Comment se libérer de l’emprise des ultra-riches 1ʳᵉ partie : comprendre les ultra-riches

Partage international no 449février 2026

par Luc Guillory

Dans la première partie de cet article, j’analyse l’ordre économique néolibéral international actuel, qui a inévitablement engendré un monde profondément divisé et perpétue l’injustice, entravant ainsi les tentatives de trouver des solutions pour restaurer la santé de la planète et garantir la paix. Je me concentre essentiellement sur le rôle clé joué par les ultra-riches pour maintenir le statu quo à tout prix et empêcher toute réforme en profondeur du système économique.

Dans la deuxième partie, j’examinerai des pistes de solution à l’impasse actuelle, solutions qui permettraient de lever les blocages imposés par cette « caste » des plus riches, et sont indispensables pour préserver l’avenir.

 

La ruse des ultra-riches : comment faire ruisseler la richesse vers le haut

L’ordre économique néolibéral international n’a pas tenu sa promesse du prétendu effet de ruissellement, qui consistait, en substance, à laisser les riches s’enrichir davantage et à considérer que l’argent ruissellerait naturellement vers tous les acteurs économiques, instaurant ainsi équilibre et harmonie. Le système a produit l’effet inverse : l’accaparement des richesses et des ressources, du pouvoir et de l’influence, par une caste restreinte d’individus extrêmement riches.

Bien sûr, cette situation n’est pas le fruit du hasard, mais a été délibérément orchestrée par les oligarques eux-mêmes, qui ont usé de leur pouvoir pour influencer les décisions politiques en fonction de leurs intérêts et de leur volonté de s’affranchir de tout contrôle, de toute restriction, de toute limitation.

Le discours tenu par cette caste aux masses n’était en réalité qu’une diversion destinée à contraindre le peuple à participer, bon gré mal gré, au système. Fondé sur l’accaparement et l’accumulation de capital, ce système permet aux plus riches de s’accaparer les richesses et les ressources mondiales, et ainsi d’amasser toujours plus de richesses et de capital. Au-delà d’un certain seuil d’accumulation, il est quasiment impossible de les vaincre, car le système propulse la richesse et le pouvoir à une vitesse fulgurante vers le sommet de la pyramide sociale. C’est ainsi que les « gagnants » accèdent à un statut d’autonomie et de liberté, quelles que soient les circonstances internationales. Ils sont devenus les « intouchables » au sommet de la société.

 

Un puissant sentiment de séparation

Outre leur influence sur la politique nationale pour échapper à l’impôt sur le revenu et la fortune, cette caste recourt massivement aux paradis fiscaux du monde entier afin d’éviter de payer les impôts nécessaires au financement des investissements sociaux et de la société civile – notamment en matière de sécurité sociale, d’éducation et d’infrastructures. Elle rejette l’idée que sa richesse accumulée soit le fruit de la participation de l’ensemble de la société au système économique. Elle est pourtant assurément le produit d’évolutions historiques, politiques et sociales –  culturelles, éducatives, commerciales, technologiques… Il ne s’agit pas d’une richesse auto-créée ex nihilo, mais d’une richesse collective.

 

La financiarisation – leur martingale

En accélérant la financiarisation de l’économie, de par la prépondérance des marchés financiers sur l’économie réelle, les plus riches ont accru leur part du gâteau économique et financier mondial à une vitesse sans précédent. Les marchés boursiers sont utilisés comme une arme d’accumulation massive de richesses, fruit de la marchandisation de la plupart des réalisations humaines dans tous les domaines d’activité : science, médecine, éducation… Chaque effort humain est devenu une marchandise, susceptible d’être tarifée et échangée. Directement ou indirectement, les plus riches contrôlent les grandes entreprises commerciales et financières qui opèrent sur ou par le biais des marchés boursiers. Plus on est riche, plus la fortune a crû rapidement, voire explosé, ces vingt dernières années. Selon Oxfam, la fortune des milliardaires a augmenté de 2 000 milliards de dollars en 2024.

https://www.oxfam.org/en/press-releases/billionaire-wealth-surges-2-trillion-2024-three-times-faster-year-while-number

 https://www.oxfamfrance.org/rapports/lart-de-prendre-sans-entreprendre 

 

Les très riches se moquent du changement climatique : se sauve qui peut!

