La tendance sort de la norme

SIGNES DE VIE 1999

Partage international no 135novembre 1999

« L’année écoulée aura été hors normes. En 1998, la température moyenne de la Terre a littéralement crevé le plafond par rapport à ce que nous avions coutume d’enregistrer dans Signes de Vie », a déclaré Lester Brown, président du Worldwatch Institute et coauteur du Rapport 1999 intitulé les Tendances qui modèlent notre avenir en matière d’environnement.

Cette température record, qui entraîne un accroissement de l’évaporation et des précipitations, et qui favorise la formation de tempêtes dévastatrices, a sans doute contribué à la détérioration de certains indicateurs. Ainsi, les dégâts consécutifs aux conditions climatiques à travers le monde ont atteint 92 milliards de dollars en 1998, soit une progression de 53 % par rapport au précédent record de 60 milliards en 1996. Ce bond énorme a dépassé toutes les prévisions en la matière.

En 1998, des tempêtes et des crues d’une ampleur sans précédent ont chassé de chez eux plus de 300 millions d’êtres humains, plus que la population des Etats-Unis, souligne entre autres cette étude menée à l’initiative de la Walton Jones Foundation et du Fonds des Nations unies pour la population. La plupart des victimes vivent dans la vallée du fleuve Yang Tsé en Chine, au Bangladesh et dans l’est de l’Inde. Une plus faible proportion, résidant dans les Caraïbes et en Amérique centrale, a été victime des deux plus violents ouragans originaires de l’atlantique : George et Mitch. Devons-nous y voir un signe avant coureur des épreuves qui nous attendent ? Le niveau de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, qui résulte de la combustion des carburants fossiles, provoque-t-il une accélération exponentielle des changements climatiques, une spirale impossible à  maîtriser ? Ou bien 1998 a-t-il seulement constitué une anomalie, une succession d’événements rares qui ne se reproduiront jamais plus ? Nous n’avons aucune certitude, mais les simulations informatiques suggèrent qu’il pourrait effectivement s’agir d’un aperçu de notre réalité quotidienne dans un avenir proche, faute de n’avoir pas jugulé à temps nos émissions de carbone.

Parallèlement à l’augmentation de la température terrestre, « l’accroissement des conflits armés a été un autre facteur de crise en 1998 », affirme Michael Renner, coauteur de ce rapport. Après cinq années consécutives de déclin, le nombre des guerres sur la planète est passé de 25 à 31, presque toutes étant des conflits internes ou des guerres civiles dans des pays en développement, excepté au Kosovo.

De nouvelles manières d’économiser l’énergie

Les comportements de la planète en matière de consommation d’énergie sont entrés dans une phase d’adaptation, passant d’une dépendance traditionnelle lourde vis-à-vis du pétrole et du charbon, vers des sources renouvelables comme les énergies éoliennes et solaires. Alors que l’énergie éolienne suit une courbe ascendante annuelle de 22 % et le solaire de 16 % depuis 1990, la progression de la consommation pétrolière n’est que de 2 % et le charbon reste stationnaire. On peut avoir un aperçu de ces tendances émer-geantes en citant les toitures photovoltaïques japonaises et allemandes, les centrales éoliennes danoises, indiennes et espagnoles, et les immenses champs de turbines à vents du Minnesota, du Wyoming et de l’Oregon, aux Etats-Unis. Les bases sont posées pour la mise en place d’une nouvelle économie de l’énergie, avec le vent et les cellules solaires comme pierres angulaires. La croissance mondiale de la capacité éolienne, passant de 7 600 mégawatts en 1997 à 9 600 en 1998, est le fait d’un tout petit nombre de pays producteurs. L’Allemagne vient en tête avec une augmentation de 790 Mw, suivie de l’Espagne, des Etats-Unis et du Danemark avec respectivement 380, 326, et 308 Mw. Dans les pays en développement, l’Inde est sans conteste le leader avec une capacité de plus de 900 Mw. La Chine a lancé en 1998 sa première centrale éolienne commerciale avec l’assistance des Néerlandais, un projet de 24 Mw, en Mongolie intérieure.

Pour cette même année, les ventes de cellules photovoltaïques ont augmenté de 21%, grâce à la mise au point d’un nouveau matériau de couverture. Au Japon, près de 7 000 toitures solaires ont été installées durant cette même période. En Allemagne, le nouveau gouvernement de coalition a annoncé de son côté l’objectif de 100 000 toitures solaires, alors que la société néerlandaise Shell, associée à Pilkington Solar International, construit actuellement en
Allemagne la plus grande usine mondiale de cellules solaires. Enfin, l’Italie les rejoint avec un projet de 10 000 installations.

