Partage international no 401 – février 2022
par Elisa Graf
Le fait d’avoir appris à accorder plus de valeur à notre propre temps pourrait bien être l’un des points positifs à retenir de cette pandémie. Alors que la vie quotidienne s’est arrêtée, confinement après confinement, des millions d’entre nous nous sommes retrouvés avec plus de temps libre. Bien que de nombreux emplois aient été détruits et que des entreprises aient été fermées, ces conditions difficiles ont également permis à de nombreuses personnes de réévaluer leurs priorités.
Dans un article paru en novembre 2021 dans Wired, Kathryn Hymes note que les gens « […] changent d’employeur, descendent dans l’échelle des carrières ou s’éloignent carrément de la vie active. Grâce à la nouvelle situation et aux économies réalisées à la faveur de la Covid, certains travailleurs ont quitté des emplois vulnérables de première ligne rendus brutalement éprouvants par la pandémie. D’autres déclarent avoir renoncé à des opportunités de gagner de l’argent ou de carrière en échange d’une plus grande flexibilité et autodétermination. » En conséquence, les gens quittent leur emploi en masse. Selon le département américain du Travail, un nombre sans précédent de quatre millions de personnes ont démissionné de leur emploi au cours du seul mois d’avril 2021, ce qui a conduit les observateurs à surnommer cette période « la grande démission ». Selon K. Hymes, cette description passe à côté de l’essentiel : « En surface, la grande démission met en avant le vocabulaire du registre professionnel, mais passe à côté d’une réalité parallèle, sans doute plus importante : le réalignement radical des valeurs qui pousse les gens à redéfinir leur relation à la vie chez eux avec leur famille, avec leurs amis, et dans leur vie en dehors du travail. »
« Dans l’immédiat, il faut transformer les méthodes de travail afin d’arracher à un labeur mécanique et ingrat les millions d’individus pour lesquels la vie n’a d’autre sens que le travail quotidien. » (B. Creme, la vie dans le nouvel âge : objectifs et perspectives, Partage international, octobre 2012)
« Permettez-moi de vous montrer le chemin qui mène à une vie plus simple, où personne ne connaît la privation, où chaque jour est différent, où la joie de la Fraternité se manifeste à travers tous les hommes. » (Maitreya, message n° 3, Ed, Partage publication)
« Avoir des loisirs, c’est faire ce que nous aimons, ce qui repose le corps, l’esprit et le cœur, c’est avoir le temps de faire quelque chose pour nous-mêmes, en plus de ce que nous faisons pour la communauté. » (Benjamin Creme, L’art de vivre, Ed. Partage publication)
Lors d’une autre période de l’histoire, il y a près d’un siècle, alors que des millions de personnes se retrouvaient soudainement sans emploi en raison de la crise de 1929, le philosophe Bertrand Russell a écrit l’Eloge de l’oisiveté, soulignant le besoin d’un loisir constructif pour tous les êtres humains, et remettant en question l’hypothèse culturelle encore bien ancrée selon laquelle la valeur d’une personne ne peut être mesurée que par sa productivité économique. Dans un article paru en 2020 dans le New Statesman, Max Hayward, maître de conférences en philosophie à l’université de Sheffield, explique la pertinence actuelle de l’argument de B. Russell : « Il pensait que nous ne devions pas seulement réformer le système économique dans lequel certains sont exploités jusqu’à l’os tandis que d’autres sans emploi sont dans le dénuement, mais que nous devions également remettre en question l’éthique culturelle qui nous enseigne à nous estimer en fonction de notre capacité de travail « économiquement productif ». Les êtres humains sont plus que de simples travailleurs. Nous devons apprendre à valoriser les loisirs. »

M. Hayward souligne qu’avec le PIB comme mesure de la réussite, « une société est considérée comme en échec relatif si ses citoyens gagnent en moyenne 1 000 euros par an de moins que leurs voisins, même s’ils ont plus de loisirs, font plus de sport, se promènent plus, lisent plus de livres, écoutent plus de musique et peignent plus de tableaux. Mais cette façon de penser nous condamne, la société que B. Russell imagine – une société qui investit dans les loisirs valorisants –, est véritablement révolutionnaire : pas seulement parce que ses structures économiques ont été réformées, mais parce qu’elle a changé sa façon de se comprendre, et de se valoriser. »
Benjamin Creme définit le loisir comme une qualité donnée par Dieu, dans son livre, L’art de vivre : « Avoir des loisirs, c’est faire ce que l’on veut faire de manière innée, c’est-à-dire être créatif ; c’est l’opportunité d’être créatif. » Il explique l’activité créatrice, issue de l’âme, comme étant la nature de la vie et affirme que l’art de vivre est en fait une vie créative, qui englobe tous les aspects de la vie. C’est pourquoi, dit-il, les loisirs sont essentiels. Pourtant, en raison des conditions de vie stressantes d’aujourd’hui, B. Creme ajoute : « La plupart des gens sont tellement dévitalisés par les processus de travail répétitifs, par les mauvaises conditions de vie, par le caractère purement morne et uniforme de leurs activités quotidiennes, que la créativité est presque la dernière chose à laquelle on puisse s’attendre. »
En outre, en raison de la pauvreté et de l’injustice sociale généralisées, un grand nombre de personnes sur la planète ont des vies profondément insatisfaisantes, ne se consacrant qu’à gagner de quoi survivre et n’ayant donc aucune possibilité de loisirs. B. Creme affirme que c’est cette pauvreté forcée qui empêche la manifestation de la véritable nature spirituelle intérieure de l’humanité. La solution consiste à partager les ressources mondiales afin que chaque personne ait accès aux biens qui lui permettent de satisfaire ses besoins fondamentaux, qui sont également les droits fondamentaux inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations unies.
« L’éducation aux loisirs, écrit Benjamin Creme, libérera chez les gens la possibilité de développer leurs compétences, leurs talents et leur potentiel intérieurs d’une manière qui ne peut guère être envisagée à l’heure actuelle. » A quoi pourrait ressembler une telle éducation ? Pour Bertrand Russell, l’un des principaux objectifs de l’éducation devrait être de doter la population des capacités, des connaissances et des habitudes nécessaires pour profiter de loisirs créatifs. Max Hayward suggère : « Cela impliquerait une réforme : l’accès à l’enseignement supérieur devrait être considérablement élargi, tandis que les programmes universitaires et scolaires devraient mettre autant l’accent sur les arts créatifs et la poursuite de la curiosité pure que sur les compétences professionnelles. »
Cette ère de l’éducation pour les loisirs n’est peut-être pas un rêve lointain, si l’on considère l’énorme variété d’offres disponibles aujourd’hui sur Internet – des vidéos de bricolage sur Youtube qui permettent aux personnes intéressées par tout et n’importe quoi d’apprendre de nouvelles compétences, ainsi que l’expansion des cours en ligne massifs et gratuits disponibles pour la poursuite de l’apprentissage tout au long de la vie.
En ces temps de crise mondiale sans précédent, la libération des êtres humains par l’extension du temps libre a le potentiel de promouvoir une créativité humaine susceptible de véritablement transformer notre monde.
Références : New Statesman ; Wired
Benjamin Creme, 2006, L’art de vivre et Messages de Maitreya le Christ, Partage Publication.
Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Thématiques : Société
Rubrique : De nos correspondants ()
