La paix sur Terre, sujet le plus important au monde

Partage international no 445septembre 2025

Ce texte est une version abrégée du discours intitulé « une stratégie pour la paix », prononcé par le président John F. Kennedy à l’Université américaine de Washington D.C. le 10 juin 1963.

[Note de l’éditeur : la crise des missiles cubains eut lieu en 1962. La guerre a été évitée de justesse, mais le monde s’est trouvé très près d’une guerre nucléaire totale. Le président Kennedy était déterminé à instaurer les conditions pour une paix stable et durable. Il s’est adressé au peuple américain, mais ses paroles étaient également tournées vers l’Union soviétique. A l’été 1963, il a prononcé une série de discours destinés à convaincre ses concitoyens et le monde, que la paix entre les Etats-Unis et l’Union soviétique était possible. Ses idées et son éloquence sont toujours d’actualité, et en donnant à réfléchir, peuvent mener le monde actuel vers des temps plus apaisés.]

« De quelle paix s’agit-il ? Quel type de paix recherchons-nous ? Pas une pax americana imposée au monde par les armes de guerre américaines. Ni la paix dans la mort ni la sécurité de l’asservissement. Je parle de la paix véritable, de la forme de paix qui fait que la vie sur Terre vaut la peine d’être vécue, celle qui permet aux hommes et aux nations de grandir et d’espérer, et de construire une vie meilleure pour leurs enfants ; pas une paix seulement pour les Américains, mais pour tous les hommes et les femmes, pas une paix seulement pour notre époque mais pour toujours.

Je parle de paix à cause du nouveau visage de la guerre. Une guerre totale n’a aucun sens à une époque où les grandes puissances ont la capacité d’entretenir un arsenal nucléaire important et relativement invulnérable, tout en refusant de capituler sans y recourir. Elle n’a aucun sens à une époque où la capacité d’une seule arme nucléaire représente une puissance explosive presque dix fois supérieure à celle produite par toutes les forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle n’a aucun sens à une époque où les poisons mortels produits par une confrontation nucléaire seraient transportés par le vent, l’eau, la terre et les graines jusqu’aux régions les plus éloignés du globe et transmis aux générations à venir.

Aujourd’hui, la dépense de milliards de dollars par an en armes, acquises afin de s’assurer de n’avoir jamais à s’en servir, est essentielle au maintien de la paix. Mais il est certain que de tels stocks dormants, qui ne peuvent que détruire et jamais créer, n’est ni le seul ni le plus efficace des moyens de garantir la paix.

Je parle donc de paix en tant qu’objectif rationnel nécessaire à des hommes rationnels. J’ai conscience que la recherche de la paix, dont les paroles des protagonistes sont fréquemment ignorées, n’est pas aussi spectaculaire que celle de la guerre. Mais il n’est pas de tâche plus urgente.

Examinons notre attitude face à la paix elle-même. Trop d’entre nous pensent qu’elle n’est pas possible. Trop pensent qu’elle n’est pas réaliste. Mais c’est une croyance dangereuse et défaitiste. Elle mène à la conclusion que la guerre est inévitable, que l’humanité est condamnée et qu’elle est sous l’emprise de forces qu’elle ne peut contrôler.

Nous ne devons pas accepter cette vision. Nos problèmes sont créés par l’homme et peuvent par conséquent être résolus par l’homme. L’homme peut être aussi grand qu’il le souhaite. Aucune problématique de la destinée humaine ne dépasse les êtres humains. La raison et l’esprit humains ont souvent résolu ce qui semblait insoluble, et ils peuvent y parvenir à nouveau.

Je ne fais pas référence au concept de paix et de bonne volonté absolus et infinis auquel rêvent des fantaisistes et des fanatiques. Je ne nie pas la valeur de l’espoir et du rêve, mais en tant que buts uniques et immédiats, ils ne génèrent que découragement et incrédulité.

