L’ouïe n’est pas la seule fonction de l’oreille

Partage international no 129mai 1999

Interview de Barbara Zanchi par Andrea Bistrich

Barbara Zanchi, pianiste et musicothérapeute, est la fondatrice du « Centro di Educazione all’Ascolto » (Centre d’éducation à l’écoute), à Città della Pieve, en Italie, où se donnent des cours de rééducation de l’oreille suivant le traitement global du médecin français Alfred Tomatis, neurologue et oto-rhino-laryngologiste. Sa méthode, connue sous le nom de « méthode Tomatis », « entraînement auditif » ou « thérapie de l’écoute », est appliquée aujourd’hui dans plus de 250 centres à travers le monde.*
B. Zanchi s’est elle-même spécialisée dans le domaine de l’audio-psychophonologie et a fondé « La Musica Interna », école et association musicale à Bologne. Elle est la coordinatrice italienne du programme de troisième cycle de musicothérapie à l’Université de Bristol, en Grande-Bretagne. Andrea Bistrich a interviewé Barbara Zanchi pour Partage international.

Partage international : Comment avez-vous connu l’œuvre du Dr Tomatis ?
Barbara Zanchi : En tant que musicothérapeute, j’ai surtout travaillé avec des enfants handicapés présentant des problèmes de retard général ou de langage. La méthode de traitement du Dr Tomatis m’a tout de suite beaucoup intéressée, car il travaille dans le même domaine que moi et a obtenu des résultats extraordinaires. Je n’ai pas été longue à me décider à lui rendre visite à Paris pour y suivre un traitement personnel.

PI. Quelle expérience en avez-vous retirée ? Avez-vous observé certains effets sur vous ?
BZ. Pour la première fois, j’ai fait l’expérience de ce que pouvait vraiment être le pouvoir du son, et que je pouvais m’en servir comme une source d’énergie très réelle, comme une possibilité de me recharger. Après le traitement (et même pendant), je me suis rendue compte que j’étais devenue plus sensible aux niveaux subtils du son. Les effets en étaient évidents, même sur mon corps physique. Je me suis sentie beaucoup mieux, d’une certaine manière plus équilibrée, énergisée et détendue.

PI. Que signifie l’effet Tomatis exatement ?
BZ. Les recherches du Dr Tomatis sur le processus auditif et le développement du langage, depuis quarante-cinq ans, a permis de mettre au point une méthode globale d’apprentissage et de rééducation de l’oreille grâce à une technique de stimulation par le son. Le Dr Tomatis a prouvé les effets stimulants de certains sons à hautes fréquences sur le système nerveux central, le cortex en particulier, qui est le centre du processus de la pensée. Le but de son travail est d’apporter un équilibre aux principales activités conscientes de la vie, par exemple le domaine des capacités motrices, des sens, du traitement des émotions et de leur maîtrise, de l’adaptation comportementale et sociale, ou dans le domaine de la mémoire et de la concentration.
Le travail du Dr Tomatis se focalise sur la fonction de l’oreille moyenne. L’oreille moyenne a pour fonction d’adoucir le son, afin de protéger l’oreille interne, qui est la partie la plus sensible de tout le système auditif. A défaut, le son détruirait l’oreille interne. Le problème se pose quand le mécanisme de l’oreille moyenne est trop rigide. Et c’est là que les travaux du Dr Tomatis révèlent leur grande efficacité, car il s’agit d’une gymnastique des muscles de l’oreille ou, en d’autres termes, de la rééducation de la fonction de l’oreille moyenne. En somme, l’oreille devrait pouvoir s’ouvrir quand elle veut écouter, mais aussi avoir la capacité de pouvoir se fermer toutes les fois que c’est nécessaire.

PI. Comment peut-on obtenir une oreille moyenne plus sensible, moins rigide ?
BZ. Tout d’abord, on examine la façon d’écouter du sujet. L’écoute, ici, signifie un processus actif ; elle nécessite le désir d’ouvrir l’oreille pour comprendre ce que l’on entend. L’ouïe, toutefois, est plus passive. On peut avoir une bonne ouïe, mais être un piètre auditeur.
Un graphique qui montre la courbe d’écoute fournit de multiples informations sur la situation physique, émotionnelle et auditive : par exemple, la personne a-t-elle accès à des sons très aigus, ou à d’autres sons plus graves. En outre, les antécédents sont pris en compte. Une grossesse stressante, une naissance difficile, une séparation prématurée de la mère sont des causes possibles des problèmes d’écoute. A partir de cela, on peut mettre au point un programme afin d’améliorer les capacités du patient. Finalement, le véritable travail d’écoute commence. Il s’exécute par l’intermédiaire d’un appareil électronique appelé l’oreille électronique, comprenant un jeu d’écouteurs, un micro et un système de grilles électroniques qui filtrent des sons spécifiques, selon les besoins individuels du patient. C’est un moyen d’aider les oreilles et de les entraîner à fonctionner sans distorsion.

