reflexions sur la bagavad gita*
par Swami Nirliptananda,
Londres
L’austérité et le sacrifice purifient le caractère. Se repentir veut dire souffrir des mauvaises actions que nous avons pu commettre : nous pouvons passer toute une nuit à psalmodier le nom de Dieu, ou à répéter un mantra, ou encore pratiquer une forme ou une autre d’ascétisme, par exemple le jeûne. C’est ce qu’on appelle le tapasya (ascétisme) de la méditation. L’ascétisme réfrène notre nature : il nous permet de nous débarrasser de nos aspects négatifs, de nos inclinations coupables. Ainsi nous pouvons parvenir à la connaissance et, grâce à la connaissance, nous arrivons jusqu’à Dieu. Par la lecture, même celle de la Bhagavad Gita, nous accédons seulement à la connaissance ordinaire. La Bhagavad Gita nous dit comment nous conduire, comment pratiquer le dharma (la justice, la vertu) et grâce à cette pratique nous accédons à la connaissance libératrice.
Le Seigneur Krishna dit : « Le fou qui se contrôle extérieurement mais ne cesse d’avoir l’esprit fixé sur les objets qu’il convoite est un hypocrite. » Un hypocrite est quelqu’un dont l’esprit est rempli de penchants coupables, mais qui affiche une forme ou une autre de religiosité. Au contraire, le juste contrôle son mental, pratique le karma yoga, le yoga de l’action, dans un esprit détaché. L’important n’est donc pas le contrôle de nos organes physiques, mais celui du mental où s’accrochent les pensées coupables. Quand de telles inclinations envahissent l’esprit, même si nous affichons une religiosité extérieure, les mauvais penchants demeurent. Il est donc nécessaire d’exercer un contrôle sur notre mental de façon à être capable d’agir de manière désintéressée, sans être attaché au fruit de l’action et dans un esprit de sacrifice. Ce type d’actions purifie notre nature et nous apporte la lumière, mais ce n’est pas le cas de celles que nous accomplissons avec le désir d’obtenir quelque chose, celles que nous n’accomplirions même pas si nous n’avions pas l’espoir d’en tirer un bénéfice personnel. L’accomplissement de ses devoirs est supérieur à l’inaction. D’ailleurs l’action est indispensable, ne serait-ce que pour nous maintenir en vie.
Agir pour le bien des autres
Accomplir les devoirs prescrits est une chose particulièrement importante. Certains devoirs sont appelés swadharma : il s’agit des devoirs familiaux, des devoirs sociaux et ceux qui sont liés à notre dharma. Ces devoirs existent. Qu’ils nous plaisent ou non, nous devons les remplir. Et nous devons le faire dans un esprit de détachement. Nous devons accomplir ce qui est juste, ce qui est nécessaire. Quelqu’un qui est chargé du
nettoyage et qui fait son travail correctement est supérieur à un roi qui ne fait pas le sien. L’important est d’accomplir sa tâche, quelle qu’elle soit, de tout son cœur. C’est là que réside le secret de la vie. Agir en y mettant tout son cœur, ne pas faire les choses à moitié, nous mène à la perfection, élève l’âme et change toute notre attitude à l’égard de la vie. Nous devons toujours tendre au meilleur, faire chaque chose le mieux possible : c’est cela qui nous élève. Faire les choses à moitié ne mène nulle part.
Ce monde est prisonnier de l’action, excepté celle qui est accomplie dans un esprit de sacrifice. Essayez donc d’agir au profit de la communauté, pour le bien des autres, libres de tout attachement. Presque tous les êtres sont attachés au fruit de leurs actes et deviennent esclaves de l’action, esclaves du monde. Une chaîne invisible que nous appelons l’attachement s’est enroulée autour de notre cou et nous sommes liés comme l’enfant est lié à sa mère par le cordon ombilical. Agissez donc en étant libres de tout attachement, agissez par devoir, pour le bien du monde entier, de tous les êtres, de toutes les créatures et non pour en tirer un bénéfice personnel. Comportez-vous comme une mère qui fait le maximum pour son enfant, sans attendre quoi que ce soit en retour. C’est le karma yoga.
