent à renforcer leurs relations économiques et politiques avec la Chine. Si vous fournissez des armes à un pays, vous en faites votre allié car vous vous engagez dans une relation à long terme. Par exemple, une frégate peut durer 30 ans pendant lesquels il faut fournir de la maintenance.
Officiellement, les Pays-Bas ont une politique restrictive en ce qui concerne l’exportation directe d’armements vers Israël. Cependant, la société Philips, par exemple, fournit des pièces détachées aux Etats-Unis pour les hélicoptères d’attaque Apache qui sont envoyés en Israël. De nombreuses exportations d’armes passent par l’aéroport de Schiphol et le port de Rotterdam. De plus, les Pays- Bas achètent des armes en Israël et, en échange, vend des pièces de rechange pour les armes israéliennes. C’est ce qu’on appelle les politiques de compensation. Les obligations de divulgation ne concernent que les exportations directes d’armement mais les Pays- Bas fournissent de nombreuses pièces de rechange pour des fusils et des carabines aux Etats-Unis. Nous ne savons pas ce qui se passe avec ces pièces, c’est pourquoi nous voulons que ces cas de figure soient également réglementés.
Le gouvernement néerlandais est un important fournisseur d’armes vers les pays non-européens auxquels il vend son matériel de seconde main. Très peu d’informations sont rendues publiques sur ces livraisons et il est donc difficile pour le Parlement d’exercer un contrôle. Ainsi, des armes de seconde main valant quelques 500 millions d’euros ont été fournies au Chili ; ce qui a fait que le Pérou, voisin du Chili, s’est senti menacé. Un grand nombre de tanks ont été fournis à une compagnie chilienne dont l’un des anciens directeurs était le général Pinochet.

PI. Quels sont les autres pays qui font partie des dix plus importants exportateurs d’armes ?
MB. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et la France forment les quatre plus importants, suivis de l’Allemagne, la Chine, l’Italie, l’Espagne et Israël. L’Otan et l’Union européenne fournissent les plus gros volumes d’exportation : les Etats-Unis pour 45 %, l’Union européenne pour 35 % et le reste pour 20 %.

PI. Combien dépense-t-on chaque année en armement ?
MB. Les dépenses militaires mondiales s’élèvent à 900 milliards de dollars chaque année : 600 milliards sont dépensés en Occident ; 50 % des dépenses militaires couvrent des frais de personnel, 25 % le carburant, les bâtiments et les terrains et 25 % concernent l’armement ; 20 % de la production est exportée.

PI. L’Onu estime que chaque année, 80 milliards de dollars seraient suffisants pour empêcher 60 000 personnes de mourir chaque jour de famine.
MB. Parfois il est facile de dire que nous devons couper dans les budgets militaires mais aux Etats-Unis, les républicains comme les démocrates y sont opposés car cela menacerait l’emploi. D’un autre côté, les ressources humaines, et en particulier la connaissance, pourraient également être utilisées pour atteindre des objectifs plus utiles. C’est un véritable gaspillage du génie humain. De plus, des montants astronomiques sont consacrés à la production militaire : par exemple, un tank coûte 10 millions de dollars, un avion de chasse F16, 80 millions. Parfois on affirme que les dépenses militaires garantissent la sécurité des gens mais dans de nombreux pays, les gens sont beaucoup plus menacés par le manque de nourriture, d’eau potable, de carburant, d’éducation et de soins de santé que par l’invasion d’un autre pays. D’après le Programme des Nations unies pour le développement, les objectifs du millénaire ne pourront pas être réalisés si les dépenses militaires sont maintenues à leur niveau actuel.

PI. Comment des sommes aussi importantes investies dans l’industrie de l’armement peuvent-elles influencer la politique du gouvernement ?
MB. Aux Etats-Unis, les principaux fabricants d’armes ont toujours été impliqués dans les campagnes électorales des républicains et des démocrates. Ils offrent de l’argent et des facilités pour s’assurer qu’ils obtiendront des commandes de la part du prochain président ou du président actuel s’il est réélu. Les relations entre l’industrie de l’armement et les autorités politiques sont très proches par nature. Les gouvernements supportent leur propre industrie de façon à garder le contrôle, de même, ils préfèrent acheter des armes dans leur propre pays.

PI. La réduction des dépenses militaires ou le désarmement pourraient-ils conduire à une déstabilisation ?
MB. On dit que l’industrie de l’armement est nécessaire pour maintenir l’armée à un niveau acceptable. Cependant, l’Otan est responsable des deux tiers des dépenses militaires. Même si les dépenses sont réduites considérablement, cette situation se maintiendra. La Russie s’est plus ou moins effondrée et la Chine ne sera significative sur le plan militaire que dans environ une vingtaine d’années.

PI. Quel est le pays qui a la capacité de destruction la plus élevée ?
MB. Les Etats-Unis ont l’armée la plus importante et le plus d’armes. Mais comme les événements du 11 septembre l’ont montré, il est possible de provoquer d’énormes destructions avec des moyens limités en combinant l’ingéniosité et une volonté farouche. Les pays qui ne sont pas forts sur le plan militaire peuvent faire appel à d’autres tactiques. C’est ce que nous appelons une » guerre asymétrique ». Vous pouvez faire des bombes « sales » à partir de déchets nucléaires, par exemple en les plaçant dans une sorte de missile. Quand vous répandez des gaz neurotoxiques dans une station de métro où se trouvent 10 000 personnes, comme cela s’est passé au Japon, les effets sont extrêmement destructifs.

