Partage international no 429 – mai 2024
Discours de clôture de Naomi Klein au festival And Still We Rise1
organisé par l’ONG War on Want (Guerre contre la misère), Londres, 24 février 2024
Asad Rehman2 m’a demandé de participer à la clôture de cette rencontre, en parlant de la situation politique actuelle, mais d’une manière pleine d’espoir. […] C’est une tâche un peu ardue. […]
Mon dernier séjour à Londres date de fin septembre, il y a cinq mois. Mais ces cinq mois, pour moi comme pour beaucoup d’entre vous, ont paru durer cent ans. Cent ans de parents palestiniens pleurant leurs enfants assassinés et mutilés. Cent ans d’écoles bombardées, d’hôpitaux attaqués et de mosquées profanées. Cent ans de soldats israéliens qui publient sur TikTok leurs crimes de guerre. Cent ans d’adolescents formés au fascisme, bloquant les camions de nourriture. Cent ans d’appels ouverts à l’anéantissement de plus de deux millions de personnes captives et ghettoïsées, vivant sous occupation. Cent ans de plans vertigineux visant à transformer Gaza en un parking, une ville balnéaire israélienne, un musée, une zone tampon. Cent ans de diseurs de vérité licenciés et d’experts volontairement obtus. Cent ans d’universités qui ne peuvent pas dire le mot « Palestine », et cent ans d’ONG qui refusent de dire le mot « génocide ». Cent ans de résolutions exigeant un cessez-le-feu sans effet et soumises au veto. Tout cela rend difficile de prononcer un discours porteur d’espoir.
Ce que je ressens plus profondément que jamais, c’est la détermination et l’engagement. Engagement envers les mouvements que ce rassemblement représente. Mouvements pour une véritable égalité et une véritable justice, justice sociale, raciale, de genre, économique et écologique. Mouvements qui existent dans tous les pays, qui se sont développés à une vitesse fulgurante au cours de ces terribles mois. Ils ont grandi non seulement dans l’ampleur des marches et des blocus, mais aussi dans la profondeur de leur analyse, la volonté d’établir des connexions entre les mouvements, de relier les questions abordées, de nommer les systèmes sous-jacents.
Si ces mois nous ont appris quelque chose, c’est que nos mouvements sont tout ce que nous possédons. Dans votre pays comme dans le mien, il n’existe pas de leadership moral hormis celui issu de la base. Tout ce que nous avons, c’est notre solidarité. Nous devrions y réfléchir car cela fait partie de l’horreur et du vertige de ce moment historique.
La campagne d’anéantissement menée par Israël contre Gaza et contre les Palestiniens n’est pas le premier génocide de l’histoire moderne. Ce n’est pas la première fois que des forces ouvertement fascistes fusionnent une idéologie suprémaciste violente avec un engagement apparemment illimité à éliminer un peuple qu’elles considèrent comme une menace démographique. Ce qui est unique, au moins depuis l’ère des génocides coloniaux assumés, c’est l’unité que ce carnage a inspirée parmi les élites politiques du Nord et dans une certaine mesure au-delà. Après tout, lorsque le fascisme est apparu en Europe dans les années 1930, il avait de puissants partisans dans nos classes politiques mais il avait aussi de puissants opposants. C’est beaucoup moins vrai aujourd’hui.
Partout dans tout l’éventail politique, depuis l’extrême droite enragée jusqu’au centre-gauche hypocrite, nous avons vu des acteurs puissants mettre de côté leurs différences partisanes et s’unir pour soutenir activement ces crimes contre l’humanité. Loin de diviser notre classe politique, cette mise en œuvre du fascisme l’a unifiée.
Donald Trump est d’accord avec Joe Biden. Rishi Sunak avec Keir Starmer. Emmanuel Macron avec Marine Le Pen, Justin Trudeau avec Giorgia Meloni, Viktor Orban avec Narendra Modi.
