La plume est plus puissante que l’épée, mais elle ne l’est pas encore suffisamment.

Partage international no 80avril 1995

par Vaclav Havel

L’intolérance raciale, religieuse, sociale, politique et nationaliste que connaît l’humanité depuis des millénaires, est malheureusement profondément enracinée dans la psyché humaine et domine l’esprit des communautés. Le problème est que ce phénomène est beaucoup plus inquiétant qu’il ne l’a jamais été, car nous vivons dans un monde où la civilisation est devenue universelle et planétaire.

Le temps où les conflits entre les personnes, les empires, les cultures et les différentes civilisations n’avaient qu’une portée locale est à jamais révolu. Sur notre planète, aujourd’hui surpeuplée, la densité des relations politiques et économiques et des réseaux d’information et de communication, fait que tout événement nous touche et nous concerne tous, bien davantage que par le passé.

Si les horreurs du monde actuel ont sur nous un impact moral (puisqu’il s’agit de cruautés perpétrées par des hommes envers d’autres hommes), nous les ressentons en outre de plus en plus comme un danger presque physique, nous menaçant directement.

Oui, nous vivons une époque remarquable. Non seulement parce que nous apprenons presque instantanément les effroyables atrocités qui se produisent dans le monde, mais parce que nous vivons à l’ère où chaque conflit local est susceptible de diviser la communauté internationale, et d’engendrer un conflit beaucoup plus vaste, voire mondial. Qui d’entre nous pourrait, par exemple, prédire l’issue de la guerre en Bosnie-Herzégovine, et à quelle tragique confrontation entre trois civilisations différentes elle risque d’aboutir, si la démocratie demeure aussi indifférente au conflit qu’elle l’a été jusqu’à présent ?

La grande majorité des hommes, et particulièrement ceux qui ne se sentent pas encore personnellement menacés, est encore inconsciente de l’état alarmant de la situation mondiale. Néanmoins, c’est précisément au moment où la méchanceté humaine cesse de n’être qu’une atteinte à nos sentiments et nous menace directement, que peut renaître en chacun de nous un sens de la responsabilité envers le monde.

Le rôle des écrivains et des intellectuels

Mais comment enclencher un changement de conscience ? Comment amener les gens à réaliser que tout acte de violence envers des individus cesse de n’être qu’une raison de compatir, et devient un acte de violence réelle envers toute l’humanité ? Comment expliquer aux politiciens et au public qu’on ne fait que paver la route vers l’enfer en limitant ses préoccupations à des intérêts immédiats ou partisans ?

En ce domaine, écrivains et intellectuels ont un rôle à jouer, rôle qui leur est propre. En effet, leur profession, voire leur vocation, leur donne une perception particulière du contexte global des choses. Ils peuvent se sentir responsables envers l’humanité et formuler clairement et publiquement leur expérience intérieure. Pour ce faire, ils disposent de deux moyens essentiels.

Le premier est leur capacité d’écrire. Ils peuvent jouer un rôle important en mettant au jour la misère de l’âme humaine contemporaine. Ils peuvent ainsi analyser en profondeur les racines enchevêtrées de l’intolérance dans le conscient et l’inconscient individuel et collectif, examiner impitoyablement toutes les frustrations dues à notre sentiment de séparation, d’imperfection, ou encore étudier la perte des certitudes métaphysiques, qui est une des sources de la violence humaine. Il ne s’agit en rien d’une vocation nouvelle pour eux ; c’est en réalité ce qu’ils ont toujours fait, et ils n’ont aucune raison de s’arrêter.

Un engagement

Il existe cependant un autre moyen dont se prévalent parfois les intellectuels, ici ou là, bien que trop rarement à mon avis. Il s’agit de l’activité publique des intellectuels en tant que citoyens, lorsqu’ils s’engagent en politique au sens le plus large du terme. Il faut cependant admettre que nous, les écrivains, ressentons pour la plupart une vive aversion envers la politique. L’entrée en politique nous apparaît comme une trahison envers notre indépendance, sous prétexte que le travail d’un écrivain consiste tout simplement à écrire.

Une telle position revient à accepter le faux principe de la spécialisation, selon lequel certains sont payés pour écrire sur les horreurs commises dans le monde et sur la responsabilité de l’homme envers elles, alors que d’autres le sont pour s’occuper de ces mêmes horreurs et de la responsabilité humaine qui y est rattachée. Cela découle d’une division du travail plutôt contestable, où certains devraient comprendre le monde et la morale, sans toutefois devoir intervenir et chercher à convertir la morale en acte, alors que d’autres devraient seulement intervenir et se conduire de façon morale, sans chercher à comprendre les réalités en question. Un écrivain qui abhorre la politique me fait penser à un scientifique qui étudierait les trous dans la couche d’ozone, sans être troublé par le fait que son supérieur travaille à développer les chlorofluorocarbones.

Je suis convaincu que le monde actuel, avec toutes les menaces qui pèsent sur la civilisation et la faiblesse des moyens d’y faire face, souhaite ardemment que ceux qui comprennent la situation et savent quelles actions mener jouent un rôle plus énergique en politique. J’avais déjà ce sentiment lorsque j’étais écrivain indépendant, et le temps passé en politique n’a fait qu’en confirmer la justesse. J’ai appris qu’il n’existe en politique que peu d’esprits capables de regarder au delà de la frontière de la circonscription voisine ou de la prochaine élection.

Il serait nécessaire de créer un lobby mondial, une fraternité spéciale ou, si je peux m’exprimer ainsi, une conspiration mafieuse quelconque, dont le but ne se limiterait pas à écrire de merveilleux livres ou d’occasionnels manifestes, mais serait d’exercer une influence sur la politique et sur l’idée que s’en font les hommes, et ceci d’une manière coordonnée et délibérée, par des actions publiques ou non, pour que s’ouvrent enfin les yeux.

Auteur : Vaclav Havel, écrivain, intellectuel et Président de la république tchèque
Thématiques : Société, politique
Rubrique : Point de vue ()