Partage international no 433 – septembre 2024
par Jeffrey D. Sachs
Les structures émanant des Nations unies sont fragiles et nécessitent une mise à niveau urgente. Cette question devrait être abordée par les Nations unies, lors du Sommet de l’avenir, en septembre.
L’année prochaine marquera le 230e anniversaire du célèbre essai d’Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle (1795). Le grand philosophe allemand y propose un ensemble de principes directeurs pour instaurer une paix perpétuelle entre les nations de son époque. Aujourd’hui, dans un monde en guerre confronté à un risque sérieux d’armageddon nucléaire, nous devrions nous inspirer de l’approche de Kant. Un ensemble mis à jour de principes devrait être examiné lors du Sommet de l’avenir, aux Nations unies en septembre.
Le secrétaire général des Nations unies a publié onze notes d’orientation destinées à aider les Etats membres à préparer le Sommet. La première est intitulée un Nouvel Agenda pour la paix. Elle veut mettre l’accent sur la prévention des conflits à l’échelle mondiale par une approche renouvelée des opérations de paix et un mécanisme de sécurité collective plus fort.
Kant était pleinement conscient que ses propositions se heurteraient au scepticisme des politiciens « pratiques » : le politicien pratique regarde de haut le théoricien politique ; il le considère comme un pédant dont les idées creuses ne menacent pas la sécurité de l’Etat, dans la mesure où l’Etat, lui, prend ses décisions sur la base de la réalité des faits ; le théoricien est ainsi autorisé à s’exprimer sans interférence du politicien responsable au contact du réel.
Histoire d’une idée
Néanmoins, comme l’a noté l’historien Mark Mazower dans son ouvrage magistral Governing the world1, le texte de Kant a le potentiel d’influencer des générations de penseurs sur la gouvernance mondiale, en aidant à poser les bases du travail des Nations unies sur les droits de l’homme, la conduite de la guerre et le contrôle des armements.
Les propositions centrales de Kant tournaient autour de trois idées. Premièrement, il rejetait les armées permanentes. Les armées permanentes « menacent incessamment les autres Etats par leur préparation constante à la guerre ». En cela, Kant anticipait d’un siècle et demi l’avertissement célèbre du président américain Dwight D. Eisenhower sur les dangers du complexe militaro-industriel.
Deuxièmement, Kant appelait à la non-interférence dans les affaires internes des autres nations. En cela, Kant s’élevait contre le type d’opérations secrètes que les Etats-Unis ont utilisées sans relâche pour renverser des gouvernements étrangers.
Troisièmement, Kant appelait à une « fédération d’Etats libres », qui, à notre époque, est devenue les Nations unies, une « fédération » de 193 Etats engagés à fonctionner sous la Charte des Nations unies.
Kant plaçait de grands espoirs dans le républicanisme comme frein à la guerre, par opposition au pouvoir d’une seule personne. Il estimait qu’un dirigeant unique était davantage susceptible de succomber à la tentation de la guerre : « […] pour un dirigeant, déclarer la guerre est la chose la plus facile au monde, car la guerre ne nécessite pas de la part du dirigeant, qui est le propriétaire de l’Etat et non un de ses membres, le moindre sacrifice de ses plaisirs de la table, de la chasse, de ses maisons de campagne, de ses fonctions à la cour, et ainsi de suite. Il peut donc décider de partir en guerre pour les raisons les plus frivoles, et, avec une parfaite indifférence, en laisser la justification que la décence exige au corps diplomatique toujours prêt à la fournir. »
En revanche, selon Kant, « si le consentement des citoyens est requis pour décider que la guerre doit être déclarée [et dans le cadre d’une constitution républicaine, cela ne peut qu’être le cas], il est naturel qu’ils soient très prudents au moment de s’engager sur cette voie hasardeuse ».
L’erreur de Kant
Cependant, Kant était bien optimiste quant à la capacité de l’opinion publique à limiter les guerres. Tant la république athénienne que la république romaine étaient notoirement belliqueuses. La Grande-Bretagne, première démocratie du XIXe siècle, était peut-être aussi la puissance la plus belliqueuse. Pendant des décennies, les Etats-Unis se sont engagés dans des guerres incessantes et des renversements violents de gouvernements étrangers.