Nous devons donc nous demander sur quoi exactement ils sont tous d’accord ? Qu’est-ce qui les unit tous ? Que défendent-ils tous lorsqu’ils parlent du droit d’Israël à se défendre ?
C’est trop simple, j’en ai bien peur, de dire qu’ils sont unis pour défendre un seul État, même s’ils le sont bien sûr. Mais ils sont également unis pour défendre un système de croyance commun. Au milieu de la réalité de l’apartheid économique mondial et de l’accélération de la dégradation du climat dont vous avez tous discuté aujourd’hui, ils sont unis dans une vision suprémaciste commune de la sûreté et de la sécurité pour quelques-uns. Une vision qui explique leur refus inébranlable de s’attaquer sérieusement, de quelque manière que ce soit, aux moteurs sous-jacents de ces crises : le capitalisme, la croissance illimitée, le colonialisme, le militarisme, la suprématie blanche, le patriarcat.
Comme le dit [la professeure d’histoire] Sherene Seikaly, nous sommes à l’ère de la catastrophe et la Palestine fonde un paradigme. Israël joue un rôle de pionnier.

« Dans votre pays comme dans le mien, il n’existe pas de leadership moral hormis celui issu de la base. »
Le Dôme de fer
Depuis des décennies, après avoir usé de tous les prétextes pour renoncer aux processus de paix, Israël a cherché à assurer sa sécurité par un système de clôtures et de murs high-tech et à l’aide de son bouclier baptisé Dôme de fer, qui se targue d’intercepter les roquettes et les missiles et de repousser toutes les menaces. Ce système de surveillance et de clôture de haute technologie est une réalité matérielle dans une géographie particulière. C’est un mode de vie pour les Israéliens et un mode de mort lente pour les Palestiniens – bien avant le 7 octobre.
Mais en plus d’être cela, le Dôme de fer est aussi un modèle : une version super concentrée et oppressante du modèle de sécurité auquel souscrivent tous les gouvernements du Nord. Ces mêmes gouvernements qui se sont rangés derrière la campagne génocidaire d’Israël. Il s’agit d’un modèle dans lequel les frontières des États riches, enrichis grâce à leurs génocides coloniaux, sont protégées par leurs propres versions du Dôme de fer. Parce qu’en réalité, le Dôme de fer est mondial. Il s’étend le long de nos frontières fortifiées par des clôtures et des murs et des centres de détention meurtriers. Et il s’étend vers l’extérieur en un goulag transnational composé de camps de détention de migrants hors de nos frontières, de barges infestées de maladies, de bouées acérées de scies dans le Rio Grande et de gardes-côtes qui regardent sans intervenir les bateaux faire naufrages en Méditerranée.
Le Dôme de fer s’étend également à l’intérieur de nos pays et de nos villes incroyablement inégalitaires et inabordables pour la majorité. C’est ce qui finance les budgets policiers en hausse et libère les forces militarisées pour nettoyer les parcs des campements de personnes sans logement et pour réprimer les blocus indigènes contre les projets de combustibles fossiles imposés sans leur consentement. Et il est prêt à réprimer la prochaine vague de rébellions pour la justice raciale.
Le Dôme de fer d’Israël est extrême parce que son ethno-nationalisme et son idéologie suprémaciste sont si extrêmes. Mais nous devons être clairs sur le fait qu’il est basé sur la logique coloniale raciste de nos propres pays, et qu’il est en soi un modèle. Le Dôme de fer a été conçu pour être exporté.
Nous devons le comprendre, car le 7 octobre, ce modèle et ce dôme se sont effondrés sous les yeux du monde. L’attaque du Hamas, brutale et horrible, a brisé toute l’illusion de sûreté et de sécurité pour le petit nombre que représente ce modèle. Et cela a terrifié non seulement les Israéliens, et le gouvernement Netanyahou, mais cela a profondément ébranlé nos propres gouvernements. Car si les murs, les clôtures, les drones et le Dôme lourdement armés d’Israël ne peuvent pas tenir, qu’est-ce que cela dit des illusions de sécurité et de contrôle de nos propres pays ? Si le Dôme de fer d’Israël a échoué, cela signifie que tous les autres dômes de fer pourraient également échouer ; qu’ils pourraient bien ne pas tenir face aux mouvements massifs de population provoqués par des guerres sans fin, l’incendie criminel du climat et des politiques économiques cruelles de paupérisation.
