Partage international no 449 – février 2026
par Megan Scherer
Plestia Alaqad est une jeune journaliste et autrice palestinienne qui a grandi dans la bande de Gaza. A l’âge de douze ans, elle s’est mise à tenir un journal à qui elle confiait ses problèmes d’adolescente : ses coups de cœur et les réprimandes lorsqu’elle avait de mauvaises notes en classe. Motivée par un professeur ayant une formation de journaliste, elle a vite décidé de devenir elle-même journaliste, avec l’objectif idéaliste de partager avec le monde la beauté de son pays.

Après avoir obtenu son diplôme en communication et journalisme à l’Eastern Mediterranean University en Chypre du nord, elle est retournée à Gaza quelques mois avant l’attaque du Hamas contre Israël du 7 octobre 2023, qui a provoqué la guerre la plus meurtrière dans l’histoire du conflit israélo-palestinien.
A l’âge de 21 ans, elle a immédiatement acquis une notoriété internationale grâce à sa couverture quotidienne de l’offensive israélienne : ayant des millions d’abonnés sur Instagram, elle fut citée dans des médias internationaux comme Al Jazeera, la BBC et le New York Times, ce qui lui a valu le surnom de « les yeux de Gaza ». Son travail de journaliste exceptionnel et courageux a été récompensé par de nombreuses distinctions : elle a notamment été nommée par la BBC parmi les 100 Femmes de 2024 et obtenu le prix de One Young World Journalist of the Year Award (Jeune journaliste mondiale de l’année).
Publié en 2025, son livre « The Eyes of Gaza », contient essentiellement des extraits de son journal intime, écrits pendant les 45 premiers jours de la campagne de bombardement d’Israël. « Lorsque l’épée est aussi puissante que celle d’Israël, le stylo en devient alors d’autant plus important » (note du Jour 23).

Le style de Plestia entraîne le lecteur dans son univers, et on a l’impression d’être un ami avec lequel elle communique. Cet univers étant, bien sûr, tout sauf ordinaire.
De retour chez elle après son diplôme, elle était déterminée à faire découvrir Gaza au monde entier à travers ses yeux, et à faire connaître comment ses citoyens vivent, plutôt que de les voir mourir. Après avoir travaillé dans des agences de presse, ce qui ne l’a pas satisfaite, elle a finalement trouvé un emploi qui lui plaisait et qui répondait plus à ses aspirations : réaliser des entretiens pour une entreprise de ressources humaines.
Mais lorsqu’elle s’est réveillée le 7 octobre, et qu’elle a découvert sur son téléphone un déluge de messages qui relayaient la nouvelle d’une vague de frappes aériennes israéliennes en représailles à l’attaque d’Israël par des combattants palestiniens, la vie de Plestia a changé radicalement. Quelques heures plus tard, la télévision britannique lui a demandé si elle pouvait transmettre ses coordonnées à un de ses journalistes. Cela l’a amenée à réaliser un reportage d’une minute filmé dans l’appartement de sa famille, qui fut rapidement suivi par une invitation de Press House Palestine pour un entretien télévisé.
Au troisième jour, 100 000 Palestiniens avaient déjà été déplacés et les Forces d’Occupation Israéliennes (OIF) avaient annoncé leur intention de bombarder une université près de chez elle. Le lecteur est plongé dans la réalité d’un monde qui s’effondre : l’immeuble de sa famille fut bombardé, elle et les siens trouvèrent refuge la nuit dans un hôpital, puis retournèrent chez eux pour essayer de ne sauver que ce qu’ils purent mettre dans une valise, afin d’être hébergés chez des proches.
Au sixième jour, Al Jazeera annonça qu’Israël avait placé Gaza sous « siège total », empêchant la nourriture et le combustible de parvenir aux deux millions de personnes qui dépendaient de l’aide humanitaire. Au septième jour, la population s’est réveillée en découvrant un communiqué d’Israël demandant à tous les Palestiniens du nord de Gaza de fuir vers le sud dans les 24 heures, ce qui pour beaucoup d’entre eux était impossible.
Au douzième jour de son journal, elle réalisa que ce n’était plus une « Agression » ordinaire mais un Génocide.
« C’est un nettoyage ethnique calculé, délibéré et impitoyable […] pourquoi vivons-nous dans un monde où le Génocide a été normalisé ? »
Arborant le gilet et le casque de presse, elle s’associa à d’autres journalistes, qui filmaient au quotidien des entretiens avec des médecins et des résidents, témoins directs des destructions d’hôpitaux, d’églises, de mosquées et de maisons. Les gens auxquels ils s’adressaient présumaient qu’ils détenaient les plus récentes informations, et leur demandaient constamment si les frontières étaient ouvertes et si l’aide humanitaire pouvait entrer.
Plestia observait autour d’elle les luttes de la population pour survivre, telles les personnes faisant la queue pendant des heures tous les jours pour avoir du gaz et de quoi manger. Elle était déchirée entre son rôle de journaliste et son désir d’aider les gens fouillant les décombres pour récupérer des effets personnels.
La machine de propagande israélienne s’est à un moment donné retournée contre elle, l’accusant de ne pas être journaliste mais un membre du Hamas. Elle a compris que ses reportages très médiatisés faisaient d’elle et de sa famille une cible pour les forces israéliennes.
En novembre 2023, Plestia et sa famille ont fui Gaza pour l’Egypte par le poste frontière de Rafah, et sont ensuite partis en Australie après avoir obtenu des visas grâce à son oncle.
Peu de temps après, elle a reçu une bourse du Shireen Abu Akleh Memorial pour suivre un master en études des médias à l’Université américaine de Beyrouth. Plestia continua son travail de plaidoyer, attirant l’attention sur la crise humanitaire qui sévit en Palestine.
The Eyes of Gaza est un livre poignant mais riche en enseignements : les notes de son journal intime mêlent les descriptions du temps passé avec sa famille et ses amis, à des récits de style journalistique décrivant les ravages et les tragédies dont elle fut un témoin direct. En tant que lecteurs, il est immensément désolant et choquant de savoir que ce génocide n’en était qu’à son début mais nous sommes en même temps réconfortés et inspirés par le courage, la résilience et la détermination de Plestia Alaqad face à une adversité si extrême, qui reflète, sans doute, l’esprit des Palestiniens dans leur ensemble.
Palestine
Auteur : Megan Scherer, collaboratrice de Share International basée à à Auckland (Nouvelle-Zélande).
Thématiques : politique
Rubrique : Compte rendu de lecture ()
