Partage international no 83 – juillet 1995
par Marijke op ten Noort
Le Congrès mondial de l’Union internationale des autorités locales (IULA) se tiendra début septembre à la Haye (Pays-Bas). Quelque 1 500 participants de 80 pays y assisteront, dont le secrétaire général des Nations unies, B. Boutros Ghali. Ce congrès portera sur la coopération internationale entre les municipalités à travers le monde. Paul van Tongeren, promoteur depuis 15 ans des relations inter-villes, est l’un des organisateurs de ce congrès. Marijke op ten Noort l’a interrogé pour Partage international.
Partage international. Pourquoi les villes devraient-elles s’engager dans une coopération internationale alors que les gouvernements, les diverses organisations internationales et les entreprises commerciales sont déjà actives dans ce domaine ?
Paul van Tongeren. C’est que l’internationalisation croissante de la société affecte aussi les villes, qui à leur tour réalisent qu’elles doivent s’intéresser à ce qui se passe dans le monde. Les changements survenus en Europe de l’Est depuis 1989 ont eu des répercussions dans le monde entier ; un peu partout, des réfugiés tentent d’échapper à la pauvreté, aux guerres civiles, à la dégradation de l’environnement. Nous faisons tous partie d’un marché mondial et d’une société mondiale. Il est extrêmement important que nos concitoyens en deviennent conscients, et les organismes qui sont proches du peuple sont les mieux à même de provoquer cet éveil. C’est pourquoi les instances locales ont une tâche particulièrement importante à remplir. Dans le cas des réfugiés, par exemple, elles peuvent agir sur un plan pratique. Dans une démocratie, la citoyenneté comporte l’obligation pour chaque individu d’avoir un comportement responsable. Les problèmes du monde ne sont pas seulement ceux des gouvernements et des Nations unies, mais aussi les nôtres. Il est inadmissible de rester confortablement à l’écart à regarder ceux qui luttent et qui souffrent.
PI. Cela fait maintenant 15 ans que vous vous efforcez de promouvoir ces relations inter-villes. Comment les municipalités ont-elles, dans les premiers temps, réagi à cette initiative ?
PvT. Elles étaient très réticentes à l’idée de s’impliquer dans des questions internationales. Les gouvernements ont souvent prétendu que les villes n’avaient pas autorité en la matière et que là n’était pas leur rôle. Aux Pays-Bas, dans les années 1980, l’Association nationale des municipalités considérait qu’elle n’avait pas à intervenir dans ce travail ; mais maintenant, dix ans plus tard, cette association emploie 15 personnes s’occupant d’affaires internationales. Les villes commencent à comprendre qu’elles peuvent jouer un rôle dans la communauté mondiale et s’occuper des problèmes mondiaux. Cette tendance, bien entendu, influence tous les citoyens.
PI. Il semble qu’aujourd’hui de plus en plus de villes reprennent cette idée de relations inter-villes. Pourquoi est-ce devenu si populaire ?
PvT. Les gouvernements nationaux et des donateurs comme la Banque mondiale reconnaissent l’importance d’une participation locale aux affairse internationales. De nombreuses villes, qui ont des liens entre elles depuis plusieurs années, se rendent compte à présent de l’impact considérable qu’elles ont les unes sur les autres. Un expert d’une ville allemande se rend dans une ville indienne pour coopérer, par exemple, à un projet d’assainissement. Il s’agit d’un contact de collègue à collègue qui, très souvent, devient un contact amical ; ainsi l’implication personnelle du visiteur est-elle accrue, et la coopération qui a débuté dans un domaine donné s’étend à d’autres, tels l’environnement, le logement, l’éducation, etc., car l’expert en assainissement pourra demander à ses collègues d’autres spécialités de donner leur avis et d’apporter leur aide dans le cadre des relations inter-villes.
PI. Mais les relations inter-villes signifient davantage que le simple échange de fonctionnaires, n’est-ce-pas ?
PvT. Absolument. Je considère que les relations entre les citoyens des villes jumelées sont d’une grande importance ; c’est ainsi qu’ils peuvent se connaître et apprendre à connaître d’autres cultures.
J’ai récemment visité deux villes, Sapporo au Japon et Portland aux Etats-Unis, qui entretiennent des relations depuis plus de 35 ans. Plus d’une centaine d’organismes se sont ainsi affiliés : écoles, églises, commerces, clubs sportifs, etc. Plus de 30 écoles de Sapporo ont un lien avec une école de Portland. Elles échangent des lettres, des dessins et des vidéos sur la vie quotidienne des élèves. Ceux-ci s’envoient régulièrement des cadeaux. Pendant les cours, une grande attention est accordée aux informations qui parviennent de l’autre pays. J’ai visité une école où chaque classe était impliquée dans de tels projets, et de nombreux étudiants m’ont raconté avec enthousiasme à quel point leur vie personnelle est influencée et combien leur vision du monde en est élargie.
Il y a dix ans, on comptait peut-être 200 villes ayant des relations entre elles ; aujourd’hui il y en a des milliers.
