Discours aux chefs religieux

Sommet multi-confessionnel de la pré-COP28

Partage international no 424décembre 2023

par Jeffrey D. Sachs

Abou Dhabi, le 6 novembre 2023

Vos Saintetés, Éminences, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Nous nous trouvons face à la plus grande épreuve de l’humanité : vivre en paix et de façon durable sur une planète bondée et interconnectée.

Pour l’instant, nous échouons à cette épreuve. Le monde est enflammé par des guerres ; la dévastation environnementale induite par l’humain s’accélère ; la Terre est plus chaude maintenant qu’elle ne l’a été en 125 000 ans.

J’en blâme les politiciens, et tout particulièrement ceux des États riches et puissants.

En ces jours où, justement quand on a besoin que les dirigeants du monde prêtent attention à la crise climatique avant le sommet de la COP28, nous sommes empêtrés dans une guerre dévastatrice au Moyen-Orient.

Le gouvernement israélien a déjà tué plus de 10 000 civils innocents à Gaza et pourtant il rejette les appels mondiaux à un cessez-le-feu. Israël commet des crimes de guerre en assiégeant Gaza par le bombardement d’hôpitaux, d’ambulances, d’écoles, de quartiers résidentiels. Il en résulte un carnage.

Pour sa part, le gouvernement des États-Unis oppose son veto aux appels à un cessez-le-feu du Conseil de sécurité de l’Onu et de l’Assemblée générale, permettant à la fureur israélienne de continuer. De plus, alors que la guerre fait rage à Gaza, les États-Unis poursuivent leur dangereuse tentative d’élargissement de l’Otan pour y intégrer l’Ukraine, malgré les objections les plus vives de la Russie. Nous en voyons le résultat dans une guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie, qui est en train de détruire l’Ukraine.

Photo : PES Group, CC BY 2.0 DEED, via Flickr
Jeffrey Sachs, économiste américain

Bien des guerres sont le résultat d’une recherche du lucre

Les politiciens des nations puissantes, et particulièrement la mienne [les États-Unis], nous ont entraînés dans des guerres dont les peuples ne veulent pas, et ont différé les actions contre le changement climatique au point que celui-ci met en danger notre survie même. Par leur corruption sans fin, les politiciens ont gaspillé le labeur de milliards de personnes.

Pourquoi font-ils cela ? Les réponses ne sont pas nouvelles, mais elles sont toujours d’actualité.

Le premier péché est l’arrogance. B. Netanyahou croit qu’il a un droit de vie et de mort sur Gaza. Il croit qu’il n’a pas besoin de négocier avec qui que ce soit, et surtout pas avec les Palestiniens. Il se représente fort mal la véritable voie vers la sécurité d’Israël, qui passe par la justice, non par la guerre.

Le second péché est l’avidité. Bien des guerres sont le résultat d’une recherche du lucre, cependant les guerres détruisent bien plus de richesses que ce que les conquêtes permettent d’accaparer.

Le troisième péché est la corruption. Les campagnes politiques des membres du Congrès sont financées par la machine de guerre américaine, c’est-à-dire par des entreprises gigantesques qui ont des centaines de milliards de dollars en contrats de ventes d’armes, pour qui la guerre est un commerce et pour qui les contributions à des campagnes politiques sont un moyen d’encourager plus de guerres.

Le quatrième péché est l’hérésie. Les politiciens écoutent des faux prophètes qui proclament que leurs nations doivent naturellement diriger les autres. Qui a dit au président Biden que les États-Unis sont « indispensables » ? Ce n’est pas le cas. C’est un pays parmi 193 pays. Il représente un maigre 4,1 % de la population mondiale. Le monde n’a pas besoin d’être sous la direction des États-Unis. Le monde a besoin que les États-Unis coopèrent pacifiquement.

J’ai été impliqué dans le conseil politique pendant plus de quarante ans. Je peux vous parler de la dure vérité : les pays riches et puissants pensent qu’ils peuvent dominer le monde par la tromperie. Les États-Unis se sont livrés à des dizaines d’opérations secrètes pour renverser des gouvernements d’autres pays, ce qui inclut 64 cas bien documentés d’opérations secrètes pour forcer un changement de régime rien que pour la période 1947-1989. Dans les vingt dernières années, les États-Unis ont renversé les gouvernements en Afghanistan, Haïti, Irak, Libye, et en Ukraine pour ne nommer que quelques cas. En 2011, le président Obama a ordonné à la CIA de renverser Bachar al-Assad, conduisant à une longue guerre civile en Syrie qui a coûté la vie à 500 000 personnes.