Les plus riches pourraient contribuer de manière significative et positive à la lutte contre le changement climatique, mais la plupart d’entre eux s’en moquent éperdument. Pire encore, ils semblent persuadés de pouvoir s’isoler du reste du monde. Ainsi, nombre de millionnaires et de milliardaires internationaux ont acquis des terres et des propriétés dans des pays comme la Nouvelle-Zélande, afin de se constituer un refuge personnel1, au cas où la vie deviendrait trop difficile dans leurs pays respectifs… ou en cas de révolutions massives contre les plus riches à travers le monde !

Un autre exemple réside dans le secteur lucratif des jets privés. La pollution engendrée par le trafic aérien mondial est reconnue comme une source importante de pollution. Pourtant, les plus fortunés tiennent à conserver leur privilège de voyager librement à travers le monde. Vous vous souvenez peut-être du récent épisode du mariage de Jeff Bezos à Venise. Plus de quatre-vingt-dix jets privés ont atterri à l’aéroport, transportant des invités fortunés pour les cérémonies et les festivités. Une attitude de mépris flagrante, révélatrice de la mentalité des nouveaux nantis.

 

Les stratégies des très riches 

La caste dominante recourt à diverses stratégies d’autoconservation pour se maintenir à flot et conserver des niveaux de richesse stratosphériques ainsi qu’une impunité totale, au détriment d’autrui. Noam Chomsky a parfaitement résumé et développé ce thème dans son ouvrage « Les dix stratégies de manipulation des masses ». Bien entendu, il va de soi que toutes ces stratégies impliquent une interaction étroite et complice entre les oligarques au pouvoir, les dirigeants politiques et les médias qu’ils contrôlent.

 

Détourner l’attention 

Le recours à la désinformation est l’une de leurs armes favorites pour distraire et détourner l’attention du public. Les exemples abondent. L’un d’eux est la « transition écologique » utilisée par l’oligarchie mondiale pour empêcher toute réforme profonde des systèmes énergétique et économique à l’échelle planétaire. Après des décennies de campagnes de désinformation vouées à l’échec face à la prise de conscience croissante du public et à l’accumulation de preuves scientifiques du changement climatique, leur stratégie a évolué. S’ils ne parviennent pas à le combattre efficacement, ils entendent le pervertir de l’intérieur et s’assurer que les changements apparents restent bien en deçà de tout seuil significatif. L’oligarchie procure des financements à certaines ONG œuvrant pour l’environnement, tandis que l’extraction des énergies fossiles se poursuit à un rythme soutenu.

Selon Chomsky, d’autres stratégies actuelles incluent diverses tactiques de manipulation :

Créer des problèmes, puis proposer les solutions. 

– Sape progressive : lorsqu’une « réforme » souhaitée par les plus riches est trop difficile à mettre en œuvre rapidement, elle est appliquée progressivement sur plusieurs années. C’est une tactique typique, comme en témoigne la dégradation des services sociaux publics (santé…) et leur remplacement progressif par des services privés et payants. 

– La stratégie du report : une autre façon de faire accepter une décision impopulaire est de la présenter comme douloureuse mais nécessaire à l’avenir. 

– Infantiliser le public et adopter une attitude condescendante à son égard. 

– Faire appel à l’émotion plutôt qu’à l’analyse et à la réflexion : jouer sur la peur et le sentiment d’impuissance, en générant des réactions primaires qui, à leur tour, engendrent anxiété et individualisme. 

– Maintenir le public dans l’ignorance et la stupidité.

L’oligarchie ne s’intéresse pas au « progrès social », qui a longtemps été la principale motivation des politiques éducatives dans les pays occidentaux comme la France. Les enfants issus des classes supérieures ont les meilleures chances d’intégrer les meilleurs établissements scolaires. La privatisation de l’éducation et son coût élevé sont une conséquence directe visant à garantir le maintien des privilèges des classes aisées et à exclure les enfants des classes populaires.

– Inciter le public à se complaire dans la médiocrité. Inutile d’en dire plus, il suffit de regarder les programmes télévisés

– Remplacer la révolte par la culpabilité.

– Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.