PI. N’est-il pas possible de protéger son pays contre de telles attaques ?
MB. Vous ne pouvez pas faire appel à la puissance militaire pour éliminer de telles attaques. Si vous considérez par exemple la guerre contre le terrorisme, l’engagement de toutes les forces militaires et la violence ont échoué ; ils ont seulement abouti à plus de terrorisme. Les conflits doivent être résolus par les moyens diplomatiques. A cause de la dominance militaire de certains pays, d’autres sont forcés de recourir à des tactiques asymétriques. Le Pentagone combat ces tactiques par un contrôle encore plus serré des biens et des personnes. Mais c’est une bataille dépassée comme du temps de « Tom et Jerry » : Tom est le plus fort mais Jerry est toujours un peu plus malin et leurs disputes n’en finissent jamais. En plus, l’économie américaine est faussée par le niveau des dépenses militaires. Par exemple, 62 % des budgets de recherche annuels sont consacrés aux armements. Je crois que vous ne pourrez éteindre un conflit par la simple force. Ce à quoi il faut s’attaquer, ce sont les problèmes sociaux et politiques qui sont à la base des conflits.

PI. Que faudrait-il faire des bases militaires réparties à travers le monde ?
MB. Je suis convaincu que les bases étrangères où sont stockées des armes nucléaires devraient être fermées. Ceci contribuerait à renforcer le traité de non prolifération. Nous sommes tous d’accord pour affirmer qu’il faut réduire le nombre d’armes atomiques mais aucun progrès ne pourra s’accomplir si de telles armes sont disséminées à travers le monde entier. De nombreuses autres bases pourraient également être fermées car elles constituent une réponse militaire à des problèmes politiques.

PI. Pensez-vous que l’Iran et la Corée du Nord constituent une menace pour le monde ?
MB. La menace est fortement exagérée. La Corée du Nord détient probablement l’arme atomique ou, du moins, a la capacité d’en produire. Mais ce pays est tellement pauvre et mal organisé que j’ai du mal à croire qu’il constitue une réelle menace. Il est vrai que la Corée du Nord exporte des armes à travers le monde entier, mais les autres pays le font également.
Il serait préférable que l’Iran ne développe pas sa capacité nucléaire. Ceci ne contribuerait qu’à accroître les problèmes liés aux armes atomiques. Mais ce pays ne constitue pas une menace pour la paix mondiale ; s’il tente quoi que ce soit de dangereux, il serait bombardé dans les minutes suivantes. Aucun des deux pays ne constitue un réel danger, mais il serait préférable qu’ils mettent un terme à leur programme nucléaire. Ceci implique que les programmes d’autres pays devraient également être démantelés. Si c’était le cas, l’Occident aurait d’avantage le droit à la parole. A l’heure actuelle, l’Occident détient quelque milliers d’armes atomiques, tandis que la Corée du Nord en détient tout au plus six.

PI. Que pensez-vous des Etats-Unis qui vendent des bombes bunker-busters à Israël ?
MB. Les Etats-Unis fournissent beaucoup d’armes à Israël. Les bunker-busters sont des bombes qui pénètrent dans le sol et explosent lorsqu’elles entrent en contact avec le béton ou l’acier ; on les utilise pour détruire les installations militaires souterraines ou les bunkers. Le nouveau secrétaire général de l’Otan, Jaap de Hoop Scheffer, a affirmé : » Israël ne pourrait pas survivre sans l’appui militaire des américains. » Israël détient le plus grand budget militaire par tête d’habitant, et pourtant le conflit avec les Palestiniens n’est toujours pas résolu et il n’y a toujours pas de solution diplomatique. Bien sûr Israël doit pouvoir se défendre mais il le fait d’une manière tellement cruelle en lançant des roquettes contre les Palestiniens ; dans le conflit actuel, quatre Palestiniens ont été tués pour un Israélien.

PI. Que pensez-vous de l’expression « axe du mal » ?
MB. Je n’aime pas cette expression. Nous ne devrions pas parler de cette manière, en terme d’Etats sataniques ! Ce n’est pas un langage politique mais plutôt une sorte de langage religieux fondamentaliste. Cela revient à affirmer : » Nous sommes les bons, ils sont les mauvais. » Il n’existe pas d’Etat représentant le mal et, de même, il n’existe pas d’Etat représentant le bien. Nous faisons tous de notre mieux pour réaliser quelque chose de notre vie et de notre monde et nous commettons tous des fautes. La population de Corée du Nord est composée de gens ordinaires et intelligents qui vivent dans un pays de « l’axe du mal ». Nous devons éviter ces schémas de pensées. Certaines personnes pensent que ce sont les Américains qui sont les terroristes mais vous y trouverez à la fois des gentils et des méchants. Si nous parlons de l’autre avec de telles expressions, nous empêchons tout effort constructif de recherche d’une solution tout comme avec l’expression : » Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. » C’est une forme de tyrannie qui suppose que la vérité absolue existe.

Le coût de l’armement

Bombardier B-2 : $ 1 000 millions
Avion de chasse F-15 : $ 105 millions
Hélicoptère Apache : $ 50 millions
Tank Léopard : $ 10 millions
Missile AMRAAM : $ 386 000
Missile Stinger : $ 88 000
Bombe Cluster : $ 14 000
source : www.defensenews.com

Pour plus d’informations : www.caat. org. uk ; stoparmstrade.org ; Campagne tegen Wapenhandel www.stopwapenhandel.org
M. Broek et F. Slijper, Explosieve Materie, Edition Papieren Tijger, Pays-Bas 2003.

Auteur : Corné Quartel, artiste, designer et collaborateur de Share International basé à Amsterdam (Pays-Bas).
Thématiques : Sciences et santé, politique, Économie
Rubrique : Entretien ()