Le bouleversement de l’économie vivrière

Sur le front alimentaire, les tarifs mondiaux des céréales ont connu une chute fin 1998, atteignant leur niveau le plus bas en 20 ans. Cela en partie à cause du revirement économique dans plusieurs pays est-asiatiques, mais surtout parce que la Chine et l’Inde ont considérablement augmenté leur production. Basée sur une irrigation extensive, au détriment des réserves aquifères, l’agriculture de ces deux pays (respectivement 1,25 milliard et 1 milliard d’habitants) s’expose à de sévères restrictions en eau dans un futur proche.

D’après Brian Halweil, qui a également collaboré à ce rapport : « Concernant le secteur des protéines animales, la production mondiale de viande de bœuf n’a pas augmenté depuis plusieurs années, et la pêche industrielle a tout au plus augmenté de 1 %. » Les productions pilotes sont actuellement l’élevage avicole et la pisciculture, avec un meilleur rendement par kg de céréales. La production de volaille, qui augmente de plus de 5 % par an, dépasse celle du bœuf et vient immédiatement derrière la viande de porc.

La pisciculture, pour sa part, avec un taux de croissance de 12 % par an, devient désormais l’une des principales sources de protéines dans le monde. Entre 1984 et 1998, la production mondiale est passée de 7 à 27 millions de tonnes, équivalent à 50 % de la production totale de viande de bœuf (54 millions de tonnes en 1998). Si cette tendance se confirmait, la pisciculture pourrait dominer le marché d’ici 2015.

La révolution de la communication

En 1998, les abonnements  téléphoniques ainsi que les connections à Internet ont augmenté considérablement, intégrant un nombre toujours plus grand de personnes dans le réseau électronique mondial. Ceci a été facilité par le lancement de 140 satellites en une seule année, la plupart étant des satellites commerciaux de communications, qui ont maintenant supplanté en nombre les satellites militaires.

En ce qui concerne le réseau téléphonique mondial, le nombre de postes est en progression de 40 millions entre 1996 (741 millions) et 1997 (781 millions). Quant au téléphone cellulaire, l’augmentation est de 60 millions pour la même période, les ventes passant de 144 à 214 millions d’appareils. Pour la première fois, le portable dépasse le poste fixe dans la course à la communication : sur trois nouveaux appareils, deux sont des portables.

Quant aux abonnements à Internet, ils connaissent une augmentation phénoménale. En Chine, le nombre d’utilisateurs a doublé en 1998. On prévoit même qu’en 2002, le nombre de Chinois connecté à Internet sera plus important que le nombre de propriétaires d’automobiles.

Ceci soulève la question de savoir quel outil aide le plus à la mobilité, Internet ou la voiture ? S’il s’agit de visiter les grands musées de la planète, il est évident qu’Internet rend les choses plus faciles pour le plus grand nombre, de même que pour faire ses achats, offrant une gamme de produits aujourd’hui plus étendue que n’importe quel centre commercial.

La santé et la tendance démographique

En 1998, la production mondiale de cigarettes par personne a chuté de 2 %, dans la foulée d’une décennie de régression continue de l’ordre de 8 %. Pour les seuls Etats-Unis, la chute est de 41 % depuis 1981. Ce revirement de fortune pour l’industrie du tabac fut marqué d’une pierre noire par leur engagement de verser collectivement  aux gouvernements des 50 Etats de l’Union, la somme de 251 milliards de dollars sur une période de 25 ans, en dédommagement des dépenses médicales liées aux maladies des fumeurs. Ce qui correspond à près de 1 000 dollars pour chaque Américain. De plus, le ministère de la Justice a décidé de déposer une plainte, avec l’intention de recouvrer la totalité des dépenses de santé à l’échelle fédérale. Par ailleurs, les gouvernements de six autres pays (Bolivie, Guatemala, Iles Marshall, Nicaragua, Panama et Venezuela) viennent également d’entamer des poursuites en justice contre l’industrie américaine du tabac, dans le même but. Les progrès en matière de réduction de la consommation de cigarettes (on estime à 3 millions par an le nombre de morts liées au tabagisme) ont été plus qu’occulté par la propagation dramatique du virus du sida : près de 6 millions de nouvelles personnes infectées et 2,5 millions de morts en 1998. Les chiffres les plus élevés concernent les pays africains, où 18 à 25 % de la population adulte est séropositive. Sans de sérieux progrès dans la mise au point d’un traitement bon marché contre cette maladie, le Bostwana, la Namibie, le Swaziland, la Zambie et le Zimbabwe perdront entre 20 à 25 % de leur population adulte durant la prochaine décennie.

En 1998, la population mondiale a augmenté de 78 millions, l’équivalent de la population de l’Allemagne. Dans son rapport biannuel, paru fin 1998 et concernant l’état de la population mondiale et ses projections, les démographes de l’ONU ont revu à la baisse d’environ 500 millions leurs prévisions pour 2050. Grosso modo, les deux-tiers de cette réduction s’explique par la chute de la fécondité, mais également, hélas, pour un tiers, par une mortalité accrue, due principalement à l’épidémie du sida en Afrique sub-saharienne.


Sources : Worldwatch Institute
Thématiques : environnement, politique
Rubrique : Divers ()