Accomplir notre devoir pour le bien de tous – [sommaire]
Réflexions sur la Bhagava Gita*
par Swami Nirliptananda,
La vérité vient de la dévotion et de la compréhension. Comme Arjuna, nous nous trouvons tous, à un moment ou à un autre, confrontés à choisir entre nos devoirs et nos préférences. Mais la petite part de souffrance qu’il nous faut endurer pour accomplir nos obligations nous purifie.
Le but de notre vie est d’atteindre la vérité ultime, la libération, mais il existe également des buts relatifs, très importants pour parvenir au but ultime.
Nous ne pouvons atteindre la libération qu’en nous efforçant d’agir de manière juste, en suivant la voie du dharma. Si chacun fait ce qui lui plaît, il y aura des conflits d’intérêts, mais si nous essayons de faire cause commune et d’agir pour le bien de tous, nous oublierons notre intérêt personnel. Tel est l’objectif du dharma.
Bhakti signifie dévotion à la vie. Une véritable dévotion à l’égard du Seigneur s’exprime par le service à l’humanité souffrante. Que notre service soit une offrande au Seigneur. Réservons-lui une place dans le secret de notre cœur. N’oublions jamais de nous en remettre à lui. Sinon, nous ne connaîtrons pas la paix.
Choisir le juste sentier
Arjuna pose au Seigneur Krishna une question importante : « Ô, Seigneur, si tu accordes tant de valeur au sentier de la connaissance, pourquoi me forces-tu à commettre une action aussi terrible ? » Arjuna ne veut pas prendre part au combat, mais le Seigneur Krishna lui conseille de prêter une oreille attentive. Savoir écouter est une forme de yoga.
Le Seigneur Krishna dit : « Si tu refuses de prendre part à cette bataille, ô Arjuna, tu commettras une faute. » Arjuna pensait, au contraire, que c’était une faute de se battre. Nous pensons tous de même. Nous n’avons pas envie de lutter pour obtenir quelque chose. Nous attendons des résultats tout faits, miraculeux. Nous préférons la facilité. Nous voulons une religion confortable. Toutes les valeurs spirituelles doivent être à notre convenance. Non seulement le sentier doit être facile, mais nous voulons des résultats immédiats. Certains instructeurs spirituels font ce genre d’offre. La religion doit devenir une sorte de drogue : on veut une drogue pour s’endormir et une autre pour rester éveillé.
Lorsque Arjuna dit à Krishna qu’il préfère vivre d’aumônes, celui-ci reste ferme et, finalement, Arjuna cède, et dit : « Tout cela n’est pas très clair pour moi. Tu es mon gourou. S’il te plaît, instruis-moi. » Pour finir, il accepte de faire ce que le Seigneur Krishna lui demande. Celui-ci ne change rien aux règles, mais il rend Arjuna plus sage en lui expliquant la philosophie de la vie. Aujourd’hui, « l’explication » fait défaut, car on ne recherche plus la connaissance, et tout le monde est confus, l’enseignant comme l’élève.
Le Seigneur Krishna affirme que, dès le début de la création, il y a eu un sentier double, le sentier de l’action et de la connaissance. Le but de la vie humaine est d’acquérir de l’expérience et d’accéder ainsi à la connaissance. Il existe deux manières d’acquérir de l’expérience : directement ou indirectement. Directement : lorsque, par exemple, on se brûle la main dans le feu, on se rend compte que le feu est dangereux. Indirectement : notre expérience peut être utile à ceux qui en sont les témoins. Il en est ainsi depuis les origines de la création. Tant que notre conscience n’est pas suffisamment développée, il nous faut apprendre par la souffrance.
La perfection
Le but de la vie est d’atteindre la perfection : de nous libérer de toute négativité, de l’ignorance qui nous domine, en accédant à la connaissance. La perfection existe en nous et nous devons en faire l’expérience. Nous devons faire l’expérience d’atma, l’âme, qui est parfaite. Donc, c’est la réalisation de cette perfection en nous qui est le but de la vie.
Nous pouvons nous demander si la perfection existe réellement. Si nous procédons à une analyse de nous-mêmes, nous découvrirons que nous pensons toujours être capables de réaliser quelque chose de plus grand, de plus élevé. Notre aspiration nous pousse à nous élever sans cesse davantage. Cette aspiration vient d’atma et elle ne cessera que lorsque nous aurons atteint la perfection. Tant que nous n’y serons pas parvenus, il nous manquera quelque chose.
