Partage international no 383 – juillet 2020
par Zoe Weil
Imaginons que les historiens se penchent sur 2020 et la décrivent comme l’année où ces systèmes sociétaux ont commencé à changer sérieusement.
Il est normal de se sentir bouleversé par les terribles drames de l’année 2020. D’abord, il y eut les feux de brousse en Australie, qui ont détruit 190 000 km2 (le tiers de la France) et ont tué plus d’un milliard d’animaux. Ensuite, il y a eu la Covid, qui (au moment où j’écris ces lignes) a infecté près de huit millions de personnes et en a tué près d’un demi-million, les Etats-Unis ayant subi le plus grand nombre de décès. Ensuite, le meurtre filmé de George Floyd, sous les genoux d’un policier de Minneapolis, suivant de près d’autres actes racistes et de crimes, a entraîné un déferlement de rage, d’émeutes et de protestations dans les communautés de tous les États américains, avec plus de 10 000 personnes arrêtées.
Et pourtant, malgré tout, ou plutôt à cause de cela, 2020 pourrait s’avérer être l’une des années les plus déterminantes de notre vie sociale, un tournant, le début du renversement et de la transformation de structures destructives et inhumaines.

Comment éduquer au mieux les enfants pour qu’ils jouent un rôle important dans le fonctionnement des démocraties, des sociétés équitables et d’une planète saine ?
Les changements commencent déjà
Des centaines de milliers de Blancs adhèrent à Black Lives Matter (la vie des Noirs compte) à travers le monde, manifestant comme jamais auparavant, avec une nouvelle volonté d’en savoir plus sur les privilèges des Blancs et les conséquences du racisme persistant non seulement au sein des forces de l’ordre et du système carcéral, mais aussi dans les systèmes d’éducation, de soins de santé, d’alimentation, d’urbanisme, d’infrastructure, de politique et d’économie. Comme ces nouveaux alliés blancs soutiennent les changements législatifs et politiques, il se peut qu’il y ait enfin suffisamment de votes pour renverser les structures racistes.
Le slogan Defund the police (définancer la police) est passé de cri de ralliement à celui de revendication, avec le vote du conseil municipal de Minneapolis visant à faire évoluer l’application de la loi dans la ville, en commençant par le démantèlement des services de police. A New York et Los Angeles, les dirigeants observent leurs services de police avec un regard neuf, des idées nouvelles et des budgets différents. Chaque jour, de nouvelles politiques sont mises en œuvre pour mettre fin à la brutalité policière, et ce n’est que le début.
A quoi pourraient ressembler les transformations positives liées à la Covid ? Trois mois d’école à la maison ont permis de mener des discussions très attendues sur l’objectif et le système de la scolarisation. Les enseignants, les parents et les administrateurs scolaires se posent ce genre de questions : « Qu’est-ce qui est important à enseigner et pourquoi ? Quelles sont les capacités de réflexion dont nos enfants ont le plus besoin pour se développer ? Comment éduquer au mieux les enfants afin qu’ils jouent un rôle important dans le fonctionnement des démocraties, des sociétés équitables et d’une planète saine ? »
Ces changements dans l’éducation, s’ils se produisent, signifieront que les élèves apprendront à être des « innovateurs », c’est-à-dire des citoyens qui fournissent des idées et des projets pour transformer positivement les institutions et les structures de la société. C’est cette notion d’innovateurs qui a permis aux membres du conseil municipal de Minneapolis de voter pour de nouveaux systèmes de sécurité et de protection dans leur ville. Sans le travail de réflexion de responsables attentifs qui partagent ces approches innovantes pour assurer la sécurité de la ville et de ses citoyens, les membres du conseil n’auraient sans doute pas eu la confiance nécessaire pour se prononcer.
