L’éducation et le « monde sans livres » 

Partage international no 142juin 2000

Interview de Alan Duff par Shirley Nairn

Alan Duff fut élevé au rang de Membre de l’Empire britannique en 1994 en raison de sa contribution à la littérature. Auteur de plusieurs ouvrages, il est plus spécialement connu pour son roman sur le peuple Maori, C’étaient des Guerriers, qui devint plus tard un film acclamé dans le monde entier. Tous ses ouvrages essaient de sensibiliser les peuples indigènes aux bienfaits de l’éducation.

En 1992, A. Duff démarra « Des livres chez Soi », programme financé par des sponsors privés et des subventions publiques. Présent dans plus de 300 écoles néo-zélandaises à budget réduit, il a permis l’introduction de plus d’un million de livres dans des foyers défavorisés. Les ouvrages sont choisis par les élèves, d’après les conseils de leurs professeurs et de leurs parents. Les enfants emportent les livres chez eux et en font souvent profiter leur famille et leurs amis. Shirley Nairn, notre correspondante en Nouvelle-Zélande, s’est entretenue avec Alan Duff, à son domicile de Havelock North.

Partage international : Dans vos livres, vous affirmez que l’éducation et la lecture sont des besoins primordiaux pour l’humanité. Pourriez vous expliquer pourquoi vous accordez tant d’importance à l’éducation ?
Alan Duff : Le fonctionnement du monde est basé sur l’expression écrite qui ne se réduit pas seulement à la transmission de l’information mais représente également la connaissance, sert de référence et permet l’auto-analyse. Sans expression écrite, l’auto-analyse est impossible. Aucune culture n’a pu se maintenir avec succès dans la durée sans s’appuyer sur l’expression écrite.

PI. Lorsque la tradition orale se transmet d’une génération à la suivante il y a, selon vous, dissolution de la volonté des individus. Du fait qu’ils ne savent pas lire correctement, ils ont tendance à s’en remettre à l’autorité de leurs chefs, perdant ainsi leur capacité à réfléchir par eux-mêmes. La tradition orale réduirait-t-elle la capacité des individus à agir de manière indépendante ?
AD. Oui, tout à fait. C’est pour cette raison que l’Eglise catholique n’autorisa pas à ses propres fidèles l’accès à l’écrit. L’expression écrite est empreinte de puissance et donne accès au pouvoir. J’estime que le pouvoir devrait revenir à chacun et ne devrait pas être monopolisé par quelques individus.

PI. Vous insistez vraiment sur le fait que la lecture est d’une grande importance pour les peuples indigènes. Vous allez même jusqu’à affirmer que s’ils avaient le choix entre rester pendant cinq ans en immersion dans leur propre culture ou passer cinq ans avec la possibilité de lire un nouveau livre chaque semaine, ils s’en sortiraient mieux dans ce monde en mutation avec la seconde option. Quels sont vos commentaires à ce sujet ?
AD. L’expression écrite peut leur donner les deux options alors que leur propre culture ne leur en offre qu’une. L’expression écrite leur ouvrira toutes sortes d’horizons et cela signifie qu’ils pourront améliorer, mettre en valeur et faire progresser leur propre culture, et cela leur permettra d’accéder à des mondes totalement différents.

La violence

Il s’agit d’un mode de vie où le savoir est absent, où il n’existe aucune référence à des barrières comportementales : vous vivez tout simplement dans l’instant présent, instant après instant. Dans ce monde les émotions ont une totale suprématie sur la raison, cette dernière n’ayant aucune place, sans parler même de pouvoir se chercher, explorer alentours, et découvrir d’autres manières de se comporter. C’est un fléau qui conduit à fuir toute éducation, avec pour conséquence qu’aucun sujet ne peut être abordé sans tomber dans la caricature du tout noir ou tout blanc. Dans ce monde, ceux qui sont sans éducation sont condamnés à vivre une vie où toute forme de curiosité est absente.
C’est un mode de comportement en circuit fermé où même le meurtre peut trouver sa justification.
Alan Duff, extrait de Maori, the Crisis and the Challenge (les Maori, leur crise et leur challenge.

PI. Dans votre livre, les Maori, leur crise et leur challenge, vous évoquez le problème de la violence et son lien avec l’éducation et les mécanismes de la pensée ; ce sont des sujets proches de votre propre ligne de recherche ainsi que des problèmes mondiaux. Est-ce cette préoccupation qui vous a incité à lancer la campagne de collecte de livres pour les enfants afin qu’ils puissent en rapporter un chez eux et le garder ?
AD. Oui. Dans C’étaient des Guerriers, il y avait un personnage du nom de Beth qui errait à travers sa maison en réalisant qu’elle était issue d’une société sans livres et qui ne menait nulle part. Ensuite je me suis rendu dans une école et j’ai demandé aux enfants de lever la main s’ils possédaient des livres chez eux. Presque aucune main ne s’est levée, et c’est ainsi que tout a commencé.

PI. Avez-vous d’abord ciblé les écoles situées dans votre propre secteur ?
AD. Oui, j’ai commencé à Hastings dans les écoles les plus pauvres et actuellement le programme couvre toutes les écoles les moins favorisées dans tout le pays. Notre programme concerne 300 écoles réparties à travers le pays et nous avons eu l’occasion de fêter le millionième livre placé dans un foyer. Soixante-dix mille enfants et presque chaque enfant pauvre en Nouvelle-Zélande est maintenant touché par ce programme.

PI. Placer un million de livres dans des foyers défavorisés est un véritable exploit. Comment avez-vous réussi à informer les enfants dans les écoles de l’existence de ce programme ?
AD. Nous utilisons des acteurs afin de transmettre notre message. Nous faisons appel à des personnalités en vue ainsi qu’à des vedettes de la télévision, car nous savons que ce sont elles que les enfants voient et écoutent. Ces personnes portent le message et vont en parler dans les écoles.

PI. Vous appuyez-vous sur des bases philosophiques dans votre travail ?
AD. Je crois que la plupart de ceux d’entre nous qui réussissent dans la vie se voient gratifiés d’un talent d’un genre ou d’un autre, et dans le cadre de notre responsabilité morale nous devons rendre quelque chose à la société. Nous devons donner.

Contact : Alan Duff, fax : 646 877 4586

Auteur : Shirley Nairn, correspondante de Partage international , Nouvelle Zélande
Thématiques : peuples et traditions, éducation
Rubrique : Divers ()