Le Seigneur Krishna affirme que nous ne pouvons atteindre la perfection par simple renonciation à l’activité. Nous avons souvent envie de nous débarrasser des contraintes de la vie active, mais personne ne peut rester inactif, même pendant quelque temps, car nous sommes irrémédiablement liés à l’action par les gunas, les caractéristiques de notre nature. Nous pensons que nous sommes libres de faire ce que nous voulons, mais le Seigneur Krishna explique que c’est tout le contraire. Tout d’abord, nous ne savons pas réellement ce que nous voulons faire. A un certain moment, nous désirons faire une chose et l’instant d’après nous voulons en faire une autre. A un moment, nous pensons que telle chose est juste, puis nous pensons qu’elle ne l’est pas. Pourquoi en est-il ainsi ? C’est notre nature qui nous pousse dans une certaine direction et nous force à faire certaines choses, alors que nous pensons les faire librement.
Les caractéristiques essentielles de cette nature sont les trois tendances principales qui existent en nous. La tendance inactive, tamasique, nous rend docile, et nous donne envie de ne rien faire. La tendance active, rajasique, nous pousse à faire sans cesse quelque chose, à être toujours occupé. Et la tendance paisible, satvique, nous pousse à regarder les choses, à les examiner et, après une analyse correcte, à faire ce qui est juste. Tant que nous sommes dominés par les caractéristiques tamasiques et rajasiques, nous sommes désespérément forcés de faire une chose ou l’autre, sans savoir pourquoi.
Liés par l’action
Le Seigneur Krishna explique que lorsque nous nous contentons de rester assis à ne rien faire, imposant une contrainte à notre corps alors que notre esprit ne connaît pas le repos, nous vivons comme des hypocrites. Mais lorsque nous contrôlons nos sens par le mental, et que nous sommes détachés des actions passées et présentes, notre attitude est excellente. C’est seulement lorsque nous avons la maîtrise de nos sens, sans que notre action soit entravée, que nous sommes libres. Sinon, les tendances de notre nature nous forcent à suivre une direction particulière, comme nous pouvons le constater dans la vie quotidienne. Nous prenons l’habitude de faire tantôt ce qui est juste, tantôt ce qui nous plaît, et notre esprit et nos sens vont sans cesse de l’un à l’autre.
Le Seigneur Krishna nous conseille de rejeter ce qui est agréable et de rechercher uniquement ce qui est juste. Lorsque Arjuna préfère choisir la facilité, la voie de la connaissance, et s’étonne que le Seigneur Krishna lui conseille de choisir plutôt la voie de l’action, celui-ci répond que l’activité est supérieure à l’inactivité, et il conseille à Arjuna de remplir ses obligations.
Le Seigneur Krishna explique que le monde tout entier est lié par l’action, étant donné que nous sommes obligés de travailler pour maintenir notre existence physique, et que, même lorsque nous pratiquons la méditation ou étudions les Ecritures, nous sommes engagés dans une activité. Cependant, lorsque nous accomplissons un travail dans un esprit de sacrifice, nous n’en sommes pas esclaves. Ce n’est que par le sacrifice que nous trouvons le bonheur ; il n’existe pas d’autre voie. Le sacrifice nous libère, alors que tout travail accompli sans sacrifice nous rend esclaves, nous attache à la roue de la naissance, de la maladie, de la vieillesse, de la mort : le chemin de la souffrance. C’est pourquoi le Seigneur Krishna nous conseille d’agir seulement pour le bien des autres, libres de tout attachement.
L’action juste purifie l’âme
Agir pour le bien du monde, pour tous. C’est le moyen de nous purifier intérieurement, tout comme nous nettoyons notre corps avec de l’eau et du savon. Sans désintéressement, il n’existe pas de joie, mais seulement un égoïsme de plus en plus grand.
Si nous ne respectons pas la nature, nous ne pouvons connaître la paix. Malheureusement notre avidité nous pousse à l’exploiter de manière agressive. Sans esprit de sacrifice, l’homme est rempli d’avidité. Cette avidité est comme un puits sans fond : elle ne peut jamais être comblée. Elle est comme un feu que l’on ne peut éteindre, qui brûle la Terre entière et qui finira par détruire toutes ses ressources.
Cependant, le Seigneur Krishna affirme que, lorsque nous prenons quelque chose dans la nature, il est de notre devoir de donner autre chose en échange. Lorsque nous coupons un arbre, nous devons en replanter un autre. Si nous nous contentons de couper les arbres, il ne restera plus de forêts et il se produira un déséquilibre écologique, dont nous serons responsables. Lorsque nous prenons quelque chose sans rien donner en échange, nous agissons comme des voleurs. Ce n’est que lorsque nous prenons les restes d’un sacrifice que nous sommes libérés du péché. Si nous ne partageons pas ce que nous possédons avec les autres, nous commettons une faute, nous violons la loi de la réciprocité.