La retenue
C’est l’esprit de yajna (la retenue) qui purifie notre être. Brahma, le Créateur, a créé toute chose, tous les êtres, au moyen de yajna. Le Seigneur Krishna dit : « Par ce yajna, vous allez vous multiplier, laissez ce yajna combler vos désirs. » Nous devrions jouir de tout ce que nous accomplissons dans ce monde dans l’esprit de yajna. Dans le tout premier vers de l’Isa Upanishad, les Rishis expliquent en quoi consiste yajna : il s’agit d’user de toute chose avec modération, sachant que rien ne nous appartient, prendre seulement ce dont nous avons besoin, sans complaisance. La retenue purifie notre esprit ; elle nous empêche d’agir de manière négative car lorsque l’esprit est purifié, les mauvais penchants disparaissent et nous connaissons alors la joie d’agir de manière juste. En créant le monde, Brahma a également créé yajna et a déclaré : « Maintenant, allez et vivez dans la joie grâce à yajna. » Cela signifie que nous n’envions personne et que nous usons avec modération de ce qui est à notre disposition. Cela signifie que nous mangeons modérément, que nous prenons seulement ce qui nous est nécessaire.
Considérons l’exemple du Mahatma Gandhi qui procédait à ses ablutions, près de l’océan, un matin de bonne heure, tout en conversant avec le Pandit Nehru. Dans une main, il tenait un verre d’eau destinée à sa toilette et dans l’autre une brosse. Il réalisa soudain qu’il avait utilisé toute l’eau du verre avant d’avoir fini de se laver et il s’exclama : « Mon Dieu, qu’ai-je fait ? J’ai fini l’eau avant d’avoir achevé ma toilette ! » – « Vous êtes au bord de la mer ! » répliqua Nehru. « Mais, cela ne me donne nullement le droit d’utiliser plus d’eau que je n’en ai besoin », rétorqua Gandhi. C’est cela l’esprit de yajna, c’est le fondement du dharma. Lorsque nous le comprendrons vraiment, nous deviendrons semblables à des rois et nous jouirons réellement de ce monde.
La joie
Comme l’affirme le Seigneur Krishna : « Lorsque nous savons réellement à qui tout appartient, nous pouvons prendre quelque chose et en profiter dans un esprit de retenue, prenant peu, seulement ce qui est nécessaire, en étant comme le gardien d’un bien qui ne nous appartient pas. » Si nous avons ce genre d’attitude, notre esprit restera centré sur Dieu et nous jouirons de la paix et de tout le reste. Si nous faisons des sacrifices à Dieu, il nous accordera sûrement de quoi nous réjouir. Mais, nous nous comportons comme des voleurs si nous profitons de ce que Dieu nous donne sans rien offrir en retour. Tout ce que nous obtenons est un don de Dieu, qu’il s’agisse du succès à nos examens, du fait que nous gagnons beaucoup d’argent, que nous avons la chance de pouvoir nous acheter une maison ou de profiter de tous les biens que ce monde met à notre disposition. Lorsque nous nous rendons dans un temple pour recevoir une bénédiction ou pour acquérir du mérite, nous commettons un péché si nous n’apportons pas d’offrande. Au lieu de nous élever, nous restons tels que nous sommes ou nous devenons pires. A quoi cela sert-il ?
Ceux qui font la cuisine pour eux-mêmes partagent un repas impur. Mais ceux qui partagent les restes d’un sacrifice à Dieu sont libérés du péché. En général, nous mangeons seulement ce qui nous fait plaisir, cela peut même ne pas être bon ou franchement nocif pour notre santé et nous nous servons trop largement pour finalement en jeter la moitié à la poubelle parce que nous ne réfléchissons pas. Nous ne pensons pas à ceux qui, par millions, souffrent de la faim : c’est la pire des choses. Le Seigneur Krish-na dit que la nourriture que nous absorbons dans le seul but de satisfaire notre appétit égoïste et nos propres désirs n’est pas bonne. C’est une nourriture impure. Mais donner ne serait-ce qu’un tout petit morceau de ce que nous avons, c’est faire œuvre de charité et la nourriture que nous absorbons après l’avoir partagée est ce que nous appelons amritam, du nectar. Manger les restes d’une nourriture offerte en sacrifice nous libère de tous nos péchés, purifie notre mental et tout notre être.