La Covid pourrait également conduire à la transformation de nos circuits alimentaires. Les témoignages sur l’impact de la consommation de viande ont abondamment circulé pendant la pandémie, faisant découvrir aux gens la dure réalité qui se cache derrière la viande qu’ils consomment. Les personnes qui travaillent dans les abattoirs (appelés par euphémisme usines de conditionnement de viande) contractent la Covid en grand nombre, et beaucoup en meurent. Le président Trump a jugé la production de viande « essentielle », mais ce n’est certainement pas vrai, et les révélations sur cette industrie pendant la pandémie révèlent bien plus que les risques sanitaires dans les abattoirs. L’élevage industriel a été impliqué sans ambiguïté dans les précédentes épidémies, et les « marchés humides » d’animaux en Chine restent la cause la plus probable de Covid. Les gens apprennent également que la consommation de viande dans les mêmes quantités qu’aux Etats-Unis augmente les risques de maladies cardiaques, d’accidents vasculaires cérébraux, de diabète et de certains cancers, qu’elle est l’un des principaux facteurs du changement climatique (souvenez-vous de ces feux de brousse) et qu’elle est terriblement cruelle pour les animaux.
Nous pourrions bien considérer l’année 2020 comme le point de basculement où les gens auront enfin commencé à réduire leur consommation de viande et de produits d’origine animale afin de prévenir de futures pandémies, à protéger l’environnement et les habitats de la faune sauvage, à lutter contre le changement climatique et à sauver chaque année plus de vies humaines de maladies évitables que celles perdues à cause de la pandémie.
L’un des résultats potentiellement positifs de la récession provoquée par la crise de la Covid est que les bouleversements économiques ont également entraîné un changement radical de la pensée économique de certains des plus grands bénéficiaires capitalistes, qui commencent à revoir leurs convictions de longue date et à discuter des réformes économiques. Cela ouvre la voie à une révision sérieuse du travail des penseurs économiques innovateurs et à leur acceptation par ceux qui, au pouvoir, ont jusqu’à présent refusé d’envisager des changements dans notre système économique susceptibles de remédier efficacement aux inégalités, à la pauvreté et à la dévastation de l’environnement.
La politique est, elle aussi, confrontée à un défi. Avec la nervosité qui entoure la prochaine élection américaine (sera-t-elle piratée ? sera-t-elle équitable ? les Noirs continueront-ils à voir confisqué leur droit de vote ?), et avec les centaines de milliers de citoyens qui chaque jour manifestent dans les rues, nous pourrions bien connaître la plus grande participation électorale de mémoire d’homme. Et avec tous les secteurs de la politique sous surveillance − le lobbying, le découpage électoral partisan, le financement des campagnes et le système bipartite lui-même − l’espoir d’une refonte en profondeur renaît.
Imaginons donc que les historiens se penchent sur l’année 2020 et la décrivent comme l’année où ces systèmes sociétaux ont commencé à changer sérieusement. Ce pourrait être le résultat d’une année particulièrement terrible. Ces résultats ne seront pas faciles à atteindre. Conjointement aux exemples remarquables de prise de conscience, de générosité et d’actions croissantes, nous assistons à l’approfondissement des divisions, à l’augmentation des hostilités et à la montée des menaces contre la démocratie. Les systèmes interconnectés qui perpétuent des pratiques destructrices et cruelles sont extrêmement difficiles à transformer et exigeront certainement le meilleur de nous-mêmes. Nous devons faire face à cette période de grands changements en tant que citoyens engagés, compatissants et bien informés, qui mettons notre colère, notre tristesse et notre peur au service de ce qui pourrait être l’œuvre la plus importante de notre vie.
Si vous avez hésité à utiliser vos trois V (Voix, Veto, et Vote) considérez que c’est le moment. Utilisez votre voix pour parler clairement. Refusez la destruction et l’injustice dans la façon dont vous dépensez votre argent. Votez comme si des vies dépendaient de vous, parce que c’est le cas. Si nous ne pouvons pas faire revenir ceux qui ont été victimes de feux de brousse en Australie, d’une pandémie mondiale ou d’années d’oppression, nous pouvons apporter des changements. Nous avons le pouvoir de faire de 2020 l’année qui aura inauguré une nouvelle ère de paix, d’équité et de respect de toute vie. C’est notre chance. Mettons-nous au travail.
Auteur : Zoe Weil, co-fondatrice et présidente de the Institute for Humane Education (IHE, l’Institut pour l’éducation humaine), où elle a créé les premiers programmes d’études supérieures en éducation humaine complète reliant les droits de l’homme, la préservation de l’environnement et la protection des animaux, proposés en ligne grâce à une affiliation avec l’université d’Antioche.
Sources : Reproduit avec la permission de Commondreams.org
Thématiques : Société
Rubrique : Point de vue ()
