Partage international no 261 – mai 2010
Interview de Jan Hendrickx par Andrea Bistrich
« Le plaisir le plus noble est la joie de comprendre. » ‑ Léonard de Vinci
Quelque 2,5 % des petits néerlandais sont des surdoués. Mais le système éducatif actuel ne tenant pas compte de leurs capacités, beaucoup s’ennuient à l’école. Avec pour conséquences des problèmes graves comme des difficultés d’apprentissage, des troubles du comportement et des problèmes socio-émotionnels. Les écoles Léonard, auxquelles ont accès les enfants qui ont un QI d’au moins 130, offrent un enseignement adapté aux capacités des surdoués et encouragent leur progrès. Leur fondateur, Jan Hendrickx, répond aux questions d’Andrea Bistrich pour Partage international.
Partage international : Les enfants d’aujourd’hui sont-ils plus intelligents, plus sages ?
Jan Hendrickx : Je pense qu’ils sont effectivement plus intelligents. L’abondance des images véhiculées par les médias a élargi le monde des enfants. Quand je pense à ma propre enfance, nous étions beaucoup moins conscients des événements au-delà de notre environnement immédiat. C’est complètement différent aujourd’hui. Les enfants sont exposés à davantage de stimuli et d’impressions qui les font réfléchir et leur permettent de se forger des opinions sur tout un tas de sujets de façon beaucoup plus précoce que ce n’était le cas il y a vingt ou trente ans.
PI. Vous avez vous-même longuement travaillé dans le système éducatif et alors que vous alliez prendre votre retraite vous avez commencé à développer un nouveau concept éducatif pour les surdoués. Pourquoi cela ?
JH. J’ai été directeur d’école pendant trente trois ans, et lorsque j’ai pris ma retraite en 2005 j’ai réalisé que j’avais une tâche à accomplir. Une des maîtresses de mon école est venue un jour me demander conseil. Un de ses élèves de cours élémentaire 1re année, Clément, lui avait rendu une dictée très mauvaise alors qu’il avait normalement d’excellentes notes. Le plus étrange était que les mots incorrects étaient écrits en lettres majuscules. J’ai alors demandé aux parents de Clément la permission de lui faire passer un test d’orthographe après l’école. Ce test, consistant en une liste de 50 mots, est destiné à des élèves allant du cours préparatoire jusqu’à l’entrée en 6e. Il commence avec des mots simples comme « chat » et « lune » et se termine avec des mots comme « électricien ». Clément écrivit parfaitement 48 mots sur 50. Autrement dit, alors qu’il était en CE1, âgé de 5 ans, il avait déjà les connaissances d’un élève de 10 ans à son entrée en 6e.
Je me suis alors demandé ce que pouvait être la journée d’un enfant qui doit apprendre toute la journée à l’école des choses qu’il sait déjà. Cette pensée ne m’a plus quittée pendant des années et c’est ce qui m’a conduit à développer une nouvelle méthode d’enseignement pour enfants surdoués.
PI. Qu’est-ce qu’un enfant surdoué ?
JH. Le psychologue américain Joseph S. Renzulli, bien connu pour ses travaux sur les surdoués, a trouvé que ces enfants se caractérisent par une combinaison d’intelligence (un QI supérieur à 130), de créativité dans leur façon de penser (un critère remarquable chez les surdoués), et de motivation.
Ces enfants ont une plus forte tendance à se focaliser sur des objectifs, font preuve de constance dans leurs efforts et de persévérance dans la réalisation d’une tâche. Ils insistent, ou réfléchissent jusqu’à ce qu’ils aient trouvé une solution.
Le problème est que les capacités exceptionnelles de ces enfants et leur intelligence ne peuvent pas s’exprimer dans le système éducatif actuel. On leur propose un enseignement cinq ou six ans au-dessous de leur niveau. Et on ne leur demande pas de penser de façon créative puisque l’accent est mis uniquement sur l’assimilation d’information et sa mémorisation, de façon à pouvoir reproduire cette information lorsque le besoin apparaît. Avec le temps, leur motivation et leur persévérance s’érodent car ils n’ont besoin de fournir aucun effort en classe.
PI. Comment reconnaît-on un surdoué ?
