Partage international no 381 – mai 2020
par Graham Peebles
Beaucoup de choses doivent changer dans notre monde, et même si cette nécessité apparaissait déjà clairement avant le Covid-19, la pandémie met crûment en lumière des problèmes qui couvaient depuis longtemps, et ouvre un espace permettant de réévaluer nos modes de vie. De nouveaux systèmes socio-économiques et politiques, fondés sur la justice, sont requis, tout comme des valeurs positives qui encouragent la vertu. L’humanité doit apprendre à partager, à vivre plus simplement, à coopérer et à créer un monde libéré du conflit, tout en permettant à la planète de guérir ; tout est lié.
A l’arrière-plan des diverses crises auxquelles l’humanité est confrontée, se trouve une crise d’identité. Puisque nous nous identifions presque exclusivement avec la forme (le corps physique, les pensées et les émotions), nous pensons que nous sommes séparés des autres, du monde naturel, mais aussi de cette force vitale à laquelle nous donnons le nom symboliquement chargé de « Dieu », sans bien savoir ce dont il s’agit. La croyance en la séparation est fermement implantée, et se trouve entretenue par les structures actuelles, qu’elles soient sociales, économiques ou politiques ; elle conditionne nos relations, elle est source de conflits et de peurs profondément ancrés dans notre psychologie, et elle nous voile la vérité.
L’unité et la fragmentation
La réalité est Une ; la vie est toute entière interconnectée. La première étape, fondamentale, du processus de renouveau, pour nous comme pour la planète, consiste à prendre conscience de notre unité, et, sur la base de cette réalisation, à concevoir des systèmes et des modes de vie qui développent et renforcent l’expérience de l’unité. L’humanité est une famille, un groupe, large et divers, formé d’individus uniques aux talents et qualités variés, partageant tous la même constitution et la même nature fondamentale, et faisant tous l’expérience des mêmes peurs et des mêmes désirs.
La croyance en la séparation a conduit à la création de systèmes séparatifs et injustes, à une mentalité du chacun pour soi, à la croyance répandue selon laquelle hommes et femmes seraient intrinsèquement égoïstes et avares, recherchant leur seul plaisir. Tandis que nous effectuons la transition de l’ordre ancien et agonisant vers le nouveau, de nombreuses personnes remettent en question cette idée fausse et appellent à un changement, non seulement dans les modes de vie, mais également dans les modes de pensée.
Une des caractéristiques les plus marquantes de notre époque est la polarisation1 entre de larges segments de la population. D’un côté se trouve un mouvement en faveur de plus de solidarité, de tolérance et de coopération, et de l’autre, ancrée dans le passé, une réaction qui célèbre le nationalisme tribal et expansionniste ainsi que le succès de l’individu au détriment de celui du groupe. Autrement dit, l’unité et l’harmonie s’opposent à la fragmentation et la séparation. En apparence du moins, la fragmentation semble prendre le dessus. L’unité quant à elle, bien que souvent mentionnée en termes chaleureux – un peu comme on parlerait d’un proche aimé mais excentrique – se trouve en pratique reléguée dans la marginalité, regardée avec condescendance comme une utopie irréaliste.
La fragmentation constitue l’état habituel des choses, bien qu’elle n’ait rien de naturel ; elle imprègne quasiment tous les aspects de l’existence, et caractérise l’état d’esprit de la plupart d’entre nous, si ce n’est de tous. Là où la compétition est présente – et il est difficile de trouver des espaces où elle ne l’est pas –, là où l’idéologie dicte sa loi et où le nationalisme triomphe, la fragmentation s’infiltre partout dans les esprits et dans la société, créant comme un gigantesque puzzle et engendrant un chaos qui nous est maintenant familier.
Le mobile qui réside derrière l’action est également un facteur important dans la création de la fragmentation et derrière la croyance en la séparation. Tout mobile, qu’il soit noble ou vil, engendre de la fragmentation. Or, existe-t-il une action exempte de mobile ? Le désir, qui va de pair avec le mobile, semble conditionner toutes les activités, et ainsi polluer et corrompre les esprits les uns après les autres, les rendant agités et insatisfaits.
