Partage international no 436 – décembre 2024
par Moustafa Barghouti
Jimmy Carter, le 39e président des Etats-Unis, a eu 100 ans en octobre 2024. Au long de ses nombreuses décennies de service public, il fut un exemple luttant sans relâche pour la paix et la dignité humaine dans son pays et dans le monde.
Aujourd’hui, alors qu’il approche du crépuscule de sa vie, prenons le temps d’examiner l’une de ses positions les plus courageuses : son engagement indéfectible en faveur de la dignité et de l’autodétermination palestiniennes.
En 1996, le président Carter s’est tenu à nos côtés, le peuple palestinien, alors que nous votions pour nos dirigeants pour la toute première fois. Bien que le processus de paix d’Oslo n’ait pas réussi à créer l’Etat palestinien indépendant que nous espérions, J. Carter pensait que l’acte de voter restait vital, une chance de construire un avenir ancré dans la paix et la justice.
Sa présence en Palestine lors de cette première élection a renforcé nos espoirs d’un avenir meilleur, malgré les ombres de l’occupation et des déplacements forcés.
Ce qui rend la position de Jimmy Carter sur la Palestine unique, ce n’est pas seulement son courage moral, mais le fait qu’il fut un jour l’homme le plus puissant du monde.
En 2003, alors que le mur de séparation commençait à serpenter à travers la Cisjordanie, j’ai rencontré le président Carter une fois de plus au tout premier Forum des défenseurs des droits de l’homme du Centre Carter à Atlanta, en Géorgie.
Un président engagé pour la paix
Je lui ai parlé des dures réalités auxquelles sont confrontés les Palestiniens de la ville de Qalqilia en Cisjordanie, 40 000 personnes encerclées par du béton, avec une seule porte leur permettant d’accéder aux fermes, aux soins médicaux et au monde extérieur. Une seule porte qui s’ouvrait et se fermait au gré des soldats israéliens, restant parfois fermée pendant des jours. Lorsque je l’ai informé de la situation en Palestine, je l’ai désignée pour ce qu’elle est : un apartheid, la séparation de deux peuples sur la base de leur appartenance ethnique, l’un dominant l’autre par une injustice systémique. J. Carter m’a écouté attentivement et sans jugement.
Deux ans plus tard, en 2005, il a eu l’occasion de voir la réalité de ses propres yeux lorsqu’il est retourné en Palestine pour observer les élections présidentielles, au cours desquelles j’étais le principal candidat indépendant face à Mahmoud Abbas du Fatah.
Pendant cette période, le président Carter a pu constater de visu comment Israël, au lieu de construire des ponts pour asseoir la paix, construisait des murs qui entaillent profondément le territoire palestinien, des murs qui annexent les colonies et les ressources en eau, des murs qui isolent les Palestiniens dans des enclaves. Il a également été témoin de la façon dont, après une réunion que nous avions eue à Jérusalem, les services de sécurité israéliens m’ont arrêté sans autre raison que de m’empêcher de parler aux électeurs palestiniens de Jérusalem. C’est au cours de cette visite, je crois, qu’il est devenu clair pour lui qu’Israël ne préparait pas la paix, mais consolidait plutôt son contrôle d’une manière qui rendrait impossible une solution à deux Etats.
Un livre influent
En 2006, J. Carter a publié Palestine : la paix pas l’apartheid, un livre qui a bouleversé le paysage politique américain. Il y a exposé une vérité simple : sans la liberté et la dignité des Palestiniens, il ne pourrait y avoir de paix. Il a défendu cette position non pas en tant qu’ennemi d’Israël, mais en tant que personne profondément investie dans sa survie. Pourtant, pour avoir osé dire cette vérité, J. Carter a été vilipendé. Il a été accusé d’être antisémite et ostracisé par de nombreux Américains et même par son parti démocrate. Mais J. Carter n’a jamais hésité. Il a continué à dire la vérité sur les réalités en Palestine – non par malveillance envers Israël, mais par conviction profonde en la justice.
Il a compris que la seule façon pour Israël de vraiment prospérer était de parvenir à une paix juste avec les Palestiniens. Il a reconnu que le peuple palestinien, qui vit sous une occupation brutale depuis 1967 et a connu des déplacements répétés depuis 1948, avait droit aux mêmes droits et à la même dignité que n’importe quel autre. Il a reconnu dans des écrits ultérieurs que c’est mon récit de la situation à Qalqilia en 2003 qui lui a fait comprendre la réalité de l’apartheid en Palestine.
A l’écoute des Palestiniens
Ce qui rend la position de Jimmy Carter sur la Palestine unique, ce n’est pas seulement son courage moral, mais le fait qu’il fut autrefois l’homme le plus puissant du monde. En tant que président des Etats-Unis, il a essayé d’ouvrir la voie à une paix durable. Il n’a pas réussi à garantir l’autodétermination palestinienne au cours de son unique mandat présidentiel, de 1977 à 1981, mais il a refusé de renoncer à ses efforts. Au cours des décennies qui ont suivi sa fin de mandat, il a retourné toutes les pierres, cherché toutes les possibilités pour instaurer une paix juste pour les Palestiniens et tous les peuples du Moyen-Orient.
Aujourd’hui, alors qu’il fête ses 100 ans et que les hommages affluent pour honorer ses nombreuses réalisations humanitaires, nous ne devons pas oublier qu’il fut l’un des plus grands révélateurs de vérité de notre époque. J. Carter était prêt à voir la brutalité infligée au peuple palestinien et a refusé de garder le silence à ce sujet. C’est un courage rare, surtout pour un ancien président américain, qui doit être reconnu et commémoré.
La meilleure façon de rendre hommage à Jimmy Carter, à son courage et à sa probité morale inébranlable, est de poursuivre son engagement en faveur de l’égalité des droits de l’homme pour tous.
La lutte palestinienne pour l’autodétermination n’est pas seulement une question politique, c’est une question morale. Comme J. Carter l’a toujours souligné, les Etats-Unis ont une responsabilité particulière. Sans le soutien politique et militaire américain, Israël n’aurait pas été en mesure de poursuivre son occupation impitoyable et son apartheid contre les Palestiniens, ou de commettre un génocide à Gaza.
Alors que nous célébrons et examinons la vie et l’héritage de J. Carter, amplifions son appel pour que les Etats-Unis soient une véritable force de paix et de justice dans le monde. Reconnaissons, que la paix sur notre Terre sainte ne viendra que lorsque les droits et la dignité des Palestiniens seront reconnus et respectés, comme il le souhaitait. C’est seulement alors que nous pourrons véritablement honorer son héritage et les valeurs qu’il a défendues avec tant de courage.