À cette liste, j’ajouterais un phénomène récent apparu avec les technologies numériques : isoler les jeunes et les maintenir absorbés par leurs smartphones pendant de longues heures chaque jour. Les maintenir dans l’ignorance, plongés dans leurs distractions mentales favorites et incapables de distinguer le vrai du faux. L’oligarchie, tout comme le fascisme, prospère sur l’individualisme, l’ignorance, l’isolement et la séparation.

En résumé, l’objectif fondamental est de contrôler la pensée des citoyens. Cela implique indéniablement le contrôle des médias. En France, 90 % des médias traditionnels appartiennent à une poignée de magnats, un petit nombre de milliardaires. Et ils ont de bonnes raisons à cela.

Ces milliardaires veulent tirer le meilleur parti du système actuel. Ils craignent que cette prospérité ne s’épuise, soit dans des conditions apocalyptiques, soit à cause de vastes révoltes sociales contre leur domination oligarchique, alors que la démographie humaine atteint des sommets. Le système semble solidement ancré, immuable, et seul un choc majeur pourrait le faire s’effondrer et laisser place à autre chose.

 

Un tournant : les oligarques américains contre le reste du monde.

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a marqué un tournant. Les oligarchies occidentales rêvaient depuis longtemps d’exercer directement le pouvoir politique au plus haut niveau. C’est chose faite. Cette clique oligarchique au pouvoir entend obtenir un contrôle absolu sur la vie politique. Les agences jugées « problématiques » (notamment celles liées à l’environnement et au changement climatique) sont soit sous-financées, soit purement et simplement démantelées. Une purge politique est en cours à tous les niveaux – la brutalité est leur mode de gouvernement actuel.

Qui plus est, ils ont déclenché une guerre contre les autres oligarchies mondiales afin d’instaurer une domination totale :

– Les multinationales américaines ne seront plus soumises à l’impôt minimum mondial de 15 %, qui visait à instaurer une plus grande harmonie et une plus grande équité fiscale au niveau international.

– Parallèlement à sa tristement célèbre politique de « droits de douane » imposés sur les biens et services importés, D. Trump a également contraint les pays européens à acheter des milliards de dollars de pétrole et d’armements américains…

– Le principe ou le droit d’extraterritorialité, souvent invoqué par les États-Unis, est renforcé et, inversement, aucune extraterritorialité ne peut être imposée aux entreprises et aux citoyens américains.

– Toutes les politiques et institutions multinationales, telles que l’OMC, l’OMS et les autres agences des Nations Unies, susceptibles de gêner les oligarques américains, les multinationales, les banques et autres institutions financières privées, sont systématiquement sapées afin de les affaiblir.

Ainsi, une asymétrie intenable se met en place, fondée sur l’imposition unilatérale, brutale et sans scrupules, de conditions inéquitables, le déni du droit à un recours en justice et à des mesures de rétorsion, et l’absence de responsabilité envers la communauté internationale. L’objectif sous-jacent est de démanteler et de dissoudre toute coopération et réglementation internationales – un retour au Far West à l’échelle mondiale. Les « barons voleurs » (comme au temps de J.P. Morgan et de ses acolytes) sont de retour. Cette fois, leur terrain de jeu est le monde entier.

À ce stade, après le choc initial qui a littéralement paralysé l’opposition, tant intérieure qu’internationale (à quelques exceptions près comme la Chine, la Russie, le Brésil…), la stratégie brutale de cette branche de l’oligarchie américaine semble avoir dépassé toutes les espérances, même celles de D. Trump. Et maintenant ? Telle est la question. Comment mettre fin à cette folie, vaincre cette oligarchie et changer le destin du monde ? C’est la question cruciale pour l’avenir.

1. C’est une sorte d’assurance contre l’apocalypse, comme le mentionne le journaliste français Pierre Marissal (L’Humanité, 16 avril 2019, cité par Monique Pinçon-Charlot dans son livre « Les riches contre la planète », page 38). La Nouvelle-Zélande est considérée par de nombreux scientifiques comme une terre verte relativement épargnée par les effets du changement climatique. Elle est ainsi devenue un nouvel eldorado vert, très prisé des plus fortunés. À tel point que le gouvernement néo-zélandais a dû freiner cette frénésie d’acquisitions foncières par de riches étrangers.

Auteur : Luc Guillory, collaborateur de Share International demeurant à Dijon (France).
Thématiques : Économie
Rubrique : Divers ()