JH. Il y a les tests de QI bien connus qui évaluent les capacités intellectuelles générales et spécifiques. Si le résultat est au-dessus de 130, il y a des chances pour que l’enfant soit surdoué. On dispose également d’une liste d’indices de précocité, qui peuvent révéler un enfant surdoué. Par exemple, certains bébés ne passent pas par le stade où la plupart des bébés rampent ; ils commencent à marcher un beau jour sans jamais avoir rampé. Il y a aussi les enfants qui commencent à parler très tôt ou sont capables de vous fixer du regard à un âge où le regard de la plupart des bébés reste perdu dans le vide. On voit des bébés fixer leur regard dès l’âge de six ou huit semaines. L’usage précoce de mots difficiles peut aussi être un indice d’intelligence exceptionnelle en particulier des mots abstraits comme « confiance » ou « responsabilité ». Souvent ces enfants sont considérés par les autres enfants du même âge comme « différents » ou « spéciaux » car ils peuvent exprimer des concepts qui dépassent les enfants de cet âge. Ils posent également des questions d’une profondeur inhabituelle pour leur âge.
PI. Vous parlez là de leurs capacités intellectuelles et cognitives, mais qu’en est-il du développement émotionnel de ces enfants ?
JH. A l’âge de quatre ans leur développement émotionnel et social est toujours celui d’enfants de quatre ans, même si leur intelligence correspond à celle d’enfants de huit ou dix ans. C’est aussi ce qui leur rend les choses encore plus difficiles : d’un côté ils sont bien en avance intellectuellement et peuvent sur ce point communiquer plus facilement avec des enfants plus âgés, et de l’autre, ils ont émotionnellement besoin d’être en relation avec d’autres enfants du même âge qu’eux. Avec le concept d’éducation Léonard, je veux aider ces enfants à résoudre les problèmes et les difficultés auxquels ils sont confrontés du fait de leur développement particulier.
PI. Pourquoi avez-vous associé le nom de votre système éducatif à Léonard de Vinci ?
JH. En 2005, j’ai organisé dans la région de Venlo une série de projets pour enfants surdoués, que j’ai appelé le « Projet Léonard ». Léonard de Vinci est le génie le plus multi-facettes de l’histoire. Dès son plus jeune âge, il eût toute liberté pour explorer son environnement, sans limite, accompagné par son oncle Francesco qui lui faisait découvrir des tas de choses intéressantes et qui a su, par d’habiles questions, encourager la curiosité naturelle de son neveu.
Léonard était un génie polyvalent : peintre, sculpteur, architecte, anatomiste, mécanicien, ingénieur, philosophe et bien plus encore. Il représente ce qui pour moi est un idéal : ne pas limiter les gens à un domaine de connaissance mais encourager en eux un développement global. C’est à partir de cette idée que j’ai démarré un projet artistique pour que les enfants découvrent l’art moderne durant six mois, pendant les heures de classe. Un jour de la semaine, ils allaient visiter un musée au lieu d’aller à l’école. Ils y entendaient parler du Pop Art, du mouvement Cobra, d’expressionnisme, de surréalisme ainsi que de nombreux autres courants artistiques modernes, et ils peignaient et dessinaient des croquis à la façon de ces diverses écoles. Ils apprenaient également comment fonctionne un musée et comment on organise une exposition. On recevait aussi des artistes à l’école pour des rencontres au cours desquelles les élèves les interrogeaient sur leur travail – pourquoi ils peignent, comment leurs œuvres sont nées, à partir de quelles idées, etc. D’autres jours, on emmenait les enfants dans des galeries où ils apprenaient comment on arrivait à évaluer le prix d’une œuvre d’art. Il s’agissait vraiment d’un programme très complet et très pratique. A la fin du projet, ils ont présenté leurs travaux dans une exposition collective.
Un autre exemple est un projet littéraire dans lequel 16 enfants sont allés dans une bibliothèque chaque mercredi pendant un an, également pendant les heures de classe. Au cours de cette période chaque enfant a eu la possibilité d’écrire un livre. Au départ, on a démarré avec une série d’ateliers avec des auteurs renommés de livres pour enfants. Les auteurs expliquaient comment et pourquoi ils sont devenus écrivains et les idées qui les poussaient à écrire. Des enfants qui savaient dessiner ont illustré les livres. A cette époque j’avais pu trouver un sponsor qui avait imprimé tous les livres à la fin du projet. Chaque enfant a reçu 65 exemplaires du livre qu’il avait écrit ou illustré.
Les enfants et leurs parents étaient aux anges. Certains enfants ont avoué qu’ils n’avaient réussi à supporter l’école que grâce à ce jour particulier de la semaine. J’ai alors pensé qu’on devrait proposer ce genre d’apprentissage aux enfants toute la semaine. Cette réflexion m’a ouvert les yeux : nous sommes habitués à observer les enfants à travers la lunette des méthodes pédagogiques existantes et à essayer de les intégrer à des systèmes établis. Mais on ne peut forcer des enfants aussi différents à entrer dans le même moule que les autres. On doit adapter la méthode ou le système à leurs besoins. C’est ce que j’ai fait avec les écoles Léonard. J’ai d’abord cherché à comprendre quel type d’enfants ils sont, leur capacités, leur potentiel, et comment ils apprennent, pour pouvoir développer une méthode d’enseignement adaptée.
