Le gouvernement sert le profit et la démocratie meurt

Partage international no 274juin 2011

Bien des problèmes du monde sont liés, et la voix des peuples fait partie de la solution.

Vandana Shiva est une militante écologiste qui a une formation de physicienne ; sa thèse traitait de physique quantique. Elle est bien connue pour son travail en faveur de pratiques plus saines dans le secteur agricole, de la protection de la biodiversité et de la promotion de la bioéthique, ainsi que pour son opposition à l’ingénierie génétique.

Dans une interview par Laura Flanders, le 30 avril 2011 (GRITtv, Etats-Unis), pour l’émission Comprendre la mainmise des grandes entreprises, elle a délivré une analyse très critique de la mercantilisation et de son impact préjudiciable sur presque tous les aspects de nos vies.

Au début de l’entretien, elle parle de Jaitapur en Inde, une zone à forte activité sismique, où une nouvelle centrale nucléaire devrait être construite. L’opposition à cette construction est antérieure à la catastrophe de Fukushima. Ce projet a commencé avec un accord américano-indien ; il implique l’ensemble des « grosses pointures » du secteur énergétique et a permis aux grandes entreprises d’investir massivement dans l’industrie nucléaire indienne. Le Dr Shiva a rappelé les paroles de l’ancienne secrétaire d’Etat américaine, Condoleeza Rice, qui avait déclaré à l’époque : « Nous allons continuer à utiliser le pétrole ; vous, vous développerez le nucléaire. » Cela signifie la confiscation de terres et la disparition de zones fertiles. Les populations ont protesté, les membres des collectivités locales dont les réclamations ont été ignorées ont démissionné en parlant de la « dictature du nucléaire ». Les manifestations continuent ; après Fukushima, les gens s’attendaient à plus de bon sens explique Vandana Shiva.

Interrogée sur la façon de faire face à la puissance des grandes entreprises, V. Shiva s’est attaquée aux qualités que les gens attribuent généralement aux grandes sociétés : « Nous devons reconnaître que l’entreprise est une fiction ; nous lui attribuons une personnalité juridique, et maintenant elle essaie de déposséder les gens et la nature de leurs droits. Nous sommes à un tournant de l’évolution humaine ‑ soit nous défendons nos droits et ceux de la Terre ‑ et pour cela, nous devons démanteler les droits que les sociétés ont réussi à se faire octroyer,‑  soit les sociétés vont détruire la planète au cours des deux ou trois prochaines décennies. »

Vandana Shiva a mentionné plusieurs exemples de l’impact négatif des sociétés et de leurs méthodes en Inde. Le cas de Monsanto est bien connu. Multinationale américaine active dans le secteur des biotechnologies agricoles, Monsanto est le premier producteur de semences génétiquement modifiées ; elle fournit la technologie utilisée dans 90 % des semences génétiquement modifiées utilisées aux Etats-Unis. Grâce à ses graines génétiquement modifiées, Monsanto a contrôlé l’approvisionnement en semences des agriculteurs en prenant 10 milliards de roupies de redevances par an. Elle a ensuite augmenté le prix des graines qui était de cinq à sept roupies le kilo pour passer à 4 000 roupies par kg. En outre, les graines modifiées nécessitent aussi plus de pesticides, lesquels détruisent les organismes du sol et les insectes utiles. Lorsque la dette devient trop lourde pour les agriculteurs, les grandes multinationales s’approprient leur terre en guise de paiement. Ces dernières années, ceci a conduit 250 000 agriculteurs à se donner la mort.

V. Shiva cite d’autres exemples, en soulignant que les multinationales appartiennent souvent à Wall Street et à des personnalités bien connues. « Peu importe dans quelle direction vous regardez, les multinationales tentent de s’approprier le secteur économique et de détruire la démocratie ; en effet, quelle démocratie viendrait réclamer : « Prenez nos graines, donnez-nous plus de nucléaire, nous voulons plus de substances toxiques ! » La démocratie choisirait la raison, donc elle doit être détruite et, bien sûr, la nature doit être foulée aux pieds. Au cours des deux dernières décennies de la mondialisation, j’ai vu plus de destructions que dans toute ma vie. »

La globalisation des multinationales affecte directement l’économie et la politique, c’est-à-dire notre mode de vie. La mondialisation telle qu’elle est pratiquée maintenant, est une globalisation au profit des entreprises et il n’est pas possible de faire coexister la démocratie, la volonté du peuple et la mondialisation au profit des entreprises ; la démocratie doit être sacrifiée à la recherche du profit.

