Le pouvoir de l’amour et du service désintéressé

Partage international no 387novembre 2020

par Naoto Ozutsumi

Tetsu Nakamura (1946-2019) était un médecin japonais qui a consacré sa vie à améliorer les conditions de vie des habitants de régions reculées en Afghanistan. Il a construit des canaux d’irrigation et la terre desséchée s’est transformée en un sol fertile, ce qui a permis aux personnes touchées par la guerre de vivre à nouveau en paix. En décembre 2019, il a été abattu avec cinq autres Afghans par des terroristes, à Jalalabad.

Jeunesse et exercice de la médecine

Tetsu Nakamura est né à Fukuoka, dans une ville entièrement détruite par les bombardements américains qui ont décimé sa famille. Le garçon a été très influencé par sa grand-mère maternelle qui lui appris qu’il fallait protéger les faibles. Adolescent, il aime les insectes et veut devenir entomologiste, mais il choisira finalement la médecine. Ce sont ses convictions chrétiennes qui l’ont poussé à prendre cette décision. Toute sa vie, il a cru en « Emmanuel » (qui signifie « Dieu est avec nous »).

Son diplôme en poche, il exerce comme neuropsychiatre puis comme neurologue. En 1978, il participe à une expédition d’alpinisme dans les montagnes de l’Hindou Koush, entre l’Afghanistan et le Pakistan, car il veut y étudier des papillons.

De retour au Japon, il travaille comme neurochirurgien et se spécialise en anesthésiologie. Une association chrétienne lui offre alors la possibilité de travailler pour un hôpital de Peshawar, au Pakistan. Il accepte l’offre en partie parce qu’il connaissait déjà la région. Peshawar est proche de la frontière avec l’Afghanistan et de nombreux réfugiés afghans affluent dans la ville en raison de la guerre civile qui est amplifiée par l’invasion soviétique.

En 1983, Peshawar-kai, une ONG japonaise, est créée afin de soutenir les activités médicales de T. Nakamura au Pakistan. Après avoir suivi des formations complémentaires en médecine interne, chirurgie et médecine tropicale, il s’installe à l’hôpital, où il traite principalement des lépreux. Peu à peu il étend son travail dans les camps de réfugiés. Il développe, planifie et met en œuvre de nouveaux systèmes de « soins médicaux sans médecin » dans les villages afghans.

En 1991, avec d’autres membres du personnel, il quitte Peshawar et se rend dans la province de Kounar, en Afghanistan, en empruntant un terrain accidenté et des collines escarpées. En quelques années, ils parviennent à ouvrir trois cliniques dans cette région montagneuse.

Sécheresse grave et guerres en cours

Même après le retrait des forces soviétiques en 1989, le pays reste politiquement instable. En 1996, les talibans prennent le contrôle de Kaboul, la capitale, mais ne réussissent pas à unifier le pays. Les combats entre talibans et forces anti-talibans continuent. Au printemps 2000, une sécheresse sans précédent frappe le pays et un million de personnes sont acculées au bord de la famine. A la clinique, T. Nakamura voit souvent de jeunes mères lui amener leurs enfants mourants en état de dénutrition grave. Les enfants meurent aussi d’infections intestinales, telles que la diarrhée, à cause de la mauvaise qualité de l’eau. Sachant le rôle essentiel que joue l’eau potable dans le maintien de la d’une population, son prochain plan d’action était évident. Il se lance dans un projet ambitieux : creuser des puits, avec l’aide des villageois. En 2006, ils ont déjà creusé environ 1 600 puits. Ils réparent également des dizaines de canaux d’eau souterrains traditionnels appelés karez. Ces conduites souterraines à pente douce transportent l’eau d’une nappe phréatique vers la surface par gravité. C’est un système efficace qui rend disponibles de grandes quantités d’eau. Ces efforts étonnants ont permis aux populations locales de renouer avec la sécurité alimentaire. Le travail inlassable du Dr Nakamura a permis à de nombreux villageois de ne pas être obligés d’émigrer pour aller chercher ailleurs nourriture et eau potable.