La conscience est notre véritable guide
Nous avons besoin d’une force de police pour faire respecter la loi, mais nos anciens instructeurs, les Rishis, qui faisaient preuve d’intuition, imprégnaient cette loi dans notre conscience, de manière à ce que nous sachions que violer la loi universelle engendre la souffrance. Ils ne nous disaient pas que notre avidité nous fait pécher contre le Tout Puissant, mais contre nous-mêmes. Quelles que soient nos actions, nous en récolterons les fruits. Grâce à cette expérience, nous comprendrons qu’il est préférable pour nous de faire ce qui est juste, ce qui nous évitera de souffrir. Si nous ne travaillons pas dans un esprit désintéressé, nos propres actions se retourneront contre nous. Nous nous conduisons soit comme notre ami, soit comme notre propre ennemi.
Lorsque nous violons la nature, elle nous rend la pareille. Prenons l’exemple de la nourriture. Nous dépendons d’elle pour notre existence, mais lorsque le sol est pollué, nous sommes nous-mêmes victimes de cette pollution et nous tombons malades. Autre chose encore, nous faisons de la cuisine pour dix alors que nous ne sommes que deux, et nous jetons les restes, tandis que, chaque jour, des milliers de personnes, dans d’autres parties du monde, meurent de faim. De plus, nous dépendons de l’air, prana, pour vivre. Prana, c’est la vie. Il est donc essentiel de préserver la qualité de notre atmosphère.
Vivre en vain
La pluie est indispensable pour produire de la nourriture. La pluie vient de yajna, le sacrifice, et yajna vient du karma. Le karma est venu du Veda, la connaissance, et le Veda, de l’Impérissable. Donc le Veda, qui imprègne tout, est centré en yajna. Yajna donne shanti, la paix intérieure, et shanti vient du Veda, donc de l’Impérissable, du Tout Puissant lui-même.
Cela signifie que la manière dont nous nous conduisons dans ce monde est importante, qu’il ne s’agit pas simplement d’accomplir des rituels. C’est pourquoi le Seigneur Krishna explique que lorsque nous faisons la cuisine pour nous-mêmes sans partager, nous ne mangeons rien d’autre que du péché. Toute une philosophie sociale s’est développée, centrée sur le principe du sacrifice : lorsque nous ne suivons pas ce chakra, cette « roue » ou principe du partage, du don mutuel, mais qu’au contraire nous ne pensons qu’à satisfaire nos sens et à faire ce qui nous plaît, sans nous préoccuper d’autrui, nous vivons en vain.
Les Vedas mentionnent deux sentiers : le sentier de non-retour et le sentier de retour. Cependant, il existe un troisième sentier : le sentier de non départ et de non-retour. C’est le sentier dominé par le guna tamasique. Nous nous trouvons sur ce sentier lorsque nous sommes indolents, lorsque nous n’avons aucune aspiration dans la vie, lorsque nous ne bougeons pas de l’endroit où nous sommes et ne faisons aucun progrès. Si nous n’avons aucune sorte d’aspiration, nous perdons cette vie humaine.
Si nous vivons en vain, nous ne serons pas libérés, mais nous ne nous incarnerons plus en tant qu’être humains. Nous descendrons. Comme une mouche, nous naîtrons et mourrons sans relâche. Le Seigneur Krishna explique que, lorsque nous ne respectons pas ce chakra du don mutuel, et que nous essayons au contraire de l’exploiter à notre profit, nous vivons en vain ; notre vie est dénuée de valeur, nous la gaspillons, car nous ne l’utilisons pas comme elle devrait l’être.
Depuis que nous sommes venus au monde, nos parents se sont souvent passés de sommeil et de nourriture pour prendre soin de nous et nous aider à grandir. Lorsque nous sommes devenus des adultes, nous avons à notre tour des obligations à l’égard de nos parents lorsqu’ils sont âgés et qu’ils sont devenus vulnérables et dépendants.
Nos devoirs
Les cinq devoirs ou yajnas sont d’adorer le Seigneur chaque jour ; de relire chaque jour un passage des Ecritures ; de veiller sur nos parents âgés et sur notre famille ; d’agir pour le bien commun ; et de prendre soin de notre environnement. A tous les niveaux, l’homme a des devoirs à remplir.
