Partage international no 363 – novembre 2018
par Charles Eisenstein
La nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême des Etats-Unis est difficile à vivre pour les personnes qui défendent le droit des femmes et veulent mettre un terme aux violences qu’elles subissent. Elle semble démontrer que ce type de comportement est admissible, puisqu’il n’empêche même pas d’accéder à la Cour suprême.
Pourtant, je pense que ce n’est qu’un recul temporaire pour les droits des femmes. Si la Cour suprême peut interpréter les lois et rendre des jugements, la misogynie a des racines beaucoup plus profondes. Cela ne se résoudra pas par une jurisprudence. Le facteur clé de la violence faite aux femmes n’est pas que les hommes puissent s’en tirer à bon compte (comme si leur « masculinité toxique » les poussait à nuire aux femmes). Le facteur clé est l’objectification des femmes. Lorsque les hommes considèrent les femmes comme des êtres moins qu’humains, lorsqu’ils ne considèrent pas les femmes en tant qu’êtres éprouvant des sentiments, alors ils peuvent vivre dans un fantasme dans lequel ils ne causent pas vraiment de souffrances. C’est plus facile d’avilir ou d’exploiter une personne, quand on en a une image déshumanisée.
Le témoignage de Christine Ford était éminemment humanisant. Elle avait l’air sincère, courageuse et tout à fait crédible. Elle a fait comprendre aux hommes ce que c’est que d’être dans cette situation. Avoir conscience de cet impact rend le fantasme de la femme – objet plus difficile à maintenir. Je soupçonne que beaucoup d’hommes politiques, dont l’allégeance leur exigeait de douter de sa parole, ont néanmoins été touchés par son témoignage.
Les tendances du monde politique changent. Nous devenons plus chaleureux et compatissants. La forte polarisation de notre époque occulte cette évolution mais ne la contredit pas. Je considère les auditions de B. Kavanaugh comme une victoire de l’empathie. Les institutions extérieures n’ont pas encore changé, mais elles sont en décalage flagrant et croissant avec la conscience de masse. Ainsi, des institutions comme la Cour suprême perdent de leur légitimité. Nous avons encore un long chemin à parcourir, mais avec chaque Brett Kavanaugh, chaque Donald Trump, chaque information qui éclate et révèle un comportement grossier, violent et abusif des hommes (pas seulement limité à la droite) qui dirigent notre société, la légitimité du système s’effrite encore un peu plus.
Cet effondrement se produira d’autant plus rapidement que nous susciterons plus d’empathie, plus d’occasions pour les témoignages de violence faites aux femmes d’être entendus et admis, afin que davantage d’hommes sachent qu’une femme ressent. J’aimerais que les femmes prennent conscience de ce que cela demande aux hommes d’entendre et d’admettre vraiment ces témoignages. Je pense que les hommes entendent mieux la douleur des femmes si ces témoignages ne sous-entendent pas « Tu es mauvais ». Ce n’est là qu’une autre forme de déshumanisation. La compassion doit s’étendre à tous. Il ne s’agit pas de laisser les agresseurs se tirer d’affaire parce que nous avons beaucoup de compassion pour eux. Il s’agit de changer les conditions qui sous-tendent le sexisme (ainsi que le racisme, la xénophobie, etc.). Ces conditions sous-jacentes sont les traumatismes et les regards déshumanisants. Déshumaniser les auteurs renforce le champ qui permet les maltraitances.