En 2001, aucune aide internationale n’existait pour faire face au problème de la sécheresse. T. Nakamura et son équipe mettent en place des cliniques temporaires « sans médecins » dans plusieurs zones de Kaboul. Mais après les attaques terroristes à New York, ils ont dû cesser leurs activités en raison des bombardements de représailles par les Américains. T. Nakamura déclara plus tard : « Des gens mouraient devant nous… C’est incroyable de lâcher des bombes sur des gens ».

De retour au Japon, il lance un appel à la Diète, le parlement japonais, demandant que des mesures urgentes soient prises pour faire face à la grave sécheresse et à la faim [en Afganistan]. Il reçoit six millions de dollars avec lesquels son équipe a pu parer aux besoins alimentaires les plus cruciaux.

En 2004, un nouveau gouvernement est mis en place à Kaboul avec le soutien des Etats-Unis, pendant que les opérations de nettoyage des forces américaines contre les forces talibanes se poursuivent. La tension s’accroit et l’équipe est contrainte de quitter deux cliniques en zone montagneuse.

Le canal d’irrigation de Marwarid

Le réchauffement climatique a un effet direct sur l’approvisionnement en eau et, par conséquent, sur la production alimentaire. Avec l’augmentation des températures, la neige fond plus rapidement en haute montagne et provoque des inondations, l’eau de fonte s’écoulant trop rapidement pour pénétrer dans le sol et alimenter les aquifères comme cela se produirait dans des conditions météorologiques normales. En conséquence, le niveau des eaux souterraines baisse et les karez restent vides.

T. Nakamura remarque alors que la rivière Kounar pourrait fournir suffisamment d’eau pour irriguer tout au long de l’année. Ne connaissant rien à la conception de canaux, il lit des livres sur l’ingénierie hydraulique. Il met en pratique une ancienne méthode japonaise pour construire un déversoir diagonal et utilise également des gabions, des structures métalliques en forme de cages remplies de pierres, pour protéger les berges de la rivière afin qu’elles puissent être facilement réparées par les villageois si nécessaire. Entre 2003 et 2010, ils ont utilisé 500 tonnes de fil métallique pour fabriquer des dizaines de milliers de gabions. L’eau de la rivière étant trop tumultueuse, l’équipe a dû transporter d’énormes pierres provenant des montagnes voisines et les mettre dans le lit de la rivière pour réaliser un barrage avec des prises d’eau et des digues d’éperon. Plus de 60 chauffeurs et mécaniciens ont travaillé sans relâche sur le projet avec des engins lourds. T. Nakamura lui-même conduisait parfois une pelle mécanique.

Pour un salaire journalier de deux dollars et demi, des centaines d’habitants ont travaillé dur chaque jour dans l’espoir de récupérer leurs terres agricoles et de nourrir leurs familles. Ils étaient parfois 700 travailleurs par jour, parmi lesquels d’anciens soldats et des personnes venant des camps de réfugiés.

Les Japonais ont soutenu ce projet en donnant près de trois millions de dollars par an, provenant de quelques 20 000 donateurs. Les membres de Peshawar-kai ont travaillé dur pour collecter des fonds. De nombreux jeunes japonais sont également venus aider sur place.

L’équipe a planté des saules le long du canal. Ces arbres sont très utiles car ils renforcent les gabions avec leurs racines, fournissent de l’ombre aux personnes et aux animaux et atténuent les effets des inondations. Au total, un million d’arbres ont été plantés, dont des bandes de saules rouges pour atténuer la désertification.

La longueur du canal est d’environ 25 km et il compte 12 réservoirs, plusieurs ponts et vannes, et des aqueducs de dérivation d’environ 16 km. Le canal a été baptisé Marwarid, ce qui signifie « joyau ». Lorsque l’eau a finalement atteint sa destination à l’extrémité du canal en 2009, la joie était manifeste : on a même vu des gens pleurer.