Il y a au moins trois raisons pour lesquelles Kant s’est trompé sur ce point. Premièrement, même dans les démocraties, la décision de lancer une guerre appartient presque toujours à un petit groupe d’élite qui est en fait largement isolé de l’opinion publique. Deuxièmement, l’opinion publique est relativement facile à manipuler par une propagande suscitant le soutien populaire à la guerre. Enfin, le public peut être protégé à court terme des coûts élevés de la guerre si celle-ci est financée par la dette plutôt que par l’impôt, et si elle s’appuie sur des entrepreneurs, des recrues payées et des combattants étrangers plutôt que sur la conscription.
Les idées de Kant sur la paix perpétuelle ont contribué à orienter le monde vers le droit international, les droits de l’homme, et l’établissement de règles pour les belligérants (avec les Conventions de Genève). Pourtant, malgré ces progrès, le monde reste terriblement éloigné de la paix. Selon l’Horloge de la fin du monde élaborée par le Bulletin des scientifiques atomiques2, nous sommes à 90 secondes de minuit, plus près de la guerre nucléaire qu’à tout moment depuis l’instauration de l’horloge en 1947.
Les Nations unies et le droit international ont sans doute permis d’empêcher une troisième guerre mondiale. Le Secrétaire général des Nations unies U Thant, par exemple, avait joué un rôle vital dans la résolution pacifique de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pourtant, les structures émanant des Nations unies sont fragiles et nécessitent une mise à jour urgente.
Pour cette raison, je recommande que nous formulions et adoptions un nouvel ensemble de principes basé sur quatre réalités géopolitiques clés de notre époque.
Premièrement, nous vivons avec une épée de Damoclès nucléaire au-dessus de nos têtes. Le président John F. Kennedy l’a exprimé de façon éloquente il y a soixante ans dans son célèbre discours sur la paix : « Je parle de paix à cause du nouveau visage de la guerre. La guerre totale n’a aucun sens à une époque où les grandes puissances peuvent maintenir des forces nucléaires importantes et relativement invulnérables et refuser de se rendre sans recourir à ces forces. Elle n’a aucun sens à une époque où une seule arme nucléaire contient près de dix fois la force explosive délivrée par toutes les forces aériennes alliées lors de la Seconde Guerre mondiale. »
Deuxièmement, nous sommes arrivés à une véritable multipolarité. Pour la première fois depuis le XIXe siècle, l’Asie a dépassé l’Occident en termes de production économique. Nous avons depuis longtemps dépassé l’ère de la guerre froide où les Etats-Unis et l’Union soviétique dominaient, et dépassé aussi le « moment unipolaire » célébré par les Etats-Unis après la disparition de l’Union soviétique en 1991. Les Etats-Unis ne sont aujourd’hui qu’une superpuissance parmi d’autres – la Russie, la Chine et l’Inde –, qui doivent aussi prendre en compte diverses puissances régionales (y compris l’Iran, le Pakistan et la Corée du Nord). Les Etats-Unis et leurs alliés ne peuvent imposer unilatéralement leur volonté en Ukraine, au Moyen-Orient ou dans la région indopacifique. Ils doivent apprendre à coopérer.
Troisièmement, nous disposons maintenant d’un large éventail d’institutions internationales à travers lesquelles les Etats peuvent formuler et adopter des objectifs globaux (par exemple, concernant le climat, le développement durable et le désarmement nucléaire), faire prévaloir le droit international et exprimer la volonté de la communauté mondiale (par exemple, à l’Assemblée générale et au Conseil de sécurité des Nations unies). Bien sûr, ces institutions internationales sont encore trop faibles lorsque les grandes puissances choisissent de les ignorer, mais elles offrent des outils inestimables pour construire une véritable fédération de nations dans l’esprit de Kant.
