Partage international no 451 – mars 2026
Interview de Richard Wolff par Felicity Eliot
Nous avons imaginé un capitalisme compatible avec la paix. Un monde multipolaire est-il viable au sein d’un système capitaliste ?
Richard Wolff est professeur émérite d’économie à l’Université du Massachusetts à Amherst, où il a enseigné de 1973 à 2008. Il est actuellement professeur invité au sein du programme d’études supérieures en affaires internationales de la New School University à New York. Auparavant, il a enseigné l’économie à l’Université Yale et au City College de l’Université de la Ville de New York (CUNY). En 1994, il a été professeur invité en économie à l’Université Paris 1 (Sorbonne). Il est cofondateur de Democracy at Work https://institute.coop où il anime l’émission nationale, Economic Update. Plusieurs médias le considèrent comme une figure influente de l’économie marxiste. Le New York Times Magazine l’a qualifié de « l’économiste marxiste le plus éminent d’Amérique». Felicity Eliot l’a interviewé pour Share International en novembre 2025. (Les première et deuxième partie ont été publiées dans la revue Partage international de décembre 2025 et de janvier/février 2026).
Partage international. Après les guerres mondiales, nous avons dit « plus jamais ça ». Nous avons créé les Nations Unies, ainsi que diverses institutions et organisations, et des traités ont été signés par de nombreux pays. Aujourd’hui, nous assistons à la destruction délibérée de ces traités, les États-Unis, par exemple, se sont retirés d’un traité récent se rapportant au changement climatique. Apparemment, nous accordons peu d’importance aux droits humains, même les plus élémentaires, desquels font partie les droits fondamentaux, tels ceux énoncés dans la Déclaration universelle des droits humains : l’accès à la nourriture, à un logement, aux soins médicaux, à l’instruction, etc., ainsi que vivre sur une planète décente. Il semble, sans que personne ne s’y oppose, que nous assistions à la destruction délibérée de nombreux traités et organisations. Les Nations Unies sont ridiculisées, comme nous l’avons encore constaté récemment avec D. Trump. Quel conseil donneriez-vous à ceux qui cherchent des solutions, non seulement aux États-Unis, mais aussi pour retrouver un équilibre et du bon sens ?
Richard Wolff. Ma réponse ne vous surprendra pas. Mes parents sont européens. Mon père était Français et ma mère Allemande. Je parle français et allemand car, enfant, j’ai appris ces langues à la maison. Alors oui, je suis Américain ; je suis né ici, mais j’ai un pied en Europe. Votre question est donc pour moi une préoccupation constante : d’une certaine manière, je constate que le déclin est plus marqué en Europe. L’Europe est unique. Elle témoigne des plus belles réalisations, mais aussi des plus grandes atrocités. Comme le disait Walter Benjamin, toute grande réalisation est inextricablement liée à une barbarie extrême. La Première et la Seconde Guerre mondiale, auxquelles ont participé majoritairement des pays européens, ont été les pires guerres au monde. Les pays européens, à leur grande horreur et pour leur propre déshonneur, se sont massacrés les uns les autres à une échelle rarement égalée dans l’histoire de l’humanité.
D’un autre côté, une fois ces guerres terminées, on a créé une Société des Nations après la Première Guerre mondiale, puis l’Organisation des Nations Unies après la Seconde. Ces organisations comportent des aspects constructifs, mais aussi destructeurs. Si on veut en tirer une leçon, il faut se demander quels ont été les éléments constructifs qui ont permis la création de la Société des Nations ? Qu’est-ce qui a permis la création de l’Organisation des Nations Unies, ainsi que la conclusion de nombreux traités, comme celui visant à mettre fin à la course nucléaire entre l’Union soviétique et les États-Unis, ou encore tel celui des accords sur le climat, des accords qui, aujourd’hui, sont remis en cause ?
Nombreux sont les exemples qui témoignent des raisons qui nous ont empêchés de construire un monde dans lequel nous souhaitons vivre : un monde véritablement multinational et fondé sur diverses forces. Pour moi, la réponse est simple : nous n’avons pas adapté notre système économique. Nous avons cru pouvoir concilier capitalisme et paix. Un capitalisme fondé en fait sur une pseudo égalité, un capitalisme fondé sur un pseudo respect mutuel, une pseudo solidarité des grands pays envers les petits, et qui aurait mis fin à cette attitude arrogante et condescendante envers les pays plus modestes… et ainsi de suite. Mais c’est tout simplement impossible. Ce n’est pas envisageable. J’aimerais que ce soit le cas, mais l’histoire m’a appris que non, ça ne l’est pas. Elle m’a aussi appris qu’il faut se poser la question si, sur le plan climatique, nous sommes capables de construire un monde multipolaire et sûr. Serons-nous capables de collaborer pour garantir l’accès à l’air, à l’eau et aux ressources nécessaires à notre survie, sans nous détruire les uns les autres ? Ma réponse est : je ne sais pas si c’est possible, mais je vois le capitalisme surtout comme un obstacle. Toutefois, un système économique plus équitable n’est pas une garantie absolue, je ne prétends pas le contraire, mais je pense qu’il nous faciliterait la tâche.