PI. N’est-ce pas comme si l’on vivait avec une machine ?
BZ. Non. Si par exemple vous avez un problème de distorsion vocale (c’est-à-dire si votre voix est déformée), cela peut se corriger par un travail sur l’écoute. Il vous suffira de suivre un traitement initial de 60 séances d’une demi-heure, durant quinze jours de suite, à raison de deux heures par jour, suivies d’un arrêt de trois à cinq semaines, et de 30 séances supplémentaires sur huit jours. Selon les objectifs et les besoins individuels, les séances peuvent s’étaler sur une période plus longue.

PI. L’oreille adapte-t-elle les sons automatiquement ou le patient doit-il travailler sur lui consciemment ?
BZ. A un certain stade, les gens peuvent évidemment se rendre compte de ce qui se passe, de ce qui change durant le processus du traitement du son. Mais, même à ce moment-là, il vaut mieux simplement laisser faire sans trop réfléchir. Lorsque les patients écoutent, on leur demande de ne pas se servir de leur mental concret, mais de faire quelque chose qui est relié à l’hémisphère cérébral droit, celui qui joue un rôle dans le processus de la musique ou des perceptions plus spatiales. On peut dessiner, faire des puzzles, exécuter des travaux manuels ou simplement écouter comme si l’on méditait en quelque sorte. Cela marche même pendant le sommeil. Nous l’avons observé lors de séances avec des enfants hyperactifs. Habituellement, ils ne peuvent s’empêcher d’être agités et actifs, ne serait-ce qu’une seconde. Cinq minutes après leur avoir mis les écouteurs, ils dormaient. Et il était très important pour eux de trouver la possibilité d’arrêter toute activité et de se détendre.

PI. Vous avez évoqué des problèmes tels que la distorsion vocale, les difficultés de langage, l’hyperactivité. Y a-t-il d’autres symptômes pour lesquels les gens demandent un traitement ?
BZ. Oui, beaucoup viennent pour traiter des troubles de l’ouïe tels que l’acouphène et le vertige de Ménière. D’autres souffrent de problèmes d’adultes : la crise de la quarantaine, la dépression, l’anxiété, ou ils viennent pour une remise en forme générale. Pour ceux qui souhaitent apprendre les langues étrangères plus rapidement, le traitement avec l’oreille électronique s’est avéré être une réussite extraordinaire. Presque chaque langue utilise sa propre gamme de fréquences, et par conséquent il peut être difficile de parvenir à s’exprimer convenablement dans une langue qui se trouve hors de la gamme de sa propre langue. La première loi dont il faut se souvenir est que « notre voix ne reproduit que ce que notre oreille peut entendre ». Ceci est d’une importance capitale, surtout pour les musiciens, les chanteurs et les acteurs. Au fil des années, nous avons traité avec succès des personnes travaillant dans ces domaines, y compris des personnalités aussi célèbres que Sting et Gérard Depardieu.

PI. Une autre formulation intéressante que j’ai découverte grâce à la technique Tomatis, concernant le lien entre l’oreille et la voix, est que le son n’est produit ni dans la bouche ni dans la partie supérieure du corps mais en fait par les os.
BZ. Oui. Pour avoir une belle voix, il faut s’entraîner à pratiquer ce que l’on appelle « la voix de l’os ». Si vous utilisez votre voix de telle sorte que les os vibrent, ils fonctionnent alors comme un filtre. Ils retirent les basses fréquences. Ce qui reste est la meilleure partie de la voix. C’est ce que l’on appelle l’entraînement audio-vocal. Meilleurs sont les sons que vous produisez, mieux votre écoute fonctionne, et mieux votre écoute fonctionne, meilleure est votre voix. Et il est intéressant que Tomatis ait découvert ceci en étudiant la voix d’Enrico Caruso, le célèbre chanteur d’opéra italien (simplement en écoutant ses disques). Caruso a connu les meilleures années de sa carrière après être resté sourd pendant un certain temps, à la suite d’un accident. Il n’entendait plus sa voix que par l’intermédiaire de ses os. Et en contrôlant sa voix par les os, il l’améliora de façon extraordinaire.