L’humanité est la couronne de la Création, mais elle a également une grande responsabilité. Quelqu’un de civilisé se doit de protéger les autres, mais, au lieu de cela, l’homme exploite, détruit. Il affirme même que les animaux ont été créés pour lui servir de nourriture. Mais nous ne sommes pas sur la Terre pour tout détruire, et prétendre que, puisque nous sommes au sommet de la Création, nous avons tous les droits, ne fait que nous rabaisser à un niveau plus bas que celui des animaux, qui n’utilisent que ce dont ils ont réellement besoin pour survivre.
Tant que nous dépendrons des autres, nous leur devrons quelque chose : il existe des dettes à payer. Tant que nous ne les avons pas remboursées, nous vivons en vain. Les devoirs à l’égard de nos parents âgés et de nos instructeurs sont primordiaux. Toutes les autres obligations sont secondaires. Notre vie sera vaine si nous refusons d’accomplir nos devoirs essentiels ou quelque autre type de yajna.
Ce n’est que lorsque nous sommes en sécurité dans le Soi, et que nous trouvons la joie, centrés dans atma, que nous n’avons plus d’obligations. L’implication est très importante. Le Seigneur Krishna souligne que si nous accomplissons nos devoirs dans un esprit juste, notre nature sera si évoluée que nous n’aurons plus grand chose en commun avec ce monde. Nos sens trouveront alors leurs délices dans le Divin. Lorsque nous glorifions et servons le Seigneur, tout notre être finit par se tourner vers lui et nous dépendons alors totalement de lui.
Jusque là, nous avons tous quelque chose à faire. Lorsque nous remplissons nos obligations, l’atmosphère et l’harmonie sur la Terre deviennent bénéfiques à notre vie spirituelle. Comme l’indique le Seigneur Krishna, il existe un chakra, ou un cycle de « donner et prendre ». Ce chakra est basé sur le sacrifice. Les devoirs et le dharma sont également basés sur le sacrifice. Toute notre vie repose sur le sacrifice. Grâce à lui, notre nature et notre esprit sont purifiés. Nous devons apprendre à trouver notre joie dans le sacrifice, et non pas dans l’exploitation d’autrui.
Ne laissons pas le rejet du désir nous conduire à l’inaction. Et ne devenons pas non plus inactifs lorsque nous ne travaillons pas pour nous-mêmes. Au contraire, nous devrions être d’autant plus actifs lorsque nous travaillons pour le bien du monde. Et, loin de vouloir en tirer un quelconque avantage personnel, nous devrions y mettre tout notre cœur afin que chacun puisse en bénéficier.
Le Seigneur Krishna affirme que, bien qu’il n’ait rien à perdre ou à gagner personnellement, il travaille. En effet s’il s’arrêtait, toute chose s’arrêterait car chacun suivrait son exemple et il serait responsable de la destruction de ce monde. Si seulement les êtres humains pouvaient penser de la même façon, nous aurions tous un sens plus élevé de nos responsabilités et éviterions toute action qui puisse être cause de souffrance inutile.
L’évolution vient de l’intérieur
Le monde peut évoluer grâce au travail désintéressé, mais pas au moyen de la technologie. Il ne peut évoluer que de l’intérieur, pas de l’extérieur. L’évolution est quelque chose qui se fait par l’intermédiaire de la conscience. Notre monde, qu’il nous plaise ou non, est à l’image de notre conscience. Il se développe dans la mesure de notre transformation intérieure. C’est pourquoi le Seigneur Krishna affirme que toute la création est interdépendante. Il est donc nécessaire de nous aider les uns les autres. En agissant ainsi, nous ferons le bonheur de tous. Om Tat Sat Hari Om.
* La Bhagavad Gita, ou « Chant de Dieu », un des textes sacrés indous, rapporte les dialogues échangés entre Krishna, une incarnation de Vishnu, et Arjuna son disciple.
L’éducation et le « monde sans livres » – [sommaire]
Interview de Alan Duff par Shirley Nairn,
Alan Duff fut élevé au rang de Membre de l’Empire britannique en 1994 en raison de sa contribution à la littérature. Auteur de plusieurs ouvrages, il est plus spécialement connu pour son roman sur le peuple Maori, C’étaient des Guerriers, qui devint plus tard un film acclamé dans le monde entier. Tous ses ouvrages essaient de sensibiliser les peuples indigènes aux bienfaits de l’éducation.
En 1992, A. Duff démarra « Des livres chez Soi », programme financé par des sponsors privés et des subventions publiques. Présent dans plus de 300 écoles néo-zélandaises à budget réduit, il a permis l’introduction de plus d’un million de livres dans des foyers défavorisés. Les ouvrages sont choisis par les élèves, d’après les conseils de leurs professeurs et de leurs parents. Les enfants emportent les livres chez eux et en font souvent profiter leur famille et leurs amis. Shirley Nairn, notre correspondante en Nouvelle-Zélande, s’est entretenue avec Alan Duff, à son domicile de Havelock North.