Alors qu’aujourd’hui les États-Unis s’indignent de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, je tiens à préciser que je ne soutiens pas ce que la Russie a fait là-bas. Absolument pas. Mais il est inconcevable que les États-Unis tiennent de tels propos. Qu’avons-nous fait au Vietnam ? Qu’avons-nous fait en Afghanistan ? Qu’avons-nous fait ? Un grand pays riche et puissant envahit un petit pays et le détruit, tout simplement. Les Russes font la même chose en Ukraine. Mais comment peut-on leur demander de ne pas agir ainsi, sachant que l’Amérique s’engage au Vietnam et, soit dit en passant, se fait battre, mais n’en tire aucune leçon ? Réessaie en Afghanistan. Se fait battre à nouveau, mais n’en tire aucune leçon. Et maintenant, nous avons un président qui menace le Panama, le Groenland, le Canada, le Nigeria, le Venezuela. C’est une plaisanterie. Une plaisanterie macabre et ironique. Sauf que ce président convoite les ressources naturelles de ces pays.
PI. Donc, le président Trump convoite les ressources naturelles de différents pays ?
RW. Non, il pourrait très bien les acheter. Non, c’est bien plus que ça. Et je ne veux pas effrayer qui que ce soit, mais soit on tire les leçons de l’histoire, soit on est condamné à la répéter. Hitler a attaqué la Russie. C’était de la folie. Et il a appris à ses dépens à quel point c’était insensé. Il a agi ainsi parce que les problèmes internes de l’Allemagne érodaient le soutien dont il bénéficiait. Et le moyen de galvaniser ce soutien, du moins à court terme, c’est d’agir à l’étranger, de mobiliser le nationalisme.
Voyez le rôle qu’ont ces absurdités xénophobes en Europe. Je connais des personnes en France qui sont des gens bien, des gens modérés. Politiquement, ils aiment le Parti socialiste, qui est un parti complaisant en France, pas du tout sérieux. Ils sont farouchement anti arabes et anti musulmans et croient à des idées épouvantables et pleines de préjugés. Et je leur dis qu’il n’y a qu’un pas entre la haine qu’on porte aux étrangers, et l’idée qu’il faut aller chez eux pour les empêcher de venir ici. Et voilà, subitement, on a une raison pour faire une guerre, et qu’en temps de guerre, on doit soutenir nos troupes, et blablabla… C’est d’une banalité mortelle. Mais je dois vous dire que c’est ce qui se passe ici. Les Américains aiment ce genre de choses. On l’a vu à la télévision. On voit un bateau sur l’eau. C’est affreux, non ? Oui, je ne sais pas si vous l’avez vu. Moi, oui. Puis on voit une lumière qui vient d’en haut et qui fait exploser le bateau. Affreux. Et puis il y a de la musique et un responsable du gouvernement vous annonce qu’on a porté un coup dur au trafic de drogue. C’est du théâtre de bas étage, du cinéma bidon. Vous savez, quand on décide de faire du sensationnalisme, vous avez un président qui saura vous en mettre plein la vue.
PI. La seule solution serait-elle, vous en parliez, bien sûr, l’effondrement du système capitaliste ? La seule solution serait-elle alors un effondrement de l’économie, entraînant un « ajustement » brutal des marchés ?
RW. Pour l’instant, non. Mais est-ce que ce serait la solution ? Si nous subissons une catastrophe économique, ce sera un problème… Je peux vous l’assurer.
PI. Je pense que beaucoup de gens le redoutent, n’est-ce pas ? Vous-même, je crois… ?
RW. Absolument. Si vous étiez assis ici à New York avec moi, je pourrais vous montrer le Wall Street Journal de ce matin ou le Financial Times. Les économistes font tous des spéculations. On s’attend à une nouvelle récession, car le capitalisme connaît ces crises en moyenne tous les quatre à sept ans. La dernière remonte à 2020. La question est toujours la même… Bon, quatre à sept ans se sont écoulés depuis. Nous en sommes au milieu. Nous sommes donc dans les temps. Et tout le monde se demande jusqu’où cela ira et combien de temps cela durera. Ce sont à chaque fois des inconnues. Se pourrait-il que le système s’effondre réellement ? Oui. Et alors, personnellement, je serais terriblement angoissé, car je sais que nous sommes encore loin d’une humanité qui sache que faire pour remplacer le système. Alors, « faute de mieux », comme disent les Français, on reconstruira un autre capitalisme. C’est ce que nous avons fait dans les années 1930 dans ce pays. Le capitalisme s’est effondré, la Grande Dépression, mais ce qui a été reconstruit, c’est un capitalisme réglementé, perfectionné, et contrôlé par l’État.
PI. Donc, même si nous avons dit « plus jamais ça », en réalité, économiquement et financièrement, nous avons recommencé exactement la même chose !
RW. Et nous voilà à nouveau confrontés aux mêmes risques d’effondrement, avec le même système qui nous expose aux mêmes dangers, sans que nous ayons progressé pour trouver une solution viable. D’un autre côté, l’être humain est très créatif, et si l’on est convaincu que, dans le passé, notre erreur a été de n’avoir rien changé au système, alors peut-être que maintenant quelque chose pourrait émerger. Et si vous voulez savoir ce que je fais au niveau de mon travail, alors voilà c’est ça que je fais. Je suis l’une des voix qui s’élèvent, je ne suis pas la seule, Dieu merci. Je suis l’une de celles dont le rôle est d’affirmer que le système est le problème. Et que la transformation du système est indispensable si on veut parvenir à une solution viable.
FIN