Concentrons-nous plutôt sur une paix plus pratique, plus atteignable, fondée non pas sur une soudaine révolution dans la nature humaine, mais sur une évolution progressive des institutions, sur une série d’actions concrètes et d’accords effectifs servant les intérêts de tous. Il n’y a pas de clé unique et simple pour cette paix, pas de grandiose formule magique qu’adopteraient une ou deux puissances. La véritable paix doit être le produit de nombreuses nations, la somme de nombreuses actions. Elle doit être dynamique et non pas statique, et s’adapter au défi de chaque génération. Car la paix est un processus, une manière de résoudre les problèmes.

Avec une telle paix, il y aura encore des disputes et des intérêts conflictuels, tels qu’il y en a au sein des familles et des nations. La paix mondiale – de même que la paix des communautés – n’exige pas que chacun aime son voisin, elle requiert uniquement de vivre ensemble dans une tolérance mutuelle en soumettant ses désaccords à un règlement juste et paisible. Car l’Histoire nous enseigne que les inimitiés entre nations comme entre individus ne durent pas éternellement. Bien que nos goûts et nos dégoûts semblent figés, le cours du temps et des événements amène souvent des changements surprenants dans les relations entre nations et voisins.

Aussi, persévérons. La paix ne doit pas être irréaliste et la guerre ne doit pas être inévitable. En définissant plus clairement notre but, en le rendant plus raisonnable et moins lointain, nous pouvons aider toutes les populations à le distinguer, à en retirer de l’espoir, et à se diriger irrésistiblement vers lui.

[…] Dans l’histoire de la guerre, aucune nation n’a plus souffert que l’Union soviétique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Au moins vingt millions de personnes y ont perdu la vie. D’innombrables millions de foyers et de fermes ont été brûlés ou saccagés. Un tiers du territoire national, comprenant près des deux tiers de son tissu industriel, a été transformé en terrain vague, une perte équivalente dans ce pays [les Etats-Unis] à une dévastation couvrant tout ce qui se trouve à l’est de Chicago. Si une guerre totale éclatait aujourd’hui, peu importe comment, nos deux pays en deviendraient les cibles principales. C’est un fait, ironique mais exact, que les deux puissances les plus fortes sont aussi celles potentiellement les plus menacées de destruction. Tout ce que nous avons construit, tout ce pour quoi nous avons travaillé, serait détruit dans les premières vingt-quatre heures. Et même dans la Guerre froide, dont de nombreuses nations – y compris les plus proches alliés de ce pays – subissent le poids et les dangers, ce sont nos deux nations qui portent la plus lourde charge, en consacrant aux armes de gigantesques sommes d’argent, dont une meilleure utilisation pourrait être faite pour combattre l’ignorance, la pauvreté et la maladie. Nous sommes toutes deux coincées dans un dangereux cercle vicieux où la suspicion d’un côté nourrit la suspicion de l’autre et où de nouvelles armes génèrent des armes en réponse.

[…] Si nous ne pouvons pas mettre fin maintenant à nos différents, nous pouvons au moins aider à rendre le monde sûr pour tous. Parce qu’en fin de compte, c’est notre lien commun le plus basique que de tous habiter cette petite planète. Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous le futur de nos enfants. Et nous sommes tous mortels.

[…] Par-dessus tout, tandis qu’elles défendent leurs propres intérêts vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les confrontations qui placent un adversaire devant le choix d’une humiliante retraite ou d’une guerre nucléaire. Adopter cette trajectoire à l’âge du nucléaire ne serait que la preuve de la faillite de nos politiques ou d’une pulsion de mort collective pour le monde.

En attendant, nous cherchons à renforcer les Nations unies, à résoudre ses problèmes financiers, à en faire un instrument de paix plus efficace, à les développer en un véritable système mondial de sécurité, un système capable de résoudre les désaccords sur la base de la loi, d’assurer la sécurité des grands et des petits, et de créer les conditions permettant enfin d’abolir les armes.

