Partage international no 182 – octobre 2003
par Nelson Mandela
Extrait du discours prononcé par Nelson Mandela, le 10 juillet 2003, à Westminster, en l’honneur de la Croix Rouge britannique.
La Croix Rouge occupe une place privilégiée dans le cœur de chacun de nous, car elle nous donne le sentiment d’appartenir à une communauté qui sait se mettre au service des besoins sociaux de l’humanité entière. Mais pour moi – et pour tous ceux qui ont connu l’emprisonnement pour des raisons politiques – la Croix Rouge fut aussi un phare d’humanité perçant de sa lumière le monde inhumain de l’obscurantisme politique. L’amélioration de nos conditions d’emprisonnement sur l’île Robben ont été dues pour une large mesure aux pressions que la Croix Rouge a exercées sur notre régime dictatorial. Une telle influence en dit long sur le poids moral de la Croix Rouge, car le régime de l’apartheid s’était presque toujours montré – et dans de si nombreux domaines – indifférent à l’opinion internationale.
Cela prouve que ceux qui se conduisent avec moralité, intégrité et conscience n’ont pas à craindre les forces inhumaines et cruelles, et qu’en fin de compte, ces dernières vivent dans la crainte – et sous la menace – de ceux qui s’engagent sans compromis du côté de la justice, de l’honnêteté, et de la compassion.
La guerre et l’unilatéralisme politique
Depuis deux siècles, l’histoire du monde se confond beaucoup trop avec celle de ses innombrables guerres, où l’humanité se dresse contre l’humanité dans un foisonnement de cruautés. Et le XXIe siècle, au cours duquel tant de gens espèrent voir le triomphe de la paix et de la solidarité mondiales, n’a pas connu un départ très prometteur. De nombreuses régions du monde sont encore en proie à des conflits, et nous assistons à l’apparition d’interventions militaires unilatérales menées par des superpuissances. Mais, au milieu des guerres et de leurs bains de sang, où la haine répond si souvent à la douleur, la Croix Rouge brandit fermement l’étendard de la croyance en notre humanité commune, mettant en œuvre cette croyance dans des lieux et des circonstances où domine le sentiment inverse.
Les Conventions de Genève et celles qui leur ont succédé – toutes issues de la Croix Rouge Internationale – continuent à nous rappeler avec la plus grande force notre obligation commune de prendre soin les uns des autres. Ces conventions appellent aux actions humanitaires multilatérales et aux consensus internationaux, dont elles démontrent l’efficacité avec plus de force que tous les traités.
Ces derniers mois, nous avons été obligés de nous élever vigoureusement contre la montée de l’unilatéralisme dans les affaires internationales. En public et en privé, nous avons exprimé notre vive divergence d’opinion avec le premier ministre Tony Blair et avec le président Bush, particulièrement sur la question de la guerre en Irak. Ces divergences ne se réduisent pas simplement à des divergences politiques. Je ne suis qu’un vieil homme, désormais sans fonction ni influence, et je ne désire pas en retrouver. Mais j’ai vécu, pendant presque tout le XXe siècle, dans un pays et un continent où nous avons dû consacrer presque toute notre vie à lutter contre l’héritage social et politique du XIXe siècle, et cela m’inquiète énormément de voir ainsi, au XXIe siècle, de jeunes leaders de pays développés faire en sorte de miner les plus nobles tentatives de l’humanité pour transformer cet héritage.
Dans un monde où règnent encore les plus grossières inégalités, que ce soit dans le domaine matériel ou dans celui de la puissance et de l’influence, notre espoir de coexistence pacifique repose sur la coopération de tous à l’échelle planétaire et dans une approche résolument multilatérale de tous nos problèmes, conflits, différents et défis.
La guerre contre le sida
Lorsque l’on pense au rôle de la Croix Rouge Internationale, on a tendance à privilégier celui qu’elle joue par temps de guerre. Or, il y a une nouvelle guerre aux dimensions planétaires que nous ne pouvons pas omettre de mentionner : la guerre contre le sida. Le sida est une tragédie sans précédent qui affecte le globe tout entier, mais plus particulièrement l’Afrique. A ce jour, ce virus a fait davantage de victimes en Afrique que l’ensemble de toutes les guerres, famines, inondations, et épidémies de malaria qui ont ravagé le continent africain. Il dévaste des familles et des communautés entières, décime les services sociaux, et prive les écoles à la fois d’étudiants et de professeurs. Les entreprises perdent en même temps employés, productivité et profits, la croissance économique est minée. L’espérance de vie a été amputée de plusieurs décennies, et la mortalité infantile devrait bientôt doubler dans les pays d’Afrique les plus sévèrement affectés. A lui seul, le sida a effacé des décennies de développement et terriblement compromis l’avenir.
Ce n’est rien moins qu’une guerre, une guerre mondiale qui, en fin de compte, nous affecte tous. Et, comme c’est si souvent le cas, ce sont les pays en voie de développement qui en souffrent le plus, alors qu’ils ont beaucoup moins de ressources pour y faire face. Nous sommes tous, dans ce monde moderne mondialisé, gardiens de nos frères et de nos sœurs. Trop souvent, nous avons failli à cette obligation morale.
Puisse ce XXIe siècle dans lequel vous vivez devenir vraiment le siècle où tous les êtres humains de par le monde jouiront enfin d’une vie meilleure.