Dans mon monde idéal, Brett Kavanaugh aurait répondu ainsi au témoignage de Christine Ford : « Je ne me souviens pas de cet incident, mais ils étaient si nombreux. Ce genre de chose était normal. Et la normalité est horrible. Je vois maintenant quel effet cela a eu sur vous, Mme Ford. J’entends le son de la vérité dans votre voix. Il faut que ça cesse. Je regrette d’avoir participé à cette culture avilissante. J’y ai participé. Que je sois nommé ou non à la Cour, je promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour défendre la dignité des femmes et leur souveraineté sur leur corps. Parce qu’il faut que ça cesse. »
Il aurait été courageux de sa part de dire cela dans ces circonstances. Pour vraiment entendre et accepter le témoignage d’une personne qu’on a blessée, il faut du courage – parfois autant de courage que pour en témoigner. La personne met en danger sa réputation et son image de soi, son identité publique et privée. Nous avons besoin de davantage d’hommes et de femmes courageux. Je ne sais pas comment rendre les gens plus courageux, mais je sais que pour moi, il est beaucoup plus facile d’être courageux quand je sais que, quoi que j’aie à perdre, je serai toujours aimé. Quand je suis ridiculisé ou méprisé, je suis sur la défensive et il me devient difficile de reconnaître le tort que j’ai causé.
A mon avis, le but premier de ces témoignages n’est pas de dénoncer ni de faire honte aux auteurs de tels actes. Cela peut se révéler nécessaire pour protéger d’autres personnes mais cela ne modifie pas les conditions fondamentales à l’origine de ces maltraitances. Selon moi, un autre but plus important, est de développer l’empathie et déconstruire l’objectivation. Ce qui rend inacceptable de maltraiter ou d’abuser sexuellement une femme, ce n’est pas la honte ou une quelconque punition qui en découle. Ce qui rend cela inacceptable c’est qu’il s’agit d’un être vivant sensible exactement comme vous. Quand on comprend cela, on sait que c’est inacceptable.
Bien sûr, il y a des hommes qui sont trop abîmés pour éprouver de la compassion, ou pour qui la douleur l’emporte sur l’empathie. A l’heure actuelle, nous avons encore besoin de lois et pas seulement de cercles de paroles ou de programmes de réconciliation, pour assurer la sécurité des femmes. Néanmoins nous avons maintenant la possibilité de modifier le contexte dans lequel les violences prospèrent. Le principal potentiel du mouvement #metoo (moi aussi) ne réside pas dans « Cela m’est arrivé à moi aussi » mais dans « Voici ce que j’ai ressenti quand cela m’est arrivé, à moi aussi. » La première affirmation chasse une sorte de déni qui prétend que cela n’est pas arrivé. La seconde dissipe un déni plus pernicieux qui prétend que même si l’acte a vraiment eu lieu, il ne s’est pas produit.
Etats-Unis
Auteur : Charles Eisenstein, écrivain et conférencier international basé à Harrisburg, en Pennsylvanie, (Etats-Unis), il a notamment publié : The Ascent of Humanity (l’Ascension de l’humanité), et Sacred Economics, (l’Economie sacrée).
Thématiques : femmes
Rubrique : Le respect de la loi (« Chaque fois qu’il y a affaiblissement de la loi… et accroissement général du désordre, alors je me manifeste. » (Bhagavad Gita). La promesse de Krishna, l’Avatar, semble particulièrement d’actualité. C’est pour tenir cette promesse que Maitreya, l’Avatar de notre ère, est présent dans le monde à une époque où l’anarchie est si répandue.« Lorsqu’une nation parvient à l’âge adulte, à la maturité, les relations qu’elle établit avec les autres changent du tout au tout. Elle commence à respecter l’autorité de la loi qui unit toutes les nations, les liant dans leurs responsabilités et leurs besoins mutuels. Le développement vers la maturité se signale précisément par un tel respect des lois que les hommes ont estimées nécessaires pour vivre ensemble en paix... Lorsque, parmi les nations, l’on ignore l’autorité de la loi, c’est le monde entier qui en souffre. » (Le Maître — PI, avril 2004) Actuellement, les traités et les résolutions de l’Onu sont méprisés, et les lois nationales et internationales sont bafouées. Dans ce contexte, nous présentons des brèves mettant en exergue la nécessité d’un respect renouvelé de la loi.)
