C’était inévitable

Partage international no 446octobre 2025

par Graham Peebles

Depuis des décennies, voire des siècles, l’effondrement est en cours : fragmentation de l’ordre social, économique et politique, affaiblissement du droit, tant au niveau national qu’international, duplicité et hypocrisie incessantes de ceux qui détiennent le pouvoir, qui repoussent les limites.

Aujourd’hui, le chaos règne : extrémisme violent généralisé, impunité des Etats, profondes divisions sociales et dégradation environnementale effroyable. Il était inévitable que cela arrive. La mort et la destruction sont inscrites dans la nature des choses. Les injustices structurelles et les comportements destructeurs poussent les systèmes mondiaux et socio-économiques au-delà de leurs capacités, vers des points de bascule critiques et un effondrement potentiel.

La destruction des fondements de la civilisation, visible partout autour de nous, est le résultat inévitable de l’idéologie néfaste qui sous-tend notre époque : le néolibéralisme colonial, conjugué à la complaisance de l’Etat. Le néolibéralisme est intrinsèquement source de division et injuste, et donc incapable d’instaurer la paix et la justice sociale. Indissociable de l’impérialisme, il fonctionne comme un instrument idéologique de domination, de répression et de contrôle à l’échelle mondiale.

Apparu à la fin du XXe siècle sous M. Thatcher et R. Reagan, le néolibéralisme s’est exporté à l’échelle mondiale par le biais d’institutions telles que le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Les protections sociales et les droits des travailleurs ont été démantelés, les industries publiques privatisées et l’industrie déréglementée.

Par le biais de la dette, des accords commerciaux administrés par l’OMC et des programmes d’ajustement structurel (PAS), les pays d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud-Est ont été soumis économiquement et politiquement au Nord global, étendant ainsi son contrôle colonial par des mécanismes économiques et politiques.

Fondamentalement, le néolibéralisme repose sur une doctrine nihiliste où le matérialisme, le profit et le désir individuel sont considérés comme des valeurs humaines fondamentales. Dans cette vision réductrice du monde, la production s’organise uniquement vers ce qui est profitable au capital : l’exploitation du travail, des ressources et des moyens de production, enrichissant ainsi les centres impériaux et coloniaux, plutôt que vers la satisfaction des besoins humains ou la préservation de la planète. Il s’agit d’un système inhumain et violent, administré par des puissances coloniales dominées par les Etats-Unis, au détriment des pauvres partout dans le monde, et de la nature.

Le néolibéralisme colonial s’appuie sur des siècles de domination du Sud par le Nord. A partir du XVIe et pendant des siècles, les puissances européennes ont pillé l’Afrique, l’Asie et les Amériques, extrayant des ressources et soumettant les populations au travail forcé pour leur enrichissement. Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont pris les rênes de ce système d’exploitation, usant de leur puissance économique et militaire pour affirmer leur volonté. Des centaines de milliers de personnes ont été tuées lors d’actes de violence répressifs en Corée, au Vietnam, au Congo et au Chili. Par des actions directes, des coups d’Etat et des opérations secrètes, le contrôle économique et la répression politique ont été utilisés par les Administrations américaines des deux partis pour soumettre ces nations.

Aujourd’hui, la même stratégie inhumaine est appliquée en Palestine, où Israël, colonie euro-américaine et avant-poste impérialiste au Moyen-Orient, commet, comme l’a récemment confirmé la commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies, un génocide contre les Palestiniens de Gaza, parallèlement à la destruction systématique de la société palestinienne et de l’environnement. Hamza Hamouchene qualifie cela d’holocide : « la destruction totale de la vie sociale et écologique en Palestine », mettant en évidence la dévastation humaine et environnementale inextricable, au vu et au su de tous.

 

Démocratie économique

Si les démocraties occidentales autorisent un certain degré de participation politique, il n’existe pas de démocratie économique. Le néolibéralisme concentre le pouvoir économique entre les mains d’une infime minorité, un nombre qui diminue d’année en année, même si leur richesse augmente. Les citoyens ordinaires, les 99,9 %, n’ont aucun contrôle significatif sur les systèmes économiques qui régissent leur vie. La principale force motrice de la politique économique et de la vie des entreprises est la recherche du rendement pour le capital, un objectif presque toujours prioritaire sur les besoins sociaux tels que la santé, l’éducation et le logement abordable. Les conséquences de cette doctrine sont multiples : de vastes inégalités de richesse, de revenus et d’opportunités, l’austérité et un endettement écrasant, des gouvernements faibles et dépendants, à la merci des marchés et des multinationales, des services publics inadéquats et une destruction environnementale continue, aggravée par l’inaction des gouvernements.

Parallèlement à ces injustices structurelles, l’idéologie de la cupidité et de la division favorise une série de valeurs destructrices qui se perpétuent : l’égoïsme, le conformisme et la compétition acharnée sont mis en avant, tandis que la coopération et la compassion sont marginalisées. Ceci alimente des divisions de toutes sortes, et la division engendre des conflits, au sein des individus, des communautés, des nations et à l’échelle mondiale. Les fractures extrêmes désormais visibles dans la société, économiques, sociales, politiques, juridiques et écologiques, déchirent le tissu même de la vie.

Ce chaos total était inévitable. Ce mode de vie divisé, injuste et malsain, fondé sur une idéologie violente ancrée dans l’exploitation, la cupidité et la division, ne pouvait que nous mener à ce point, et au-delà. Nous n’avons peut-être pas encore atteint le seuil de destruction : une crise colossale d’échecs interdépendants. Nulle part la barbarie du système n’est plus manifeste qu’en Palestine, où le génocide israélien met à nu la logique impitoyable de l’empire : impunité des puissants, abandon du droit international, violence débridée et assujettissement de la vérité.

C’est un système de violence sans limites, porté par des hommes obsédés par le pouvoir et le contrôle, qui permet à des personnalités comme B. Netanyahou et d’autres, dont D. Trump, de s’emparer du pouvoir et de commettre des crimes inimaginables.

Auteur : Graham Peebles, écrivain indépendant britannique et travailleur caritatif, il a créé l’ONG The Create Trust en 2005 et a mené des projets éducatifs en Inde, au Sri Lanka, en Palestine et en Ethiopie.
Thématiques : Économie
Rubrique : Point de vue ()