L’esprit de partage
En agissant dans un esprit de partage, nous faisons preuve de maturité, nous nous aidons mutuellement et chacun progresse. Lorsque nous adopterons une telle attitude, l’harmonie, la paix et le progrès règneront autour de nous ; nous obtiendrons tout et nous connaîtrons le bonheur et la paix intérieure. Mais lorsque l’esprit de partage fait défaut, on voit apparaître l’égoïsme et nous oublions que rien ne nous appartient, que tout nous vient de Dieu. Et c’est de cet oubli si grave que découlent tous les problèmes du monde. Mais dès que nous nous rappelons que c’est Dieu qui nous a accordé tout ce que nous possédons et dès que nous le partageons avec autrui, cela a un effet psychologique sur notre mental – cela nous purifie intérieurement et nous faisons alors l’expérience de la paix et du bonheur. L’auto-purification nous débarrasse de notre ignorance, nous permettant ainsi d’atteindre la connaissance, puis la libération. Tel est le but de notre vie. Om Tat Sat Hari Om.
*La Bhagavad Gita ou « Chant de Dieu », l’un des textes sacrés hindous, rapporte les dialogues échangés entre Krishna, une incarnation de Vishnu et Arjuna, son disciple.
Des opticiens espagnols viennent en aide aux Bosniaques – [sommaire]
par Carmen Font,
Barcelone, Espagne
Le projet espagnol Òptics x mÓn (Opticiens du monde) tient l’œil ouvert sur certains besoins non résolus. Il a été lancé en 1995, sous l’impulsion d’une jeune opticienne qui, après s’être rendue en Bosnie où elle a pu observer les conditions de vie épouvantables des réfugiés, à Tuzla, a décidé d’envoyer le maximum de paires de lunettes aux ophtalmologistes locaux.
Il existait un réel besoin de lunettes, du fait que la Yougoslavie a un niveau d’instruction et de culture élevé, et que des millions de villageois réfugiés avaient pratiquement tout perdu. Les médecins locaux vérifiaient la vue, mais ne pouvaient fournir de lunettes, laissant ainsi s’installer de graves troubles oculaires chez de nombreux enfants, orphelins, personnes âgées, réfugiés et personnes déplacées.
Mais tous n’ont pas eu à attendre trop longtemps. Les bénévoles d’Òptics x mÓn ont organisé des campagnes de collecte de vieilles paires de lunettes, dans de nombreuses régions espagnoles. « Il s’agit là d’une idée très simple, explique Meritxell Ebbes, les gens laissent leurs lunettes ou leurs montures vieilles ou cassées, chez leur opticien. Ensuite nous les collectons, les réparons et les envoyons partout où le besoin s’en fait sentir. Nous recueillons ainsi environ 5 000 paires de lunettes par an. »
Òptics x mÓn a déjà réalisé trois missions de secours d’un mois, à Tuzla, Zenica et Sarajevo, où des bénévoles ont vérifié la vue de 3 500 personnes et leur ont fourni des lunettes. « Mais ces missions de secours ne règlent pas entièrement le problème, car une totale efficacité nécessite un certain suivi, insiste M. Ebbes. Les équipements existants sont devenus obsolètes, les ophtalmologistes locaux ne se sont occupés que des problèmes oculaires graves et s’ils ont prescrit des lunettes, les patients ne peuvent les obtenir. » Deux jeunes bosniaques se sont rendus à Barcelone pour y faire des études, et après un an, l’un d’entre eux s’est établi à Tuzla, où il fonctionne à présent de façon autonome.