PI. De telles relations peuvent-elles également avoir un impact politique ?
PvT. Certainement. Ainsi le lien entre Saint-Paul (Etats-Unis) et le ghetto de Lawaaikamp, en Afrique du Sud, a sauvé Lawaaikamp de la destruction. En 1987, la communauté blanche d’une ville voisine appelée George avait exigé le départ forcé de tous les habitants de Lawaaikamp. Les habitants de Lawaaikamp ont demandé de l’aide à Saint-Paul. Les étudiants de Saint-Paul ont alors bombardé de lettres de protestation les autorités et les médias des deux pays. Deux représentants de Saint-Paul se sont rendus à Lawaaikamp et ont organisé des rencontres entre ses habitants et les résidents blancs de George. Le résultat fut que Lawaaikamp fut proclamée zone libre en 1989. Pour la première fois, des fonctionnaires blancs de George pénétrèrent dans les maisons des habitants de Lawaaikamp et accordèrent des crédits afin d’améliorer leurs conditions de vie.
Citons deux autres projets dans le domaine économique : la coopération entre Bristol (Grande-Bretagne) et le village de Kuppam en Inde du Sud, d’une part, et la campagne du café aux Pays-Bas, d’autre part. Dans le comté du Gloucestershire (Grande-Bretagne), cinq magasins se sont ouverts pour vendre uniquement des articles en coton tissé à la main. Ces magasins assurent le travail de 90 tisserands, huit artisans et 50 couturiers de Kuppam. Ce modèle d’action, sous le slogan « un commerce honnête et non la charité », a créé des liens très solides avec ces gens en Inde, pas seulement en raison des affaires qu’ils font ensemble, mais aussi parce que le fait d’apprendre à se connaître, à connaître les origines de l’autre, est une grande joie pour tous.
Le torréfacteur néerlandais Simon Leveldt, avec des organisations de développement et de commerce alternatif, fait partie de ce qu’on appelle le réseau Max Havelaar. Ils achètent leur café directement aux coopératives des petits producteurs et paient un prix plus élevé et plus stable que celui payé par les gros négociants ; leur café est ainsi fort justement nommé café du « commerce équitable », ou café « pur ». Le fait que des Néerlandais boivent à présent ce café « équitable » est largement attribuable au fait que de nombreux conseillers municipaux ont décidé de boire du café « équitable » lors de leurs réunions. Pour les fermiers de ces coopératives, leur association avec Max Havelaar signifie une hausse substantielle de leurs revenus et un avenir plus stable. Ils sont maintenant en mesure de mener leurs propres projets de développement.
PI. Quels sont les principes directeurs du travail inter-villes ; existe-t-il une sorte de constitution ?
PvT. En 1992, j’ai participé étroitement à la préparation d’une conférence internationale Nord-Sud qui s’est tenue à Berlin sur les « Initiatives locales pour un développement équitable ». Les principes adoptés lors de cette conférence (dans ce qu’on appelle « l’Agenda de la charte d’action de Berlin ») ont été largement diffusés, traduits en 15 langues et approuvés par plusieurs organisations importantes.
PI. Il semble que le monde se trouve confronté à une crise économique, politique, sociale et spirituelle. Subsiste-t-il encore un espoir ?
PvT. Ces crises au niveau culturel ressemblent à celles qui se produisent dans nos vies privées. A défaut de crises, nous ne sommes pas motivés pour changer, nous continuons à suivre nos habitudes, notre routine ; c’est beaucoup plus simple et cela semble plus sûr. Une crise nous oblige, ou oblige le monde, a trouver de nouvelles solutions, de nouveaux moyens, de nouvelles perspectives. Une crise nous amène à abandonner les vieilles habitudes et les comportements à sens unique. Une telle crise est souvent suivie d’un sentiment d’insécurité, de crainte, de solitude, de confusion, de dépression et d’agitation. Mais lorsque nous avons traversé la crise et que nous osons examiner la situation avec lucidité, nous découvrons de nouveaux horizons. Notre conscience s’est élargie et nous ressentons davantage de liberté intérieure. C’est la même chose avec les crises culturelles : une telle crise constitue un processus stimulant pour la conscience collective de notre société.
PI. Qu’attendez-vous du congrès de l’IULA en septembre prochain ?
PvT. Je suis certain que la reconnaissance de ce travail va croître rapidement. Des institutions comme la Banque mondiale ont déjà manifesté de l’intérêt pour ce congrès et, à l’avenir, feront davantage pour promouvoir une coopération décentralisée. Pour ce congrès, nous avons mis au point un programme d’action pour les municipalités et nous allons travailler sur des stratégies pour l’avenir.
Le message du congrès et de son programme d’action auront un suivi national dans de nombreux pays et mon espoir est que, d’ici à une dizaine d’années environ, il y aura au moins quatre fois plus de villes impliquées activement dans ce travail qu’il n’y en a maintenant. Cela deviendra un réseau mondial.
