Partage international no 413 – février 2023
par Jeffrey D. Sachs
Belém, Brésil
En cette nouvelle année, j’inaugure une série de chroniques, avec un nouveau départ pour le Brésil : l’investiture du président Lula da Silva. Ses partisans ont afflué de tout le pays dans un regain d’espoir pour le pays après quatre années de règne désastreux sous la houlette de son prédécesseur d’extrême droite, Jair Bolsonaro, qui a fui le Brésil pour la Floride la veille de l’investiture de Lula. J. Bolsonaro a laissé derrière lui une foule qui a saccagé les immeubles de bureaux du gouvernement avant d’être appréhendée en grand nombre par la police.
Le véritable problème n’est pas la foule, mais les changements profonds dans le monde qui génèrent des tensions croissantes dans la politique et l’économie mondiales. Ils ne peuvent être ni ne seront contrés par des émeutiers. Notre défi est de les comprendre afin de pouvoir les gérer pour le bien commun.
Le plus grand bouleversement est d’ordre géopolitique. On n’est plus dans un monde dirigé par les Etats-Unis, ni divisé entre Etats-Unis et leur rival chinois. On est déjà dans un monde multipolaire, où chaque région a ses propres enjeux et son propre rôle dans la politique mondiale. Aucun pays ne peut plus déterminer le sort des autres. Il s’agit d’un environnement complexe et perturbé, où aucun pays, aucune région ni alliance n’est maître du destin du monde.
Le retour de Lula à la présidence est très important car le Brésil sera un acteur régional et mondial clé dans les années à venir. Lula collaborera avec des présidents progressistes partageant les mêmes idées en Amérique du Sud. Le Brésil assurera également la présidence du G20 en 2024, dans le cadre d’une série de quatre années au cours desquelles les principales économies émergentes tiendront la présidence du groupe (Indonésie en 2022, Inde en 2023 et Afrique du Sud en 2025).

Le Brésil est l’un des pays avec les plus fortes inégalités économiques au monde. Au premier plan, les favelas de Rio de Janeiro.
Renouer le dialogue
La gestion d’un monde multipolaire est semée d’embûches. Il faut renforcer le dialogue avec les autres pays et dépasser la propagande de nos gouvernements. L’Occident est bombardé de récits officiels ridicules, la plupart provenant de Washington : la Russie est le mal absolu, la Chine est la grande menace pour le monde et seule l’Otan peut nous sauver.
Ces histoires débitées sans fin par le département d’Etat américain, constituent un obstacle majeur à la résolution des problèmes mondiaux. Elles nous enferment dans des mentalités erronées, voire dans des guerres qui n’auraient jamais dû avoir lieu et auxquelles il faut mettre fin par la négociation.
Lorsque l’on accepte la réalité d’un monde multipolaire, on est en mesure de résoudre les problèmes qui nous ont échappés. On comprend que les alliances militaires telles que l’Otan n’offrent aucune réponse aux défis auxquels on est confronté. Elles sont un anachronisme dangereux, et non une véritable source de sécurité nationale ou régionale. La tentative américaine d’étendre l’Otan à la Géorgie et à l’Ukraine a déclenché les guerres en Géorgie (2010) et en Ukraine (depuis 2014). Le bombardement de Belgrade par l’Otan (1999), ou la mission ratée de quinze ans en Afghanistan, ou le bombardement de la Libye (2011), n’ont pas atteint leurs objectifs.
La Chine n’est pas la grave menace dépeinte en Occident. Les Etats-Unis prétendent que l’on vit toujours dans un monde dirigé par les Etats-Unis et que la Chine est un dangereux imposteur qu’il faut arrêter. Mais la réalité est différente. La Chine est une civilisation ancienne de 1,4 milliard d’habitants (près d’un sur cinq dans le monde) qui vise un niveau de vie élevé et l’excellence technologique. On ne résoudra pas les problèmes mondiaux en essayant vainement de contenir la Chine, mais en commerçant et coopérant avec elle et en lui faisant concurrence sur le plan économique.
D’autres grands défis mondiaux se situent ailleurs : les profonds dangers d’une catastrophe écologique, les inégalités croissantes dans nos propres sociétés et le déferlement de nouvelles technologies peuvent bouleverser le monde si elles ne sont pas correctement maîtrisées et contrôlées.
Le Brésil est l’épicentre du défi écologique. L’Amazonie, constitue la moitié des forêts tropicales du monde, peut-elle être sauvée ? Lula est arrivé au pouvoir en promettant de le faire. Il a remporté le vote des Etats amazoniens du Brésil. Au niveau mondial, l’Europe est à la pointe en matière d’environnement avec le New Deal vert européen. Elle a l’opportunité géopolitique d’encourager d’autres régions, telles que l’Union africaine, la Chine, l’Inde, les Amériques et d’autres, à adopter leurs propres accords verts audacieux. C’est une bien meilleure tâche pour l’Europe plutôt que d’étendre l’Otan, de mener une guerre sans fin en Ukraine ou d’affronter la Chine.
Le Brésil est un épicentre des inégalités, avec l’un des degrés d’inégalité les plus élevés au monde. Cette inégalité a été créée par l’impérialisme européen qui a opprimé les peuples indigènes et réduit des millions d’Africains en esclavage. Leurs descendants continuent d’en payer le prix. La justice sociale est la vocation de Lula, et notre vocation mondiale, après des siècles d’injustice raciale et sociale.
Le Brésil peut être l’épicentre des nouvelles technologies, en tant que leader de la nouvelle bioéconomie, dans laquelle les merveilles de la biodiversité de l’Amazonie et du Brésil ne sont pas détruites pour créer de nouveaux élevages de bétail, mais pour produire de nouveaux remèdes qui sauvent des vies, des aliments nutritifs (comme l’açaï, en plein essor) ou des nouveaux biocarburants pour l’aviation verte.
L’évolution technologique est le moteur du changement mondial. On a besoin des nouvelles technologies pour faire face aux crises du changement climatique, de la faim, de l’éducation et de la santé. Pourtant on souffre des technologies numériques mal utilisées, pour mobiliser des foules ou utiliser des drones tueurs en Ukraine. Les biotechnologies avancées pourraient être à l’origine du coronavirus. Chaque jour, on est confronté aux perturbations et aux inégalités causées par l’intelligence artificielle et le bouleversement rapide des emplois.
La confluence des changements, des perturbations et des dangers est stupéfiante. Les solutions résident dans la compréhension, la coopération et la résolution des problèmes. Une meilleure compréhension de la nouvelle économie mondiale sera l’objectif de cette chronique dans les mois à venir.