PI. La musique filtrée au cours de ces traitements par l’écoute, visant à produire des sons à haute fréquence, est surtout celle de Mozart. Pourquoi Mozart ?
BZ. Le Dr Tomatis a fait maintes recherches pour trouver la musique qui convenait à ses idées. Et il en vint à la conclusion que la meilleure était celle de Mozart, ainsi que les chants grégoriens. Il ne s’agit pas seulement de la valeur artistique de la musique mais de la richesse du son. Ainsi, si vous retranchez les basses fréquences de la musique de Mozart, il reste un nombre incroyable de hautes vibrations.

PI. Mais et Beethoven, Bach, Schubert ou d’autres grands musiciens ?
BZ. Avec Mozart, c’est différent ; il est capable d’ouvrir à la fois l’oreille et le cœur de l’auditeur. Cet effet spécial a été prouvé au cours des dernières décennies, théra-peutiquement et pédagogiquement, à travers l’étude de milliers de cas.
Mozart avait expliqué : « Je cherche deux notes qui s’aiment. » Et c’est pourquoi le Dr Tomatis dit qu’il est plus qu’un musicien, qu’il est la musique elle-même, « l’incarnation de l’harmonie ». Cet effet bénéfique de la musique de Mozart se vérifie sur tous les continents, quels que soient les milieux culturels, car l’harmonie que sa musique est capable de produire est universelle, elle dépasse la culture.
Et, d’une certaine façon, il en est de même avec le chant grégorien. Il met l’auditeur en contact avec le rythme qui existe en dehors de lui-même, l’harmonie de l’univers. Alors que Mozart travaille sur l’harmonie de notre structure intérieure, le chant grégorien accomplit la synthèse entre nous-mêmes et le monde sacré, plus élevé et plus grand que nous-mêmes.

PI. Utilisez-vous d’autres sortes de musique dans le cas des enfants ?
BZ. Cela dépend des symptômes de nos petits patients. Pour les enfants qui ont de graves problèmes, comme un retard moteur ou un retard de langage, ou qui sont atteints d’autisme ou de troubles neurologiques tels que la paralysie cérébrale, la trisomie, l’épilepsie, nous avons mis au point un traitement spécial dans lequel nous utilisons la voix de la mère comme outil thérapeutique. La voix de la mère est enregistrée et suffisamment filtrée pour que l’enfant n’en comprenne plus les mots. Il l’écoutera comme l’équivalent du son entendu dans le sein maternel. Cela donne à l’enfant la possibilité de remonter jusqu’à sa naissance sonique, à partir de laquelle son désir de communiquer a débuté, et par cette expérience symbolique le désir de communiquer et d’écouter est stimulé, en fait ce désir est restauré.

PI. Quelles seraient vos recommandations quant à l’avenir ?
BZ. On devrait enseigner aux enfants la façon d’écouter comme il faut et à être plus sensibles à ce qui se passe. Nous devons reconnaître que le son a sur nous des effets positifs aussi bien que négatifs. En ce moment, les sociétés font principalement l’expérience de ses effets négatifs. Aujourd’hui, même dans les petites villes, les gens souffrent du bruit de la circulation, du bruit sur leur lieu de travail, du bruit à la maison et dans le voisinage, etc. Le stress et l’anxiété sont les résultats visibles des basses fréquences. En fait, il nous faut développer une nouvelle culture dans laquelle nous créerons les possibilités d’utiliser les avantages du son comme méthode d’harmonisation.

*Cf. : A l’écoute de l’univers, Alfred Tomatis, 1997.
Pour de plus amples renseignements, s’adresser à : Centro di Educazione all’Ascolto, Barbara Zanchi, Corso Vannucci, 129 Città della Pieve (PG). Tél. : 0335-8247381.
Alfred A. Tomatis Foundation (Lewes) Ltd, 3 Wallands Crescent, Lewes, East Sussex BN72QT, UK. Tél. : 01273-474877 ou 01273-478666 ; Fax : 01273-487500.

Italie Auteur : Andrea Bistrich, collaboratrice de Share International résidant à Oberhachung (Allemagne).
Thématiques : Sciences et santé, éducation
Rubrique : Entretien ()