Changer nos habitudes : de l’abondance à la sobriété

Partage international no 380avril 2020

Interview de Metka Magdalena Sori et Denis Bele par Alenka Zupan

Le Mahatma Gandhi a déclaré que la Terre était assez riche pour subvenir aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire la cupidité de chacun. Il a également déclaré : « Un certain degré de confort physique est nécessaire, mais au-dessus d’un certain niveau, il devient un obstacle. Croire que l’on peut avoir un nombre illimité de désirs et les satisfaire est une illusion et un piège. Les Européens devront modifier leur vision de la vie s’ils ne veulent pas périr sous le poids du confort dont ils deviennent esclaves. »

Malgré ces avertissements, associés à de nombreux autres, un nouveau concept a trouvé sa place dans l’industrie manufacturière depuis les années 1920 : « L’obsolescence planifiée ». Cette limitation délibérée de la durabilité des biens est devenue la norme, stimulée et confortée par une « illusion » encore plus puissante « l’obsolescence de la désirabilité ». Grâce à la publicité, on a réussi à inculquer chez le consommateur un sentiment d’insuffisance ou d’échec personnel s’il ne parvenait pas à acquérir le produit le plus à la mode, le plus récent, le plus innovant, le « meilleur ».

Nous sommes aujourd’hui pris dans ce piège et les effets de la cupidité générale sont suffisamment clairs pour la plupart des observateurs éclairés. La Terre souffre et, comme l’écrit l’économiste Jeffrey Sachs : « Le monde a atteint les limites dans son utilisation des ressources globales. Nous ressentons chaque jour le choc des inondations catastrophiques, des sécheresses et des tempêtes – et de la flambée des prix qui en résulte. Notre sort dépend d’une alternative : ou nous apprenons à coopérer, ou bien nous succombons à notre cupidité autodestructrice. »

La notion de durabilité appliquée le plus largement possible est partout à l’ordre du jour. Les petits projets citoyens au niveau local ont produit des normes pratiques qui se sont progressivement transformées en politiques publiques au fur et à mesure que les institutions locales et nationales se les sont appropriées. La société du jetable est en train de devenir ce que l’on appellera peut-être un jour le « post-consumérisme », avec le recyclage, la réparation et la réutilisation comme critères clés d’une nouvelle gestion responsable des ressources de la planète.

La Slovénie joue un rôle de premier plan dans la révolution du recyclage et de la gestion des déchets. Sa capitale, Ljubljana, a été nommée Capitale verte européenne en 2016. La réutilisation des objets figure également en bonne place sur l’agenda slovène et l’interview qui suit en est un exemple à petite échelle mais tout-à-fait significatif.

Le Centre des objets utiles (Cup) à Izola, une ancienne ville de pêcheurs sur la côte adriatique, est un exemple pratique révélateur des changements des habitudes d’achat des consommateurs et de la lutte contre l’hyperconsommation. Il contribue également à la création d’un nouveau paradigme de partage d’objets qui sont toujours utiles, de réduction du volume des déchets, et de sensibilisation du public à sa capacité à se créer un environnement propre et sain. Ce ne sont là que quelques-uns des impacts positifs du Cup sur la vie quotidienne des résidents.

Alenka Zupan a interviewé pour Partage international Metka Magdalena Sori, cheffe de projet du Cup et Denis Bele, directeur général des services de la ville d’Izola.

Partage international : Aujourd’hui, Izola (16 000 habitants) est une ville propre et agréable, où le pourcentage de tri des déchets est bien supérieur à la moyenne nationale et à celui des autres stations balnéaires. D’où est venue l’idée de créer le Cup ?

Magdalena Sori : Il existe un réseau de Cup en Slovénie depuis 2012. J’ai simplement souhaité le mettre en pratique ici sur la côte slovène. Je savais qu’une organisation indépendante ne pouvait seule accomplir efficacement cette mission importante. Il nous fallait coopérer avec les services municipaux d’Izola (Muci) pour avoir un accès direct à la déchetterie et au centre de recyclage.
En 2014, j’ai présenté le projet du Cup au directeur du Muci, Denis Bele, et ensemble nous avons développé un business plan en trois phases : (1) établir un Cup sur le site d’enfouissement du Muci ; (2) sensibiliser la communauté locale ; et (3) ouvrir un Cup dans le centre-ville.
En 2017, nous avons réussi à mettre en œuvre le projet Cup avec l’aide du Groupe d’action locale (Gal) d’Istrie et, avec son soutien financier, nous avons démarré nos programmes. [Un Gal identifie les besoins essentiels au développement local, promeut l’économie locale par le biais d’appels d’offres financiers et fournit une assistance pour l’obtention de fonds européens.]

PI. De nombreuses municipalités slovènes n’ont pas encore pris conscience de l’importance d’une gestion moderne des déchets. Qu’est-ce qui a contribué à votre décision d’ouvrir un Cup à Izola ?
Denis Bele : Nous avons développé ce concept à la déchetterie d’Izola car il nous a paru dommage que des objets encore utiles finissent dans des décharges. Nous y avons donc aménagé un espace dédié et collecté des objets divers que nous avons proposés aux visiteurs. En ouvrant un autre espace en centre-ville, nous sommes allés au plus près des habitants. Mais ce type de magasin n’est pas économiquement viable et nous n’avons pu l’ouvrir qu’en mai 2019, après avoir trouvé le financement nécessaire.