Les bénévoles insistent sur le fait que l’objectif est de permettre à certaines personnes d’ouvrir, dans ces pays, leur propre cabinet optique : « En février, une équipe de six bénévoles s’est rendue au Salvador. C’est un pays où de grands progrès ont été accomplis sur le plan éducatif et culturel, rendant nécessaire la correction des troubles oculaires, ce dont les médecins locaux n’ont pas encore pris conscience jusqu’à présent. »
Alors que cette équipe est sur place pour un an, d’autres bénévoles, au quartier général espagnol, continuent à collecter des paires de lunettes et surveillent attentivement d’autres zones de conflits dans le monde. « Il y a un réel besoin en lunettes dans de nombreuses parties du monde, déclare Meritxell Ebbes, mais nous avons été tellement absorbés par ces projets que nous n’avons pas eu le temps de mettre sur pied un réseau d’opticiens plus étendu, sur le plan national aussi bien qu’international, pour faire face à ce problème. »
Pour plus d’informations : Òptics x mÓn, Terrassa, Barcelone, Espagne. Tél. 34 93 7398358. Fax : 34 93 7398301
La préservation des pratiques tibétaines en Inde – [sommaire]
Selon le dalaï-lama, la culture tibétaine et l’enseignement bouddhiste séculaire sont mieux préservés en Inde qu’au Tibet.
Lors d’une récente visite à l’Université de Drepung, une des universités monacales en Inde, le dalaï-lama a expliqué comment ces centres d’enseignement attirent des étudiants originaires d’Inde et de l’étranger. Drepung est située sur le site tibétain de Doeguling, en Inde du Sud. Il s’agit de la réplique d’une université portant le même nom, inaugurée il y a 500 ans à Lhasa et incendiée par les Chinois en 1959.
Erigée en 1971, l’Université de Dre-pung comptait alors 200 étudiants. A l’heure actuelle, elle est fréquentée par
3 500 étudiants originaires principalement des régions de l’Himalaya, du Bhoutan et du Népal. Elle compte également 260 jeunes novices, âgés de huit à quatorze ans, qui suivent un parcours d’éducation générale et de théologie. Un étudiant qui voudra obtenir un doctorat ou Geshe, en tibétain, devra s’astreindre à un travail exigeant pendant dix-huit ans.
Lors de sa visite, le dalaï-lama, qui supervise personnellement les examens de fin de cycle à Drepung, a mené plusieurs jours de débats avec les moines, passant en revue les cinq sujets théologiques les plus importants enseignés à Drepung, à savoir : l’éthique mahaya, la logique, la psychologie, la philosophie madhamita et paramita.
Depuis 1958, des centaines de milliers de tibétains ont fui leur pays. Aujourd’hui, 100 000 d’entre eux sont installés en Inde. Un grand nombre vit au nord de l’Inde, à Dharamsala et aux alentours, à proximité de l’endroit où le dalaï-lama et son gouvernement en exil ont reçu l’autorisation de s’établir, par le gouvernement indien, en 1960. De nombreux réfugiés vivent également sur d’autres sites répartis sur dix Etats indiens.
Le gouvernement de l’Etat de Karnataka, en Inde du sud, a offert environ 6 500 hectares de terre – avec bail emphytéotique de quatre-vingt dix-neuf ans – dont 1 500 utilisés pour le site de Doeguling.
Depuis qu’il a quitté son pays, le dalaï-lama tente sans relâche de convaincre la Chine de permettre au peuple tibétain de regagner sa patrie. Il préconise un plan de paix en cinq points : transformer la totalité du Tibet en zone de paix, abandonner la politique de transfert de population chinoise vers le Tibet (qui a provoqué la mise en minorité des tibétains au Tibet), respecter les droits de l’homme envers le peuple tibétain, protéger l’environnement et ouvrir le dialogue sur le futur du Tibet.
Source : Interpress Service
Les villages de carton et la loi Shogun – [sommaire]
LES SANS-ABRIS AU JAPON
par Tamae Ishiwatari,
Tokyo, Japon
Au Japon, les sans-abri sont une nuisance. Les autorités locales règlent le « problème » en les expulsant sous prétexte de « programmes d’embellissement de l’environnement » et instaurent toutes sortes de formalités bureaucratiques pour les empêcher d’accéder aux aides auxquelles ils ont droit.
Un article paru récemment illustre bien ce point. Il commence ainsi : « Le bon sens japonais est un non-sens pour le reste du monde. » Il critique le verdict de non culpabilité rendu lors d’un procès contre plusieurs défenseurs des sans-abri qui avaient été accusés d’obstruction à la loi. Le journaliste déplore cette attitude laxiste, critiquant le juge pour sa faiblesse face aux nuisances publiques que représentent les sans-abri. Il s’en prend à ce qu’il considère comme un concept traditionnel profitant aux opprimés, selon lequel « les faibles ont toujours raison », que c’est un non-sens et qu’il faut observer la loi Shogun en ne tolérant pas l’étalage de tels spectacles qui offensent le public. Encouragée, la municipalité a fait appel de la décision du juge.