[…] L’un des objets principaux de ces négociations dont le but est en vue, mais qui a cependant sérieusement besoin d’un nouveau départ, se trouve dans un traité destiné à abolir les essais nucléaires. La conclusion d’un tel traité, si près et pourtant si loin, permettrait de contrôler l’escalade de la course à l’armement dans l’un de ses plus dangereux aspects. Il placerait les puissances nucléaires dans une position plus efficace pour gérer l’un des plus grands dangers auquel l’humanité fait face en 1963, la prolifération des armes nucléaires. Il augmenterait notre sécurité et diminuerait les perspectives de guerre. Ce but est certainement suffisamment important pour exiger notre constante implication, en ne cédant ni à la tentation d’abandonner cet effort, ni à la tentation de renoncer à insister sur les garanties vitales et responsables qu’il doit contenir.

Pour affirmer clairement notre bonne foi et nos convictions solennelles sur le sujet, je déclare à présent que les Etats-Unis proposent de ne pas conduire d’essais nucléaires dans l’atmosphère tant que les autres Etats feront de même. Nous ne serons pas les premiers à les reprendre. Une telle déclaration n’est pas un substitut à un traité formel contraignant, mais j’espère qu’il nous aidera à en obtenir un. Ce traité ne sera pas non plus un substitut au désarmement, mais j’espère qu’il nous aidera à y parvenir.

Enfin, mes chers concitoyens, examinons notre attitude envers la paix et la liberté ici chez nous. La qualité et l’état d’esprit de notre propre société doit justifier et soutenir nos actions à l’étranger. Nous devons les manifester dans l’engagement de nos propres vies, comme beaucoup d’entre vous, qui obtiennent leur diplôme aujourd’hui, auront l’unique opportunité de le faire, en servant bénévolement pour le Corps de la paix1 à l’étranger ou dans le cadre du service national ici chez eux.

Mais où que nous soyons, nous devons tous dans nos vies quotidiennes, avoir foi en ce que la paix et la liberté fonctionnent de pair. Dans de trop nombreuses villes aujourd’hui, la paix n’est pas assurée parce que la liberté est incomplète.

Il est de la responsabilité de l’exécutif, à tous les niveaux du gouvernement, au niveau local, des Etats et fédéral, de procurer et de protéger cette liberté par tous les moyens en leur pouvoir, pour tous nos citoyens. Il est de la responsabilité de la branche législative à tous les niveaux, partout où cette autorité n’est pas encore satisfaisante, de la rendre adéquate. Et il est de la responsabilité de tous les citoyens dans tous les domaines de ce pays, de respecter les autres et les lois du pays.

Tout cela n’est pas sans lien avec la paix mondiale. « Lorsque les choix d’un homme plaisent au Seigneur, il oblige même ses ennemis à être en paix avec lui », nous disent les écritures. Et la paix n’est-elle pas en dernière analyse, fondamentalement une question de droits humains, le droit de vivre nos vies sans peur d’être anéantis, le droit de respirer l’air comme la nature le produit, le droit des générations futures à une existence saine ?

Tandis que nous continuons à sauvegarder nos intérêts nationaux, il nous faut sauvegarder également les intérêts humains. L’élimination de la guerre et des armes se trouve clairement dans l’intérêt des deux. Aucun traité, quel que soit l’avantage qu’il représente pour tous, quelle que soit la précision avec laquelle il a été rédigé, ne peut procurer une sécurité absolue contre les risques de tromperies et de fraude. Mais il peut, s’il est suffisamment efficace dans son application et dans les intérêts de ses signataires, offrir bien plus de sécurité et bien moins de risques qu’une course continuelle à l’armement, incontrôlée et imprévisible.

[…] Nous assumerons également notre part dans la construction d’un monde de paix où les faibles sont en sécurité et les forts sont justes. Nous ne sommes pas sans espoir devant la tâche ni sans espoir dans sa réussite.

Confiants et sans peur, nous œuvrons, non pas à une stratégie d’annihilation mais à une stratégie de paix. »

1. Peace Corps, une agence du gouvernement américain instituée par J.F. Kennedy, dans laquelle servent des volontaires.

Etats-Unis
Date des faits : 10 juin 1963
Thématiques : politique
Rubrique : Divers ()