Hommage à « Pepe » Mujica

Partage international no 443juillet 2025

par Elisa Graf

Qualifié par le président brésilien Lula de « l’un des plus grands humanistes de notre époque », l’ancien président uruguayen José Mujica est décédé le 13 mai 2025, peu avant son 90anniversaire.

Surnommé El Pepe par les Uruguayens, J. Mujica s’est fait connaître dans le monde entier en vivant selon ses principes et en refusant les contraintes et les pièges du pouvoir. Faisant don de 90 % de son salaire de président à des œuvres caritatives, il refusait de vivre dans le palais présidentiel, préférant rester dans la petite exploitation de fleurs de sa femme, en périphérie de Montevideo, la capitale de l’Uruguay. Lorsqu’il ne se rendait pas au travail à vélo, il conduisait une emblématique Coccinelle Volkswagen vieille de plusieurs décennies, et il ne portait que des vêtements civils lors des événements publics. A propos de la simplicité de son mode de vie et du fait qu’on le surnommait « le président le plus pauvre du monde », il a déclaré : « Je vis comme la majorité de mon peuple, pas comme la minorité. Je mène une vie normale et les dirigeants italiens et espagnols devraient également vivre comme leurs concitoyens. Ils ne devraient pas aspirer à intégrer une minorité riche ou à l’imiter. »

Elevé dans une ferme, son père décède alors qu’il n’a que quatre ans. Jeune adulte au milieu des années 1960, il devient secrétaire général du Parti national uruguayen. Il contribue ensuite à la création d’un nouveau parti de gauche affilié aux socialistes, l’Union populaire, qui subit une défaite décisive aux élections de 1962. Quelques années plus tard, convaincu que seul un changement révolutionnaire pourrait résoudre les problèmes sociaux et économiques de l’Uruguay, il devient partisan de Che Guevara, le chef de la guérilla cubaine, et rejoint le nouveau mouvement MLN-Tupamaros, un groupe politique armé d’extrême gauche, récemment formé et inspiré par la révolution cubaine. En 1969, il participe à des raids armés et à la prise de la ville de Pando à la tête d’une escouade d’assaut. En 1970, alors qu’il résiste à une arrestation dans un bar de Montevideo, il blesse deux policiers et reçoit six balles. Il manque de perdre la vie mais est sauvé par un chirurgien de l’hôpital. Arrêté à quatre reprises par les autorités et après de multiples évasions, il passe treize ans en prison, souvent dans des conditions difficiles et à l’isolement, dont plus de deux ans confiné au fond d’un abreuvoir à chevaux vidé. Durant cette période, il connait de sérieux troubles de santé mentale, notamment des hallucinations. J. Mujica a déclaré que cette période avait profondément façonné sa vision de la vie.

Il est finalement libéré en 1985 grâce à une loi d’amnistie couvrant les crimes politiques et les crimes militaires connexes.

Plusieurs années après sa sortie de prison, J. Mujica, avec nombre de ses compatriotes tupamaros, rejoint d’autres organisations de gauche pour créer le mouvement de participation populaire (MPP), un parti politique qui lui permet d’être élu député aux élections générales de 1994, puis sénateur en 1999. Le parti devient une force politique de premier plan et, en 2005, J. Mujica est nommé ministre de l’Elevage, de l’Agriculture et de la Pêche. La même année, il épouse Lucia Topolansky, sa compagne de longue date et également tupamaro.

Après avoir remporté la présidence uruguayenne en novembre 2009, il appelle à l’unité dans son premier discours en tant que président élu, reconnaissant ses adversaires politiques et déclarant qu’il n’y avait « ni gagnants ni perdants. » Il ajoute : « C’est une erreur de croire que le pouvoir vient d’en haut, alors qu’il vient du cœur des masses […] Il m’a fallu toute une vie pour l’apprendre. »

En tant que président de 2010 à 2015, J. Mujica promeut des politiques progressistes et des réformes sociales majeures, notamment la légalisation de l’avortement et du mariage homosexuel. Afin de lutter contre la criminalité liée à la drogue, il fait de l’Uruguay le premier pays au monde à légaliser totalement l’usage récréatif du cannabis. Pendant son mandat, le taux de pauvreté en Uruguay a presque été divisé par deux et le salaire minimum a presque doublé.

Critique virulent de la société de consommation, l’héritage le plus durable de J. Mujica est sans doute la démonstration publique d’une vie humaine et solidaire, respectueuse des services et des principes. Soulignant les dangers du mercantilisme, il nous a questionné sur nos propres priorités : « La culture qui nous entoure et dans laquelle nous sommes intégrés, ne sert qu’à multiplier les profits individuels. Et cette culture est beaucoup plus forte que les armées, la puissance militaire et tout le reste, parce qu’elle détermine de façon permanente les relations de millions de gens ordinaires à travers le monde entier. Et elle est bien plus forte que la bombe atomique ! Il est donc inutile d’essayer de changer de système sans affronter le problème du changement de culture. Nous devons construire un nouveau système et parallèlement une nouvelle culture, une nouvelle éthique. »

Brésil Auteur : Elisa Graf, collaboratrice de Share International. Elle vit à Steyerberg (Allemagne).
Sources : jacobin.com ; dw.com ; bbc.com ; wikipedia ; The Guardian
Thématiques : politique
Rubrique : De nos correspondants ()