On peut penser que, selon un consensus général, le système social se doit d’être juste et généreux dans un pays industrialisé aussi riche que le Japon qui, tout au moins jusqu’à récemment, jouit d’une économie très favorable. Mais la réalité semble très différente.
Ils sont sans-abri parce qu’ils l’ont choisi
Tokyo a une population d’un peu plus de sept millions d’habitants. D’après les sources officielles, le nombre de sans-abri y atteint à peine 3 700, alors que le « Shinjuku Renrakukai », un groupe d’assistance aux sans-abri, affirme que le chiffre réel approche les 5 000. Les sans-abri de Tokyo ont tendance à se regrouper dans certaines zones délimitées, comme Shin-juku, le quartier d’affaires de Tokyo proche de la gare centrale, qui voit chaque jour défiler deux millions de personnes. D’un côté de la gare se trouve des immeubles ultra-modernes qui abritent des bureaux administratifs, ainsi que des sociétés et des hôtels de luxe.
Le contraste est frappant. A l’ouest, du côté restauré de la gare, un village de carton s’est étendu autour de la station de métro et le long du couloir qui conduit aux bâtiments administratifs. Un véritable défi est lancé par les sans-abri à ces symboles du pouvoir et de l’autorité, de la richesse et du modernisme.
« Ils ont leur propre philosophie et leurs propres opinions. C’est pourquoi ils choisissent d’être sans domicile », déclare le gouvernement. Mais il tente périodiquement de les expulser sans ménagement « parce que le quartier a besoin d’être embelli ». Une situation de siège s’est développée, le gouvernement utilisant tous les moyens pour éloigner les sans-abri. Des passages parallèles et plusieurs sculptures érigées le long de la route, afin d’occuper l’espace, ont englouti respectivement 1,3 milliards et 40 millions de yens. Ce ne sont là que deux exemples d’une politique de harcèlement et de mesquinerie envers les habitants du village de carton, de même que le couvre-feu dès 5 heures de l’après-midi et la réduction du nombre d’abris pour l’hiver.
A qui appartiennent les espaces publics ?
En 1996, les sans-abri du village de carton de Shinjuku ont été expulsés par la police, assistée de gardes privés. Plusieurs sympathisants ont été arrêtés. Mais reste la question de savoir à qui appartiennent les espaces publics. Et faut-il donner la priorité à la vie humaine ou aux règlements municipaux ?
Rien qu’à Shinjuku, 40 à 50 sans-abri meurent chaque année dans un accident de la circulation. D’après le Dr Miyashita, le Centre des urgences de Tokyo a noté 211 morts en 1997 (alors qu’il n’y en avait que 109 en 1988), dans un rayon de 500 mètres autour de ses locaux. Le nombre de personnes ayant besoin d’une aide d’urgence (pain et lait) représente un excellent baromètre du ralentissement de l’économie japonaise ; alors que le nombre de repas servis au Centre des urgences était de 4 507 en 1988, il a grimpé à 55 035 en 1995. Par un curieux paradoxe propre aux services sociaux japonais, le nombre de ceux qui reçoivent une aide sociale est resté pratiquement le même tout au long de la décennie. Pourquoi ?
Voici un parfait exemple des absurdités administratives. Pour prétendre à une aide sociale, il faut avoir une adresse permanente. Pour recevoir une aide financière afin de trouver un logement permanent, vous devez donc avoir une adresse permanente. Les bénéficiaires reçoivent 78 000 yens par mois et un hébergement d’une valeur de 1 900 yens par nuit. Mais une question se pose : pourquoi les personnes se trouvant dans une situation désespérée ne demandent-elles pas l’aide de l’Etat ? Le feriez-vous ?