Partage international : Dans vos livres, vous affirmez que l’éducation et la lecture sont des besoins primordiaux pour l’humanité. Pourriez vous expliquer pourquoi vous accordez tant d’importance à l’éducation ?
Alan Duff : Le fonctionnement du monde est basé sur l’expression écrite qui ne se réduit pas seulement à la transmission de l’information mais représente également la connaissance, sert de référence et permet l’auto-analyse. Sans expression écrite, l’auto-analyse est impossible. Aucune culture n’a pu se maintenir avec succès dans la durée sans s’appuyer sur l’expression écrite.
PI. Lorsque la tradition orale se transmet d’une génération à la suivante il y a, selon vous, dissolution de la volonté des individus. Du fait qu’ils ne savent pas lire correctement, ils ont tendance à s’en remettre à l’autorité de leurs chefs, perdant ainsi leur capacité à réfléchir par eux-mêmes. La tradition orale réduirait-t-elle la capacité des individus à agir de manière indépendante ?
AD. Oui, tout à fait. C’est pour cette raison que l’Eglise catholique n’autorisa pas à ses propres fidèles l’accès à l’écrit. L’expression écrite est empreinte de puissance et donne accès au pouvoir. J’estime que le pouvoir devrait revenir à chacun et ne devrait pas être monopolisé par quelques individus.
PI. Vous insistez vraiment sur le fait que la lecture est d’une grande importance pour les peuples indigènes. Vous allez même jusqu’à affirmer que s’ils avaient le choix entre rester pendant cinq ans en immersion dans leur propre culture ou passer cinq ans avec la possibilité de lire un nouveau livre chaque semaine, ils s’en sortiraient mieux dans ce monde en mutation avec la seconde option. Quels sont vos commentaires à ce sujet ?
AD. L’expression écrite peut leur donner les deux options alors que leur propre culture ne leur en offre qu’une. L’expression écrite leur ouvrira toutes sortes d’horizons et cela signifie qu’ils pourront améliorer, mettre en valeur et faire progresser leur propre culture, et cela leur permettra d’accéder à des mondes totalement différents.
La violence
Il s’agit d’un mode de vie où le savoir est absent, où il n’existe aucune référence à des barrières comportementales : vous vivez tout simplement dans l’instant présent, instant après instant. Dans ce monde les émotions ont une totale suprématie sur la raison, cette dernière n’ayant aucune place, sans parler même de pouvoir se chercher, explorer alentours, et découvrir d’autres manières de se comporter. C’est un fléau qui conduit à fuir toute éducation, avec pour conséquence qu’aucun sujet ne peut être abordé sans tomber dans la caricature du tout noir ou tout blanc. Dans ce monde, ceux qui sont sans éducation sont condamnés à vivre une vie où toute forme de curiosité est absente.
C’est un mode de comportement en circuit fermé où même le meurtre peut trouver sa justification.
Alan Duff, extrait de Maori, the Crisis and the Challenge (les Maori, leur crise et leur challenge.
PI. Dans votre livre, les Maori, leur crise et leur challenge, vous évoquez le problème de la violence et son lien avec l’éducation et les mécanismes de la pensée ; ce sont des sujets proches de votre propre ligne de recherche ainsi que des problèmes mondiaux. Est-ce cette préoccupation qui vous a incité à lancer la campagne de collecte de livres pour les enfants afin qu’ils puissent en rapporter un chez eux et le garder ?
AD. Oui. Dans C’étaient des Guerriers, il y avait un personnage du nom de Beth qui errait à travers sa maison en réalisant qu’elle était issue d’une société sans livres et qui ne menait nulle part. Ensuite je me suis rendu dans une école et j’ai demandé aux enfants de lever la main s’ils possédaient des livres chez eux. Presque aucune main ne s’est levée, et c’est ainsi que tout a commencé.
PI. Avez-vous d’abord ciblé les écoles situées dans votre propre secteur ?
AD. Oui, j’ai commencé à Hastings dans les écoles les plus pauvres et actuellement le programme couvre toutes les écoles les moins favorisées dans tout le pays. Notre programme concerne 300 écoles réparties à travers le pays et nous avons eu l’occasion de fêter le millionième livre placé dans un foyer. Soixante-dix mille enfants et presque chaque enfant pauvre en Nouvelle-Zélande est maintenant touché par ce programme.
PI. Placer un million de livres dans des foyers défavorisés est un véritable exploit. Comment avez-vous réussi à informer les enfants dans les écoles de l’existence de ce programme ?