Ce guerroiement et cette tromperie incessante doivent cesser. Nous devons écouter Isaïe et forger des socs de charrues avec les épées. Avec les technologies actuelles, si elles sont transformées, les épées et les lances modernes sont assez puissantes pour mettre un terme à la faim dans le monde, pour nourrir toute l’humanité et pour protéger l’environnement.

La guerre à Gaza doit cesser immédiatement, avant qu’Israël ne commette plus de carnages, de crainte que nous nous retrouvions dans une guerre régionale.

Israël peut parvenir à une véritable sécurité par la paix avec la Palestine et seulement par cette voie. Quand la Palestine sera assurée dans ses propres frontières, avec pour capitale Jérusalem-Est et qu’elle acquerra le contrôle des lieux saints musulmans, Israël obtiendra également la sécurité et la paix, et la vision d’Isaïe se réalisera.

La guerre en Ukraine cessera si les États-Unis cessent d’essayer d’élargir l’Otan pour y inclure l’Ukraine, et qu’à la place ils coopèrent directement avec la Russie sur les problèmes urgents de sécurité mutuelle, ce qui inclut un nouvel effort diplomatique en faveur du désarmement nucléaire.

Malgré les péchés des riches et des puissants, il y a encore de l’espoir pour la paix, vos Saintetés et Excellences. Oui, il y a de l’espoir. Et vous faites partie de cet espoir.

Une écrasante majorité de l’opinion publique mondiale demande la paix. Vous, les chefs religieux du monde, demandez la paix et priez pour la paix. A une grande majorité, les États membres de l’Onu demandent la paix, bien qu’Israël et les États-Unis aient jusqu’ici ignoré les appels à un cessez-le-feu et à une solution à deux États au conflit israélo-palestinien.

Quand le reste du monde s’unit pour demander la paix, comme c’est le cas, les États-Unis et Israël doivent écouter et tenir compte de l’appel de l’humanité.

Dans sa récente exhortation apostolique Laudate Deum, publiée en avance de la COP28, le pape François appelle à un nouveau multilatéralisme, afin que toutes les voix du monde soient entendues, et que les supercheries des puissants soient restreintes. Comme le constate le Saint Père, « notre monde devient tellement multipolaire, et en même temps tellement complexe, qu’un cadre différent pour une coopération efficace est nécessaire […].

« Tout cela suppose l’initiation d’un nouveau processus de prise de décisions et de légitimation de celles-ci, car ce qui a été mis en place il y a plusieurs décennies n’est pas suffisant et ne semble pas efficace. Dans ce cadre, des espaces de conversation, de consultation, d’arbitrage, de résolution des conflits et de supervision sont nécessaires, bref, une sorte de plus grande « démocratisation » dans la sphère mondiale pour exprimer et intégrer les différentes situations. »

Appelons donc, ici à Abou Dhabi, à un dialogue nouveau et honnête des riches avec les pauvres, des puissants avec les démunis, des grandes nations avec les petites. Disons non à la guerre, oui à la paix et oui à la survie planétaire.

Puisse ce nouveau dialogue commencer aujourd’hui même, ici dans l’assemblée des chefs religieux et dans les salles des Nations unies, maison des peuples et meilleur espoir de l’humanité pour un monde multilatéral et une planète durable.

Interpellons donc clairement et sans ambiguïté les dirigeants du monde : « Faites votre travail, qui est de promouvoir le bien commun. Vous devez mettre de côté votre arrogance, votre cupidité, votre corruption et vos hérésies. Vos méthodes actuelles ne fonctionnent pas, vous devez donc changer. »

Nous devons aussi être clairs : il n’existe pas un pays indispensable. Seule la justice est indispensable. Et avec elle, tous les pays sont indispensables.

Je vous remercie pour cette réunion. Puissions-nous trouver dans le monde entier l’amour et le respect de nos semblables dont nous avons tant besoin.

Lieu : Abou Dhabi,
Date des faits : 6 novembre 2023 Auteur : Jeffrey D. Sachs, professeur de développement durable et de gestion de la santé à l’université Columbia, à New York (Etats-Unis).
Thématiques : Société
Rubrique : Point de vue ()