Le pape François et le Soleil

L’un des plus grands défenseurs de l’énergie solaire nous a quittés

Partage international no 442juin 2025

par Bill McKibben

Le décès du pape François m’a profondément touché, non pas parce que je suis catholique (je suis méthodiste), mais parce que je me suis toujours senti porté par son esprit. En renouvelant l’espoir et l’énergie d’une institution aussi rigide que le Vatican, il nous incitait à modifier nos propres institutions sclérosées. Et en se montrant aussi solidaire des pauvres et des vulnérables, il donnait à tous un objectif à atteindre.

Le premier pape à choisir le nom de François a apporté une lueur d’espoir contre-culturelle dans une période sombre. Et il a démontré sa maîtrise de l’art du geste, en lavant les pieds de femmes, de prisonniers, de réfugiés musulmans. Seule Greta Thunberg, avec sa grève scolaire, a autant maîtrisé le pouvoir du geste dans la politique moderne.

Photo : Casa Rosada (Argentina Presidency of the Nation)CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons
Le pape François (1936 – 2025)

Mais il a aussi apporté cette détermination morale à la question du changement climatique, en en faisant le sujet de son encyclique de 2015, Laudato Si’, le document le plus important de son pontificat et sans doute l’œuvre la plus importante de ce millénaire. J’ai passé plusieurs semaines à vivre avec cette épître, longue comme un livre, afin d’en parler pour la New York Review of Books, et bien que j’aie brièvement rencontré l’homme lui-même à Rome, c’est cette rencontre avec son esprit qui me reste profondément en mémoire. Laudato Si’ est un document véritablement remarquable. Certes, il existe en réponse à la crise climatique (et il a été absolument crucial dans la préparation des négociations de Paris sur le climat, consolidant l’opinion des élites autour de l’idée qu’un accord était nécessaire). Mais il se sert aussi de la crise climatique pour parler de la modernité en termes larges et puissants.

Les problèmes écologiques auxquels nous sommes confrontés ne sont pas, à leur origine, technologiques, affirme François. Au contraire, « une certaine façon de comprendre la vie et l’activité humaines a dérapé, au détriment grave du monde qui nous entoure. » François n’est pas un luddite1  qui peut nier la beauté d’un avion ou d’un gratte-ciel ? »), mais il insiste sur le fait que nous avons succombé à un « paradigme technocratique », qui nous conduit à croire que « toute augmentation de puissance signifie « une augmentation du progrès lui-même » […] comme si la réalité, la bonté et la vérité découlaient automatiquement de la puissance technologique et économique en tant que telle. » Ce paradigme « exalte le concept d’un sujet qui, utilisant des procédures logiques et rationnelles, s’approche progressivement d’un objet extérieur et en prend le contrôle. » Les hommes et les femmes, écrit-il, sont depuis l’origine « intervenus dans la nature, mais pendant longtemps cela a signifié être en phase avec les possibilités offertes par les choses elles-mêmes et les respecter» Il s’agissait de recevoir ce que la nature elle-même autorisait, comme de sa propre main.

Dans notre monde, cependant, « les êtres humains et les objets matériels ne se tendent plus la main ; la relation est devenue conflictuelle» Avec l’immense pouvoir que nous confère la technologie, il est devenu « facile d’accepter l’idée d’une croissance infinie ou illimitée, si séduisante pour les économistes, les financiers et les experts en technologie. Elle repose sur le mensonge selon lequel les ressources terrestres sont infinies, ce qui conduit à une exploitation sans limite de la planète»

La dégradation de l’environnement, dit-il, n’est qu’un signe de ce « réductionnisme qui touche tous les aspects de la vie humaine et sociale. »

Je pense que le projet de François pour la Terre, un retour à la solidarité, avec une attention particulière aux plus démunis, est la seule chose qui puisse nous sauver à long terme. Mais cela prendra du temps ; évidemment, pour l’instant, nous avons choisi la voie inverse.

Entre-temps, François était un pragmatique convaincu, conseillé par d’excellents scientifiques et ingénieurs. De ce fait, il avait une préférence technologique claire : le déploiement rapide de l’énergie solaire partout. Il l’a préconisée parce qu’elle était propre et libératrice, le meilleur espoir à court terme d’apporter le pouvoir à ceux qui en sont privés, et de le laisser entre leurs mains, et non entre celles d’un oligarque quelconque.

L’été dernier, il a fait suite à Laudato Si’ par une lettre, Fratello Sole, qui rappelle que la crise climatique est alimentée par les énergies fossiles et qui poursuit : « Il est nécessaire d’opérer une transition vers un modèle de développement durable qui réduise les émissions de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, en se fixant comme objectif la neutralité climatique. L’humanité dispose des moyens technologiques pour faire face à cette transformation environnementale et à ses conséquences éthiques, sociales, économiques et politiques pernicieuses, et parmi eux, l’énergie solaire joue un rôle clé. »

Il ordonna donc au Vatican d’entreprendre la construction d’un champ de panneaux solaires sur un terrain lui appartenant près de Rome – un projet agrivoltaïque qui produirait non seulement de la nourriture, mais aussi suffisamment d’énergie solaire pour alimenter entièrement la cité-Etat qu’est le Vatican. Ce projet est conçu, selon ses propres termes, pour assurer « l’approvisionnement énergétique complet de l’Etat de la Cité du Vatican. » Autrement dit, le Vatican sera bientôt le premier Etat entièrement alimenté par le soleil.

Le degré d’émotion et d’amour dans cette décision est remarquable. Le pape a nommé son encyclique « Laudato Si’» (« Loué sois-tu ») d’après les deux premiers mots du Cantique au Soleil de son homonyme, et Fratello Sole lui est aussi étroitement lié, puisque ce sont les mots que saint François employait pour s’adresser à « Frère Soleil ». Je reproduis ici le début du cantique, en hommage à ces deux hommes et à leur humble communion avec le monde glorieux qui nous entoure.

Loué sois-tu Seigneur avec toutes tes créatures
Et tout particulièrement notre frère le Soleil,
Qui nous donne le jour et par qui tu nous éclaires.
Qu’il est beau, qu’il rayonne dans toute sa splendeur !
De toi, Très-Haut, il est à l’image.

1. Personne opposée à la technologie, en référence à Ned Ludd qui détruisit des machines lors de la révolution industrielle anglaise, les accusant de provoquer le chômage.

Auteur : Bill McKibben, éditeur du YES! Il est également le fondateur du site 350.org, et lauréat 2014 du Right Livelihood Award.
Sources : Reproduit avec permission : billmckibben.substack.com
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()