« Je pense que le peuple américain doit se rendre compte que les sociétés l’ont abandonné depuis longtemps. Que les gens vont devoir reconstruire leurs propres économies et une démocratie vivante. Les sociétés n’appartiennent à aucune terre, aucun pays et aucun peuple ; elles ne font preuve d’aucune allégeance si ce n’est à la recherche du profit. Et les bénéfices aujourd’hui sont d’une ampleur inimaginable, ils sont devenus illégitimes, criminels et obtenus au prix de la vie. Si j’ai lancé le mouvement de conservation des semences en Inde, c’est pour sauver la biodiversité ainsi que pour défendre la liberté et les droits de nos agriculteurs de conserver des semences. Sinon, nous devrons faire face à une dictature ‑ une dictature alimentaire, une dictature de l’eau, une dictature des semences. On nous offre une dictature sur la vie, nous devons défendre la vie et sa liberté pour toujours. »

L’entretien s’est poursuivi sur la question des modèles de sociétés durables, de la véritable démocratie, celle de savoir s’il existe des développements réels vers un autre mode de vie alternatif. « La démocratie réelle apparaît là où des mouvements de base obtiennent la fermeture d’une mine de bauxite dans la montagne sacrée des populations tribales de l’Orissa. La démocratie s’est manifestée lorsque nous avons arrêté le projet de construire la plus grande centrale électrique au gaz près de Delhi et lorsque la terre est retournée aux paysans et aux villageois. Cela se passe aussi en Amérique. » Avec 60 autres personnes, elle a intenté un procès contre Monsanto pour dire : « Cette entreprise commence par polluer nos semences et nos aliments biologiques et nous poursuit ensuite en disant : « C’est notre propriété » ; c’est le principe du pollueur qui est payé ! C’est une action en justice à titre préventif pour dire que cette société ne devrait pas pouvoir s’en tirer avec un tel comportement criminel.

Beaucoup de jeunes viennent à nous en tant que stagiaires pour apprendre l’agriculture et vivre simplement. Ce sont les jeunes qui voient clairement les multinationales et disent : « Il n’y a là rien pour nous ; nous devons construire nos propres vies. »

V. Shiva a contribué à l’ouvrage Les Droits de la Nature ‑ pour une Déclaration universelle des droits de Mère Nature, insistant sur le fait que nos systèmes sont obsolètes comme cela apparaît si l’on considère l’économie, les relations humaines et notre approche mécaniste de la vie. « La vision mécaniste du monde est à l’origine de toutes les difficultés, affirme-t-elle. C’est une vision séparatiste. En Afrique du Sud, cette séparation avait un nom ‑ l’apartheid. Nous devons surmonter l’apartheid que nous avons mis en place contre la nature et contre les gens ordinaires qui s’entendent dire : « Votre vie ne compte pas. Si vous ne pouvez pas gagner votre vie, si vous êtes un fermier qui se bat pour sa terre à Jaitapur, nous vous tuerons. » La centrale nucléaire et les bénéfices des entreprises sont beaucoup plus importants. Le pouvoir de l’Etat se joint à celui des sociétés privées, c’est le nouveau phénomène que nous voyons apparaître et que j’appelle l’émergence de l’« Etat Entreprise » qui deviendra un Etat fasciste. Car lorsque le gouvernement est lié à ce point à la grande finance qu’il commence à la servir, il se retrouve contraint de priver les gens de leurs libertés et de leurs droits. »

V. Shiva a fait son doctorat sur les fondements de la théorie quantique ; le titre de sa thèse était : « La non-localité dans la théorie quantique ». « La théorie quantique nous dit que tout est lié et que rien n’est dissociable. Une fois que nous nous en rendons compte, nous réalisons que les entreprises ne sont pas séparées de la communauté, qu’elles font partie de la société, qu’elles sont composées d’êtres humains et qu’il ne s’agit pas de la notion abstraite de société mais bien d’individus. C’est pourquoi les conclusions juridiques de la catastrophe de Bhopal ont été si importantes en mettant en avant le fait que la responsabilité incombe aux individus qui dirigent la société. Nous devons réintégrer les entreprises dans la communauté humaine et la communauté humaine dans la communauté de la Terre ‑ cette réintégration est la non-séparation dont nous avons besoin. Voir les connexions, les échanges et les relations, c’est le saut quantique que l’humanité doit faire. »

Une grande partie de la philosophie de Gandhi reste toujours importante aux yeux de V. Shiva. En évoquant les trois idées clés de Gandhi dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde, elle s’est exprimée ainsi : « Premièrement, il y a l’auto-gouvernance ou de contrôle de votre vie ; deuxièmement la capacité de faire, de créer et de produire ; et, troisièmement, le plus important : la lutte pour la vérité, le pouvoir de la vérité, le courage de dire non à des lois injustes ‑ la loi injuste qui transforme en crime la conservation des semences par les agriculteurs, les lois injustes qui transforment la production alimentaire locale en « crime phytosanitaire ». Il existe toutes sortes de lois injustes ayant pour but d’octroyer un monopole aux sociétés. Nous avons besoin d’une révolte comme celle de Gandhi en faveur des vraies lois ‑ les lois de la nature pour une durabilité écologique, et les lois de la communauté humaine pour la démocratie, l’égalité et la dignité quelle que soit la race, le sexe et la classe sociale. »


Sources : GRITtv, Etats-Unis
Thématiques : Société, Économie
Rubrique : Faire le lien ()