Les équipes ont continué à construire d’autres canaux qui permettent à environ 650 000 personnes de cultiver la terre et de gagner leur vie. Mais leur travail ne s’est pas arrêté là ; une mosquée a également été construite, ainsi qu’une école coranique, un projet de grande importance pour la population locale, qui a ressenti un sentiment de libération de l’oppression.

La motivation du Dr Nakamura

L’amour, la compassion et l’altruisme ont été les principaux moteurs des actions de T. Nakamura. Il ne pouvait pas rester insensible aux difficultés des habitants de ces régions isolées. La philosophie de son équipe est la suivante : « Là où tout le monde se rend, les choses finiront par être faites. Allez plutôt là où personne ne veut aller. Faites ce que personne ne veut faire. »

Cet amour pour autrui l’a poussé à poursuivre son travail alors même que son propre fils de dix ans était en train de mourir d’une tumeur au cerveau. Il voulait le rejoindre, mais à cette époque, la situation en Afghanistan était terrible avec la sécheresse, les frappes aériennes américaines et la distribution de nourriture… Il réussit malgré tout à rentrer au Japon avant la mort de son fils. Il écrira plus tard dans son livre : « Cela m’a permis de mieux comprendre les sentiments des parents qui perdent leurs enfants à cause des bombardements et de la famine. »

La non-violence était son idéal. Lorsqu’il était avec les villageois, il n’avait pas d’arme, aussi dangereuse que soit la situation. Alors qu’ils étaient attaqués, il est allé jusqu’à dire à ses collègues de la clinique : « Ne ripostez jamais, même si vous devez mourir. »

T. Nakamura était sincère dans ses relations avec les villageois. Il a appris à les connaître, à parler leur langue et respecter leur culture. Il a écrit dans son livre : « La sincérité touche le cœur des gens ; elle permet de surmonter les conflits avec patience. Si l’on est sincère, on ne trahit pas, même si l’on est soi-même trahi. La sincérité apporte plus de sécurité que les armes. »

T. Nakamura était si modeste et humble qu’il ne se serait pas reconnu dans ce qu’a écrit sur lui Philip Stephens, rédacteur en chef adjoint du Financial Times : « Ceux qui ont regardé le documentaire de la télévision japonaise sur le projet du Dr Nakamura seraient sûrement d’accord pour dire qu’il est ce qu’on pourrait appeler un saint moderne. »

Le service de T. Nakamura pendant trois décennies en Afghanistan a été rendu possible grâce à son amour sincère pour ceux qui souffrent de la maladie, de la pauvreté et de la guerre. Cet amour s’est exprimé en pratique par la volonté d’atteindre des objectifs par tous les moyens ; par la sincérité, le respect et la non-violence dans ce pays déchiré par la guerre. Cet amour a été accepté avec gratitude par les Afghans, comme on a pu le constater par leurs réactions après sa mort. L’un d’entre eux a posté sur Facebook : « C’est une grande perte. Tous les Afghans aimaient le Dr Nakamura. Nous n’oublierons jamais ce qu’il a fait pour nous. Je suis vraiment triste que notre héros nous ait quittés. »

Références :
Tetsu Nakamura, God is with Us : My Thirty-Year Struggle in Afghanistan (Dieu est avec nous : mon long combat en Afghanistan, non traduit), NHK Publishing, 2013, Tokyo, Japon. Philip Stephens, A Japanese saint among the sinners of the Afghan war (Un saint japonais parmi les pêcheurs de la guerre afghane), The Financial Times, 2 Janv. 2020.
Water, Not Weapons : The Greening of Afghanistan (De l’eau, pas des armes : le verdissement de l’Afghanistan) [VO] disponible en VOD, 2019, NHK World-Japan.

Afghanistan Auteur : Naoto Ozutsumi, collaborateur de Share International. Il habite à Akita (Japon).
Thématiques : Sciences et santé, Société, environnement
Rubrique : De nos correspondants ()