C’est pourquoi nos gouvernements se sont unis d’une manière sans précédent pour affirmer leur système de croyance central : la force fera le droit ; et celui qui possède l’armement le plus avancé et les murs les plus hauts réussira à contenir et à contrôler les milliards de personnes désespérées et dans le besoin. Cela, je pense, explique en partie pourquoi les gouvernements du monde riche se sont joints à la frénésie de vengeance d’Israël avec un tel enthousiasme inébranlable, et pourquoi ils ont été si lâches, même des mois plus tard, en appelant au strict minimum – un cessez-le-feu – parce qu’ils comprennent que la campagne incessante d’Israël est aussi une forme de communication de masse. Ils comprennent que c’est un message.
C’est un message envoyé non seulement par le gouvernement israélien, mais par tous les gouvernements qui ont béni cette attaque par des paroles, des votes, des vetos aux Nations unies, des séances de photos, des armes, de l’argent, des attaques nationales contre les mouvements de « solidarité palestinienne ». Le message envoyé est simple : les bulles dorées de sécurité et de luxe relatifs qui parsèment notre monde cruellement divisé et en plein réchauffement rapide seront protégées à tout prix, y compris par la violence génocidaire.
Dans les nombreuses régions pillées de notre planète, ce message obscène a été pleinement reçu. Gustavo Petro, le courageux président colombien, en a immédiatement déchiffré le sens : « Une consommation barbare, basée sur la mort d’autrui, nous conduit à une montée sans précédent du fascisme et donc à la mort de la démocratie et de la liberté. C’est de la barbarie, ou un « retour mondial à 1933, quand Hitler accéda au pouvoir ».
Dans l’attaque d’Israël et le soutien des gouvernements du Nord et des forces de droite du Sud, il a également perçu un avenir partagé, déclarant : « Ce que nous voyons en Palestine sera aussi la souffrance du monde, de tous les peuples du Sud. L’Occident défend sa consommation excessive et son niveau de vie fondé sur la destruction de l’atmosphère et du climat […], sachant que cela provoquera l’exode du Sud vers le Nord et pas seulement du peuple palestinien. Ce système est prêt à répondre par la mort pour défendre la bulle de consommation des riches de la planète et non pour sauver l’humanité dont la majorité est jetable comme les enfants de Gaza. »
Je vous encourage tous à lire l’intégralité de la déclaration de G. Petro, qui me semble historique, et dont voici la fin : « La destruction de Gaza n’est que la première expérience cherchant à faire de nous des êtres jetables. » Que dire de plus ? Peut-être seulement ça. Nous sommes aujourd’hui accueillis par l’ONG War on Want, et comme Asad nous l’a rappelé, la guerre contre la misère est la seule guerre qui vaut la peine d’être menée et nous devons la mener. Soit nous transformons cette machine de mort par une redistribution équitable des richesses dans les limites de la Terre, ce que beaucoup appellent le New Deal vert mondial – ou comme Jeremy Corbyn3, la Révolution industrielle verte – soit ce cauchemar nous engloutit tous.
Tout ce que nous avons, ce sont les mouvements que nous construisons et le pouvoir que nous construisons ensemble. Tout ce que nous avons, c’est notre solidarité, notre détermination, notre résolution et notre engagement moral partagé envers le caractère précieux de la vie. Forts de cela, nous pouvons construire un monde sans dômes de fer et gagner un peu d’espoir. Merci. »
1 – Voir l’article en page 7 pour plus de détails.
2 – Asad Rehman est directeur exécutif de l’ONG War on Want.
3 – Jeremy Corbyn est un député britannique.
Palestine
Sources : YouTube : War on Want
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()