PI. Qu’est-ce que les « enfants Léonard » apprennent ?
JH. Dans le système actuel, ces enfants sautent parfois des classes et peuvent terminer leurs études secondaires à 12 ou 13 ans, pour passer ensuite à l’université. Mais je ne crois pas qu’il soit bon, socialement ou émotionnellement, qu’un enfant se retrouve à l’université à 12 ans. Pour éviter ça, les écoles Léonard offrent à leurs élèves 12 cours additionnels par semaine en plus du programme scolaire normal. Il y a les langues étrangères, l’anglais dès l’âge de quatre ans, l’espagnol à huit ans, et le chinois à dix ans. Ces trois langues sont enseignées par des professeurs natifs de ces pays. Comme autres matières il y a aussi les sciences naturelles, la philosophie, les statistiques, la communication, un cours pour apprendre à apprendre, un autre sur l’esprit d’entreprise. Enfin, on y apprend l’art, la danse, le théâtre, la musique et le sport. Il y a même des exercices pour apprendre à penser.
Les enfants surdoués ont une capacité particulière : non seulement ils sont plus intelligents mais ils ont aussi la faculté de penser de façon créative. C’est leur plus grande qualité. Ce sont des gens qui seront à l’origine de grandes innovations plus tard. Einstein a dit un jour : « L’imagination est plus importante que la connaissance. »
PI. Pourquoi insistez-vous autant sur des matières comme l’art ou la musique ?
JH. Nous voulons offrir à ces enfants l’éventail le plus large de possibilités de développement. Ces matières sont enseignées de façon très pragmatique, mais pas du tout comme dans l’enseignement musical traditionnel. On commence par leur faire trouver des associations, des connections, entre, par exemple, une musique particulière et l’intention du compositeur dans la mélodie, les émotions qu’il a voulu exprimer. Ensuite, on analyse la structure de la mélodie. Et c’est seulement à la fin qu’on leur apprend à lire la musique, alors que normalement, c’est par ça qu’on commence. A la fin, les enfants composent leur propre musique et jouent ensemble.
On va du général au particulier et non l’inverse. La méthode Léonard consiste à présenter d’abord l’objectif dans sa globalité, pour en déduire ensuite les éléments particuliers constitutifs.
PI. Du général au particulier ?
JH. Oui. J’ai un exemple de ce qui se passe lorsque des enfants surdoués, qui souvent ont acquis seuls des connaissances, se retrouvent dans le système éducatif normal. Une mère m’a dit un jour que sa fille avait appris à lire seule très tôt. A cinq ans elle est allée à l’école primaire et passa des tests. Alors qu’elle avait obtenu la note maximum en lecture, on l’a mise dans une classe où les enfants commencent seulement à apprendre à lire. Vous savez, la méthode la plus connue est d’apprendre l’alphabet puis d’associer les lettres pour former des mots. P-a-p-a = papa, R-o-s-e = rose. Cette petite commença donc à pratiquer cette méthode ; sa capacité de lecture s’effondra alors complètement en seulement trois mois, et elle se retrouva au niveau de ses petits collègues de classe.
Cet exemple montre bien que le système éducatif actuel détruit la formidable capacité d’apprentissage des enfants surdoués, qui est innée chez eux. Avec le temps, ça entraîne de sérieux problèmes, parce que ces enfants ont l’impression que l’école n’est pas faite pour eux.
PI. Les maîtres sont-ils capables de reconnaître les enfants surdoués ?
JH. En général, non. L’an passé, le Centre de recherche pédagogique a publié une étude aux Pays-Bas où 3 000 professeurs des écoles primaires ont été interrogés. Ils devaient répondre à deux questions : êtes-vous capable de reconnaître un élève surdoué ? 85 % ont répondu non. Deuxième question : si oui, vous sentez-vous capable de répondre aux besoins de ces enfants ? Là encore, 85 % des professeurs ont répondu non.
PI. Quelles qualités doit avoir un bon professeur dans une école Léonard ?
JH. Dans l’idéal, il faudrait qu’il ou elle soit également un surdoué ! Sinon, il faut qu’ils soient capables d’accepter que leurs élèves soient plus malins qu’eux. Un professeur Léonard est fondamentalement différent d’un professeur normal. Il n’est pas tant un enseignant qu’un coach, un compagnon et un ferment pour le processus d’apprentissage.