AD. Nous utilisons des acteurs afin de transmettre notre message. Nous faisons appel à des personnalités en vue ainsi qu’à des vedettes de la télévision, car nous savons que ce sont elles que les enfants voient et écoutent. Ces personnes portent le message et vont en parler dans les écoles.
PI. Vous appuyez-vous sur des bases philosophiques dans votre travail ?
AD. Je crois que la plupart de ceux d’entre nous qui réussissent dans la vie se voient gratifiés d’un talent d’un genre ou d’un autre, et dans le cadre de notre responsabilité morale nous devons rendre quelque chose à la société. Nous devons donner.
Contact : Alan Duff, fax : 646 877 4586
Interview de Kofi Annan par Djibril Diallo,
Dans cet entretien, Kofi Annan examine le rôle de l’ONU dans le nouveau millénaire, dresse le bilan de ses succès au cours des cinquante dernières années, en particulier en ce qui concerne le Pnud (Programme des Nations unies pour le développement).
Djibril Diallo : Monsieur le secrétaire général, ma première question portera sur un thème qui est un peu votre leitmotiv. Vous dites souvent, en effet, qu’il ne peut y avoir de paix sans développement. Quels sont, à votre avis, les facteurs clé de la paix et du développement ?
Kofi Annan : Dans le monde où nous vivons, la plupart des pays actuellement en conflit sont également touchés par la pauvreté. Ils manquent d’un bon gouvernement ; ils n’assurent pas à leurs peuples les conditions de vie minimales. J’entends par là l’éducation, l’hygiène et l’eau pure. Lorsque ces nécessités sont satisfaites et qu’il existe un système de régulation correct et un gouvernement convaincu que l’environnement est un facteur d’éveil et de développement des capacités humaines, cela libère les énergies des gens, qui peuvent ainsi prendre part à l’activité économique et sociale et, de la sorte, forger leur avenir. Ils sont alors trop absorbés par ces tâches de construction pour se lancer dans ces conflits où ces guerres que nous avons vu ravager tant de pays.
DD. De plus en plus, les besoins humanitaires prennent le pas sur les besoins du développement. Les pays en développement, par exemple, craignent que l’argent collecté pour la reconstruction du Kosovo n’entraîne une diminution des fonds consacrés à leurs projets de développement.
KA. Une intervention humanitaire est, par nature, une intervention d’urgence, une question de vie ou de mort pour un peuple. L’action contre la pauvreté, menée en collaboration avec les pays pauvres pour essayer d’améliorer leur situation, est une action permanente, et qui doit se poursuivre. Financer une intervention d’urgence dans une région du monde au détriment de la tâche essentielle de développement menée dans d’autres régions serait imprévoyant et malheureux.
Tous les responsables, politiques et autres, des pays donateurs avec lesquels j’ai discuté, y compris dans le cadre de l’Assemblée générale, m’ont assuré que telle n’était pas leur intention, car ils comprennent à quel point est essentielle la lutte contre la pauvreté et pour le développement. Ils savent aussi que cette lutte exige un effort de longue durée. Sans l’investissement nécessaire, soit sous la forme de l’Aide publique au développement (APD), de prêts, de subventions, d’allégements de la dette ou d’encouragements à l’investissement privé, un pays ne fait pas le progrès souhaité ; il peut même régresser. C’est pourquoi j’espère que les donateurs tiendront leurs promesses et ne réduiront pas l’aide qu’ils apportent à des régions comme l’Afrique ou l’Asie du Sud.
Les réussites
DD. Quelles sont, selon vous, sur les cinquante dernières années, les réussites les plus marquantes des Nations unies ?
KA. L’ONU est née d’un conflit. C’est pourquoi, au moment de sa création, ses fondateurs étaient très conscients de la nécessité d’éviter les guerres et de protéger l’individu. C’est également le sens de la campagne que j’ai menée en direction du public pour lui expliquer les idéaux de cette organisation, qui sont de protéger et de défendre ce qui appartient aux peuples. Sa Charte commence par ces mots : « Nous, les peuples… ». Je placerai toujours l’individu au centre de toutes nos actions.
L’une des réussites majeures de l’ONU, à mon avis, a trait aux droits de l’homme. Elle a été de rendre à l’individu sa dignité et le respect qui lui est dû. Je me demande parfois ce qui se serait passé si nous avions eu ce point de repère, si nous avions eu cette convention avant la Seconde Guerre mondiale. Cela n’aurait peut-être pas sauvé tout le monde, mais on aurait au moins eu une base pour dire : « Attendez une minute ! Cela n’est pas juste. Vous violez les droits de ces personnes. » Les choses auraient probablement été différentes. Je tiens cette protection des droits de l’homme pour une de nos réussites. Une autre concerne la décolonisation. Lorsque l’on considère le nombre de nations et d’êtres humains que cette organisation a fait accéder à la liberté et auxquels elle a donné une chance de prendre leur vie et leur destinée en mains, voici une réussite majeure.