Quatrièmement, le destin de l’humanité est plus étroitement interconnecté que jamais. Les biens communs mondiaux – le développement durable, le désarmement nucléaire, la protection de la biodiversité de la Terre, la prévention des guerres, la prévention et le contrôle des pandémies – sont aujourd’hui au cœur de notre destin commun, bien plus qu’à toute autre époque de l’histoire humaine. Là encore, nous pouvons nous tourner vers la sagesse de JFK, toujours aussi pertinent à notre époque : « Restons conscients de nos différences, mais aussi et surtout de nos intérêts communs et regardons ensemble les moyens par lesquels ces différences peuvent être surmontées. Et si nous n’y parvenons pas encore complètement, au moins pouvons-nous contribuer à rendre le monde plus sûr. Car, en fin de compte, notre lien commun le plus fondamental est que nous habitons tous cette petite planète. Nous respirons tous le même air. Nous chérissons tous l’avenir de nos enfants. Et nous sommes tous mortels. »
Les dix principes pour la paix
Quels principes devrions-nous adopter à notre époque, susceptibles de promouvoir une paix perpétuelle ? Je propose ici dix principes pour une paix perpétuelle au XXIe siècle et invite le lecteur à modifier cette proposition et à l’enrichir.
Les cinq premiers de mes principes sont les Principes de coexistence pacifique proposés par la Chine il y a soixante-dix ans et adoptés par la suite par les pays non-alignés. Ce sont :
- Le respect mutuel de toutes les nations pour l’intégrité territoriale et la souveraineté des autres nations.
- La non-agression mutuelle de toutes les nations envers les autres nations.
- La non-interférence mutuelle de toutes les nations dans les affaires internes des autres nations (telles que par des guerres par choix [par opposition aux guerres par nécessité de se défendre], des opérations de changement de régime ou des sanctions unilatérales).
- L’égalité et la recherche d’avantages mutuels dans les interactions entre nations.
- La coexistence pacifique de toutes les nations.
Pour mettre en œuvre ces cinq principes fondamentaux, je recommande cinq principes d’action spécifiques :
- La fermeture des bases militaires à l’étranger, dont les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont de loin le plus grand nombre.
- La fin des opérations secrètes visant à changer des régimes et la fin des mesures économiques coercitives unilatérales, qui représentent de graves violations du principe de non-ingérence dans les affaires internes des autres nations3.
- La signature par toutes les puissances nucléaires (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord) de l’article VII du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires : « Toutes les parties s’engagent à poursuivre les négociations de bonne foi sur des mesures relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires et au désarmement nucléaire, et pour parvenir à un traité sur le désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. »
- L’engagement de tous les pays à « ne pas renforcer leur sécurité au détriment de la sécurité des autres pays », conformément à la Charte de l’OSCE. Les Etats ne doivent pas entrer dans des alliances militaires qui menacent leurs voisins ; ils doivent s’engager à résoudre les différends par des négociations pacifiques et des accords soutenus par le Conseil de sécurité des Nations unies.
- L’engagement de toutes les nations à coopérer pour protéger les biens communs de l’humanité et soutenir les initiatives qui œuvrent dans ce sens, comme l’accord de Paris sur le climat, les Objectifs de développement durable et la réforme des institutions de l’Onu.
- Les confrontations entre grandes puissances actuelles, notamment les conflits des Etats-Unis avec la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, sont largement dues à la poursuite par les Etats-Unis de l’unipolarité via des opérations de changement de régime, des guerres par choix, des sanctions coercitives infligées unilatéralement, et par le réseau mondial de bases militaires américaines et les alliances qu’ils développent autour de la planète.
Les dix principes énumérés ci-dessus contribueraient à faire évoluer le monde vers un multilatéralisme pacifique régi par la Charte des Nations unies et le droit international.
1 – Gouverner le monde, l’histoire d’une idée (non traduit).
2 -Voir le numéro 431-432, p. 29.
3 – La politologue Lindsey O’Rourke a soigneusement documenté 64 opérations secrètes de changement de régime fomentées par les Etats-Unis entre 1947 et 1969, et la déstabilisation pernicieuse causée par de telles opérations.
Auteur : Jeffrey D. Sachs, professeur de développement durable et de gestion de la santé à l’université Columbia, à New York (Etats-Unis).
Sources : commondreams.org
Thématiques : politique
Rubrique : Point de vue ()