Des générations entières ont été systématiquement conditionnées à penser que la vie est ainsi ; que nous sommes séparés et que nous devons entrer en concurrence avec les autres pour survivre ; que l’avarice, l’égoïsme, les clivages sociaux et le tribalisme font partie de notre nature humaine, et qu’il n’existe pas d’alternative. Selon la doctrine de la division, il est vertueux « d’aimer son pays » plus que les autres ; ainsi, les drapeaux sont salués, on chante des hymnes à l’obéissance et à la loyauté, et on conditionne les esprits des plus jeunes comme des plus âgés. En tant qu’êtres humains séparés, notre destin serait de chercher à devenir le meilleur et à vaincre nos ennemis, condition nécessaire pour survivre, prospérer et exprimer notre potentiel.
Cette approche fondamentalement erronée a produit un monde profondément divisé, structuré par des systèmes de gouvernance et de contrôle instables et cruels qui répandent peur, violence et injustice sociale. La communauté mondiale se retrouve ainsi en décalage avec elle-même et avec le monde naturel, sans même parler de « Dieu ». La fragmentation participe de la division, et la division engendre le conflit, aussi bien interne (psychologique et physiologique), qu’externe.
C’est dans ces conditions de fragmentation mentale que sont prises diverses décisions, personnelles et collectives, politiques comme économiques. Nous en voyons les résultats négatifs dans nos vies et dans nos sociétés : des guerres interminables, une pauvreté largement évitable dans un contexte de vives inégalités économiques, des clivages sociaux, des ruptures relationnelles, des maladies mentales, le changement climatique et l’effondrement général des écosystèmes… La fragmentation et la croyance profonde en la séparation nient l’ordre naturel des choses, lequel engendre pourtant ordre et harmonie dès lors qu’il n’est pas contrarié. La fraternité est piétinée, les graines de la discorde et du soupçon sont semées, ce qui nous ferme totalement à l’expérience et à la réalisation de notre être inné, cette réalité fondamentale qui existe au-delà des constructions éphémères de la pensée. Il s’agit de notre être véritable, et lorsque nos actions sont initiées à partir de ce point d’unité et de non-fragmentation, l’harmonie en découle.
Si nous voulons quitter le vieux monde chaotique qui s’écroule et créer une civilisation nouvelle, fondée sur la justice, dans laquelle l’humanité pourra vivre en paix pour la première fois de notre longue et douloureuse histoire, il nous faut avant tout prendre conscience de notre unité. Nous devons également réaliser que la vie est toute entière interconnectée, ce que nous savons en théorie mais ignorons en pratique.
Les formes et modes de vie futurs doivent être basés sur l’expression de la fraternité et de la compassion, en même temps qu’ils doivent les encourager. Cela mettra en mouvement un cycle vivant d’amour ; en effet, comme cela n’est guère surprenant, il s’agit avant tout d’amour, et d’absence de celui-ci. L’unité est une expression de l’amour.
La création d’un terreau fertile sur lequel l’harmonie pourra fleurir est bien plus accessible qu’on ne l’imagine. Ainsi que l’humanité (à l’exception d’une minorité) l’a déjà démontré durant les périodes difficiles, sous les apparences de cruauté et d’égoïsme, la nature humaine est bonne. Une fois retirés les obstacles à la compassion (la peur, le désir, la compétition), cette force unificatrice qu’est l’amour, et qui est notre véritable nature, s’exprimera spontanément. Comme le démontrent les bancs de poissons qui nagent maintenant dans le grand canal de Venise, auparavant pollué, il suffit d’enlever le bruit et la pollution et de laisser les impuretés se déposer au fond pour que les eaux redeviennent d’elles-mêmes claires.
- Processus par lequel un groupe se divise en pôles.