Il y a eu également des progrès dans le domaine du développement. Si l’on examine les résultats de l’ensemble des conférences mondiales que nous avons tenues, on constate que nous avons vraiment réussi à mettre le développement à l’ordre du jour. Nous avons mis en place un agenda au niveau mondial qui, s’il est respecté, nous aidera à améliorer le sort des pauvres. Certains pays, comme la Chine, analysent les résultats de chacune de ces conférences et s’efforcent de les intégrer dans leurs plans, à tous les niveaux, du fédéral au local.
Un succès majeur concerne le respect de l’environnement. Avant le sommet de Rio de 1992, tenu sous l’égide des Nations unies, la question de l’environnement, même si l’on en parlait, ne retenait pas l’attention autant qu’aujourd’hui. C’est l’ONU qui a mis à l’ordre du jour la notion de développement durable, en matière de santé, d’hygiène et de contrôle des naissances, elle a obtenu des résultats remarquables. Nous avons ainsi largement de quoi être fier, beaucoup a été fait. C’est un bilan particulièrement riche pour une organisation qui n’a que 50 ans. Bien entendu, il ne faut pas nous endormir sur nos lauriers. Les défis à relever sont encore gigantesques, et il nous faut poursuivre nos efforts.
DD. Quel est la place du Pnud dans l’éradication de la pauvreté ?
KA. On pourrait dire que le Pnud est le poste avancé du système des Nations unies. Il est à l’œuvre dans pratiquement tous les pays en développement, où il travaille de concert avec les gouvernements, les individus et le public. Pour la plupart des gens, les membres de l’ONU à l’œuvre sur le terrain, qu’ils appartiennent au Pnud, à l’Unicef ou au HCR, représentent le visage humain de notre organisation. L’ONU, c’est ce que nous accomplissons sur place.
Les efforts du Pnud pour développer les capacités locales, en collaboration avec la société civile, les ONG et le secteur privé, sont absolument essentiels. Le travail concret et les études qu’il a menés sur le terrain ont prouvé que les pauvres, pour peu qu’on leur donne une chance, de bons conseils, de l’argent, et qu’on les forme aux techniques de gestion et de management, peuvent faire beaucoup pour eux-mêmes. Nous devrions être capables de les aider à devenir autonomes – de leur apprendre à pêcher plutôt que de leur donner des poissons.
Il y a, en outre, d’autre domaines où l’action du Pnud est vitale. Par exemple, dans le développement de l’éducation des filles ou le rattrapage du retard technologique. Il est important d’aider les gouvernements à dépasser certains vieux schémas de comportements et ainsi à se débarrasser de quelques-unes de leurs faiblesses pour pouvoir aller de l’avant.
Les objectifs
DD. Dans quels domaines l’ONU doit-il être renforcé, et qu’est-ce que cela implique ?
KA. Quand on parle de renforcer l’ONU, il faut l’entendre dans le sens le plus large. J’ai dit dès mon installation que seul, je ne pouvais rien faire. Les Nations unies doivent travailler en partenariat avec la société civile, les gouvernements, le secteur privé et les fondations, si elles veulent avoir un impact sur les crises qu’elles traitent. C’est pourquoi je crois que nous devrions renforcer notre capacité à coopérer avec toutes ces instances et tous ceux qui sont directement impliqués dans ces crises.
Je crois aussi nécessaire de renforcer nos propres systèmes, nos différentes institutions – c’est ce que vise, précisément, la réorganisation entreprise depuis quelques années. Notre organisation doit renforcer la cohérence entre les divers organismes et les agences qui la composent – le Pnud, le Secrétariat, l’Unicef – et même étendre ses efforts au-delà du système onusien, de façon non seulement à avoir une ligne politique plus homogène, mais à réagir de manière plus responsable et coordonnée aux défis auxquels nous sommes confrontés. Il nous faut également développer nos capacités de persuasion et de mobilisation auprès des donateurs potentiels – gouvernements et individus – pour qu’ils donnent largement et nous soutiennent ainsi davantage dans notre lutte contre la pauvreté, nos efforts pour promouvoir l’éducation, la santé, et plus généralement dans toutes les questions vitales dont nous nous occupons.