PI. Vous coopérez avec le réseau Cup Slovénie, mais vous n’en êtes pas membre. En quoi votre activité est-elle différente et quel est votre objectif principal ?
MS : Oui, nous sommes connectés aux centres du réseau Cup Slovénie et gérons leurs programmes. Mais là où les autres centres se contentent de collecter et de revendre les objets, notre action va plus loin. Nous éduquons le public à ne pas jeter, à prolonger la vie des objets, à les recycler, à les donner à d’autres qui pourraient en avoir l’utilité. Tout cela contribue fortement à réduire le volume global des déchets et ça apprend aux gens à partager. Rien de mieux pour préparer un futur meilleur pour tous.
DB. Nous donnons à beaucoup de gens la possibilité d’obtenir des objets qu’ils n’auraient pas pu se permettre d’acheter. De nombreux articles qui auraient fini dans les déchetteries trouvent une nouvelle vie. Cette tendance se retrouve de plus en plus partout : les gens ne voient plus seulement des objets « de deuxième main » ou « d’occasion », mais juste comme des choses utiles qui vont combler un besoin. Ce changement d’attitude est l’une des retombées positives de notre travail.

PI. Votre système de recyclage utilise un système de catégories et d’étiquettes avec des prix symboliques. Comment est-ce que cela fonctionne dans la pratique ?
MS. Les gens apportent au centre les objets dont ils n’ont plus besoin. Ensemble, nous examinons leur utilité et déterminons leur catégorie de valeur. L’étiquette de catégorie supérieure est à 5 euros, les catégories moyennes à 2 euros et les catégories inférieures à 0 euros. Ainsi, quelqu’un qui est financièrement incapable d’acheter un nouveau vélo, par exemple dans le magasin, ici, il l’obtient pour un prix très bas (il y a aussi des téléviseurs, des appareils électroménagers, des vêtements, des livres, des œuvres d’art, etc.).
Cette approche modifie en profondeur la façon de penser des gens et leur rapport aux objets.
DB. Les gens ont tendance à penser que ce qui est gratuit n’a pas de valeur. C’est pourquoi nous donnons un prix aux objets, même s’il est symbolique.

PI. Quelles seraient vos suggestions pour créer un centre comme le vôtre ?
DB. Pour éduquer et transmettre nos idées, il faut donner l’exemple. Ainsi, l’ensemble du centre Cup de la ville d’Izola a été restauré et équipé avec des articles et des matériaux de construction recyclés. Les utilisateurs sont ravis de voir comment on peut meubler sa maison avec des objets et des matériaux que d’autres ont jetés. Beaucoup d’entreprises et de projets divers pourraient appliquer le même principe. C’est juste une nouvelle façon de penser et de consommer sans nuire à l’environnement.

PI. Comment voyez-vous l’avenir ?
DB. Le Cup a une énorme influence dans tous les domaines de la vie – économique, environnemental et social. C’est très gratifiant et ça nous encourage à poursuivre et à trouver les moyens de soutenir le projet à l’avenir – pour un avenir meilleur pour la planète !

PI. Quel est votre objectif vis-à-vis des usagers du Centre ?
MS. En premier lieu et avant tout, encourager les gens à adopter une attitude consciente à l’égard des objets usagés. Nous voulons que le Cup devienne le premier arrêt avant d’aller faire du shopping pour acheter de nouveaux articles. Nous voulons aussi développer le partage d’objets, d’outils… Permettre à d’autres de les réutiliser, sans en être les propriétaires.
DB. Les ressources de la planète en matières premières ne sont pas infinies ; nous voulons encourager les gens à réfléchir à la possibilité de réutiliser leurs déchets à une échelle aussi large que possible. Nous devons innover, être prêts au changement, nous investir beaucoup et oser.

PI. Quelle est votre vision à long terme concernant la réutilisation des déchets ?
DB. C’est un processus de modification de nos habitudes. Les plus jeunes doivent être encouragés à changer d’attitude vis-à-vis des objets déjà utilisés, à se lancer des défis et à penser de manière innovante. A cette fin, nous intervenons dans les écoles avec des élèves de tous âges et avec de nombreuses autres organisations. Notre objectif est de partager nos idées et notre philosophie pour un avenir meilleur. Grâce à notre approche consistant à créer des objets nouveaux et utiles à partir de déchets, nous faisons beaucoup de bien à l’environnement et, bien sûr, à nous tous – je veux dire à toutes les personnes partout dans le monde.

MS. Nous ne pouvons plus continuer à consommer, gaspiller et jeter – la Terre ne le permettra pas. Il est donc essentiel qu’il y ait un changement dans la conscience des peuples. La philosophie des 3R est incontournable – réduire, réutiliser et recycler. Changeons nos habitudes !

Auteur : Alenka Zupan, collaboratrice de Share International basée à Bonn, en Allemagne.
Thématiques : environnement
Rubrique : Entretien ()