L’aide sociale est accordée avec une attitude condescendante, comme une charité paternaliste. Les lois, les réglementations, les conditions requises, la bureaucratie et l’arrogance des responsables, tout cela est totalement dissuasif. Si bien qu’on pourrait croire que ces pauvres gens préfèrent geler dehors plutôt que d’affronter la froideur administrative. Le personnel hospitalier et les ambulanciers savent à quel point l’insuffisance des soins médicaux donnés aux sans-abri entraîne des morts inutiles.
En 1997, après des années de lutte, un mince espoir se fit jour pour les sans-abri et les représentants du Shinjuku Renrakukai : la municipalité de Tokyo reconnaissait leur existence et les invitait à négocier. Ils avaient enfin gagné une voix, qui ne manquerait pas de continuer à se faire entendre. Mais alors qu’en 1998, toute l’attention s’est braquée sur Tokyo et les Jeux olympiques, personne n’a remarqué l’incendie qui ravageait le village de carton, détruisant tous les abris si laborieusement construits. Le gouvernement a saisi l’occasion pour éliminer les derniers abris. Certains sans-abri ont été conduits dans des centres d’hébergements, d’autres dans les parcs des environs. A Tokyo, tout comme ailleurs au Japon, ce que beaucoup de gens peuvent attendre de mieux est un réchauffement de la température. Il semble bien que, pour le moment, la loi Shogun ait gagné. Mais à présent qu’ils ont obtenu une petite voix, les sans-abri sont déterminés à ce qu’elle se fasse entendre pour négocier des changements et exiger ce à quoi ils ont droit.
Tokyo, Japon
Je suis missionnaire chrétien. Après avoir vécu plusieurs années dans l’un des quartiers les plus pauvres de Tokyo, un appel de Dieu m’a incité à me rapprocher davantage des pauvres, et en janvier 1996, je suis allé vivre dans un abri en carton, durant quinze mois, au bord d’une rivière, à Tokyo.
J’ai découvert un groupe d’hommes en situation difficile, vivant au mieux de leurs possibilités. Ces gens totalement démunis ont librement partagé avec moi leur nourriture, leurs ressources et leur temps.
Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit lorsque vous entendrez le mot « sans-abri » ? Un vieux clochard ivre, empestant l’urine, vagabond dans une gare ? Des gens dormant dans les rues avec seulement une couverture et de vieux journaux pour se tenir chaud ? Certaines de ces images sont évidemment justes.
Il est certain que si vous me croisiez dans les rues de Tokyo, vous ne devineriez jamais où j’ai passé la nuit. Et si vous rencontriez la plupart de mes voisins, vous ne vous douteriez pas qu’ils sont sans abri. Les sans-abri de Tokyo ont un autre visage.
Il y a M. K., qui, à 73 ans, est un maître incontesté dans la construction d’abris en carton. Au cours des quatre dernières années, il a appris tout seul à construire des abris de carton capables de résister à la neige, aux pluies torrentielles, aux typhons et même aux inondations. C’est un petit homme aux mains calleuses et aux gestes lents et méthodiques, qui est un puits de connaissances. Il peut vous dire sans hésitation l’heure à laquelle le soleil va se lever et se coucher, l’heure des marées et la date de la prochaine pleine lune. Vous voulez savoir quelque chose au sujet du « haiku » (une forme de poésie) ? Il est prêt à vous aider. Si vous lui demandiez pourquoi il a choisi de vivre au bord de la rivière, sans doute hausserait-il simplement les épaules (il est humble de nature). Mais si vous deveniez amis et que vous insistiez, il vous répondrait probablement qu’ainsi il peut subvenir à ses besoins, sans l’aide du gouvernement.
Beaucoup d’autres ont, comme lui, choisi de se montrer créatifs devant l’adversité. Ils ont donné une nouvelle signification à la souffrance. Certaines personnes favorisées vous diront qu’ils ont choisi d’être sans domicile. Oui et non. M. K. a choisi de vivre au bord de la rivière, mais pour lui c’était le seul moyen d’être autonome et d’avoir de la compagnie. La plupart de ces hommes ne trouvent pas d’alternative à leur condition de vie actuelle. Le chemin vers la liberté semble parsemé de tant d’obstacles que n’importe quelle solution de rechange leur apparaît comme un mirage, et pour certains, l’espoir est le précurseur de la déception.