Il nous faudrait aussi parvenir à mieux convaincre les pays donateurs de la nécessité d’élargir et d’accroître leur aide au développement. Aujourd’hui, on parle d’allégement de la dette. Mais cela ne suffit pas. Si nous pouvions obtenir d’eux qu’ils augmentent leur aide aux pays en développement, tout en améliorant, de notre côté, notre capacité à soutenir ces derniers dans leurs efforts pour mettre en place des institutions de base, alors seraient jetées les fondations du développement futur. Ces pays deviendront alors capables d’attirer les investisseurs. Et il faut bien comprendre que les conditions pour faire venir les capitaux étrangers sont les mêmes que celles qui encouragent les investisseurs nationaux et locaux à risquer leurs biens. Cela peut sembler une tâche redoutable, mais je la crois à notre portée. Et, à certains égards, nous avons déjà fait les premiers pas.
Nous devrions aussi relever dès maintenant le défi de la bonne gouvernance. Et quand je parle de défi de la bonne gou-vernance, je ne pense pas seulement aux pays en développement. C’est un défi qui nous concerne tous. Nous gouvernons dans une époque qui a changé. Nous gouvernons dans une ère de mondialisation, et il nous faut comprendre que ce qui se passe au niveau local peut avoir des répercussions au niveau international – et vice-versa. Par conséquent, quand nous aidons des dirigeants politiques à améliorer la manière dont ils gouvernent leur pays, à y renforcer le respect de la loi, à promouvoir la transparence et la responsabilité dans l’administration publique et à élaborer des systèmes de régulation adéquats, nous leur donnons la base solide et indispensable à tout progrès sain et durable.
Nous avons vu ce qui s’est produit depuis deux ou trois ans. Confrontés soudainement à une situation de crise, certains pays qui nous paraissaient bien fonctionner se sont plus ou moins effondrés en raison de la défaillance des institutions, des fondations et des systèmes de régulation fondamentaux. J’espère donc que nous centrerons de plus en plus notre effort d’assistance aux gouvernements sur la question de la gouvernance, et de l’édification d’une société basée sur le respect de la loi.
La sécurité humaine
DD. Quelles sont les questions les plus vitales auxquelles est confronté le nouveau millénaire ? Et quel rôle voyez-vous pour les Nations unies ?
KA. L’une des questions majeures qu’il va nous falloir traiter est celle de la sécurité humaine. La sécurité, dans son sens le plus large, est intimement liée au respect des droits de l’homme et de la dignité de chacune et de chacun. En termes de développement, cela signifie faire en sorte que la personne ordinaire – l’individu que l’ONU place au cœur de son action – dispose des moyens de base nécessaires à sa survie – c’est-à-dire la santé, l’éducation – et ait la possibilité de mener la vie la plus épanouie possible.
La sécurité humaine est également liée à la question de la paix – qui est plus que la simple absence de guerre – et à notre capacité à mettre fin aux conflits, parce que dans le monde d’aujourd’hui, ce sont les civils qui en sont les premières et principales victimes. Nous avons longtemps eu tendance à nous concentrer sur la souveraineté et la sécurité des Etats. Aujourd’hui, nous allons devoir prendre en compte une demande croissante qui veut que l’on accorde la priorité à la sécurité des personnes vivant dans ces Etats, non plus à celle de l’Etat en soi. Comment opérer cette transformation ? Qu’est-ce qui guidera l’ONU, dans un monde de guerres ethniques et de violence à l’intérieur des Etats eux-mêmes ?
Rien, dans la Charte des Nations unies, ne s’oppose à la reconnaissance de droits au-delà des frontières. En fait, tant dans sa lettre que dans son esprit, elle affirme ces droits de l’homme fondamentaux. Le problème ne provient donc pas de déficiences de cette charte, mais de nos difficultés à en appliquer les principes à notre ère nouvelle ; une ère où les notions strictement traditionnelles de souveraineté ne sont plus à la mesure des aspirations qui poussent partout les hommes à atteindre les libertés fondamentales. Les Etats souverains qui, il y a 50 ans, ont rédigé la Charte, s’étaient consacrés à la paix, mais ils avaient vécu la guerre. Ils en avaient connu toute l’horreur, mais ils savaient aussi qu’il y a des moments où l’usage de la force devient légitime dans la poursuite de la paix. C’est pourquoi la Charte déclare en toutes lettres : « Il ne sera pas fait usage de la force des armes, sauf dans l’intérêt commun. » Mais qu’est-ce que cet intérêt commun ? Qui le définira ? Qui le défendra ? Sous l’autorité de qui ? Et avec quels moyens d’intervention ? Ce sont là les questions immenses qui se posent à nous à l’aube de ce nouveau siècle.