Il devrait avoir suffisamment de confiance en lui/elle pour prendre des libertés autant avec les élèves qu’avec les méthodes. Un bon professeur sait écouter lorsque les enfants lui parlent. Il est tolérant mais il sait aussi poser des limites lorsque c’est nécessaire. Il accompagne et encourage au lieu de rectifier, de corriger. Sa classe doit être un havre de sécurité à partir duquel les enfants peuvent « explorer le monde » ‑ à la fois à l’école et en dehors de l’école. Il est créatif quand il s’agit de développer des contenus nouveaux. Il a le sens de l’humour et doit être capable de déceler différents niveaux de développement parmi ses élèves. Il a un bon contact avec les parents, utilise leurs ressources particulières, leurs capacités, et sait accepter une critique constructive.
Actuellement, nous sommes en train de développer, en coopération avec l’Université d’Utrecht, une formation spécifique pour les professeurs des écoles Léonard. Il est important pour nous d’associer à la fois les parents et les enfants au processus éducatif. Les parents connaissent bien leurs enfants et peuvent juger de la capacité d’un professeur à s’occuper d’eux.
Le système Léonard n’est pas reconnu par le ministère de l’Éducation. Bien sûr, mon objectif est que les écoles Léonard puissent être financées par l’État de façon à ce que nous puissions payer nos professeurs correctement. Actuellement, pour travailler dans nos écoles, il faut une bonne dose d’idéalisme !
Par-dessus tout, j’aimerais convaincre le gouvernement du formidable intérêt que ces enfants représentent pour la société, à condition que leur potentiel soit développé correctement. Il faut que le gouvernement investisse sur ce potentiel. Si on compare avec les écoles traditionnelles, les frais de scolarité dans les écoles Léonard sont plus élevés de 2 000 €, principalement parce que nos classes ont des effectifs plus faibles ‑ un maximum de 16 élèves seulement. Chaque enfant possède son propre ordinateur portable. On n’y arrive qu’en collaborant avec des fabricants d’ordinateurs et d’autres grandes entreprises du secteur informatique. En plus des professeurs, cinq autres spécialistes interviennent également dans nos écoles : les professeurs de langues anglais, espagnols et chinois, un professeur de jeu d’échecs et un professeur de musique. De plus, nos professeurs ont accès à des formations supérieures pour être mieux préparés à l’enseignement différent du système Léonard.
PI. Vous dites qu’il est important que les enfants surdoués jouissent de suffisamment de liberté pour évoluer à leur propre rythme. Existe-t-il d’autres facteurs ?
JH. Nous avons trois mots-clés : la liberté, le challenge et le plaisir. La liberté de penser, d’être eux-mêmes ; le challenge, qui résulte d’un niveau d’enseignement qui encourage leurs grandes capacités cognitives. Et le plaisir d’apprendre, le plaisir d’aller à l’école. Et comme pour la première fois de leur vie, ils se sentent soutenus à la mesure de leurs aptitudes, le plaisir d’apprendre se développe de façon naturelle.
PI. Note-t-on les « enfants Léonard » comme les autres élèves, sur leurs résultats ? Ont-ils des bulletins de notes ?
JH. Si on compare avec le système normal, on évalue les enfants beaucoup plus rigoureusement. Les bulletins sont présentés sous la forme de rapports dans lesquels les notes comptent pour 20 % et les compétences acquises pour 80 %. Par exemple, si un enfant manque de confiance en lui on va essayer de travailler sur cet aspect de sa personnalité. La confiance en soi, le respect de soi peuvent constituer des objectifs d’apprentissage personnel dans les écoles Leonard, tout comme apprendre à penser par soi-même et la capacité à se forger une opinion, par exemple sur les événements mondiaux. Il est plus important que les enfants apprennent à se situer dans la vie plutôt que d’être notés dans une matière ou une autre.
PI. Les écoles Léonard sont-elles l’unique expérience de ce genre avec les surdoués aux Pays-Bas ?
JH. Oui, c’est le premier programme qui s’intéresse aux prédispositions des surdoués. Dans les écoles élémentaires il y a parfois des projets ponctuels pour les surdoués, des cours de maths complémentaires ou autres, mais sans rien changer au système de base. Le système éducatif actuel n’est pas capable de s’adapter aux besoins des surdoués. Il faut le changer. C’est ce que nous avons fait et c’est ce qui rend le projet Léonard unique.
Pour plus d’info : www. leonardostichting.nl (en néerlandais)
