Accomplir notre devoir pour le bien de tous

Réflexions sur la Bhagava Gita*

Partage international no 142juin 2000

par Swami Nirliptananda

La vérité vient de la dévotion et de la compréhension. Comme Arjuna, nous nous trouvons tous, à un moment ou à un autre, confrontés à choisir entre nos devoirs et nos préférences. Mais la petite part de souffrance qu’il nous faut endurer pour accomplir nos obligations nous purifie.

Le but de notre vie est d’atteindre la vérité ultime, la libération, mais il existe également des buts relatifs, très importants pour parvenir au but ultime.

Nous ne pouvons atteindre la libération qu’en nous efforçant d’agir de manière juste, en suivant la voie du dharma. Si chacun fait ce qui lui plaît, il y aura des conflits d’intérêts, mais si nous essayons de faire cause commune et d’agir pour le bien de tous, nous oublierons notre intérêt personnel. Tel est l’objectif du dharma.

Bhakti signifie dévotion à la vie. Une véritable dévotion à l’égard du Seigneur s’exprime par le service à l’humanité souffrante. Que notre service soit une offrande au Seigneur. Réservons-lui une place dans le secret de notre cœur. N’oublions jamais de nous en remettre à lui. Sinon, nous ne connaîtrons pas la paix.

Choisir le juste sentier

Arjuna pose au Seigneur Krishna une question importante : « Ô, Seigneur, si tu accordes tant de valeur au sentier de la connaissance, pourquoi me forces-tu à commettre une action aussi terrible ? » Arjuna ne veut pas prendre part au combat, mais le Seigneur Krishna lui conseille de prêter une oreille attentive. Savoir écouter est une forme de yoga.

Le Seigneur Krishna dit : « Si tu refuses de prendre part à cette bataille, ô Arjuna, tu commettras une faute. » Arjuna pensait, au contraire, que c’était une faute de se battre. Nous pensons tous de même. Nous n’avons pas envie de lutter pour obtenir quelque chose. Nous attendons des résultats tout faits, miraculeux. Nous préférons la facilité. Nous voulons une religion confortable. Toutes les valeurs spirituelles doivent être à notre convenance. Non seulement le sentier doit être facile, mais nous voulons des résultats immédiats. Certains instructeurs spirituels font ce genre d’offre. La religion doit devenir une sorte de drogue : on veut une drogue pour s’endormir et une autre pour rester éveillé.

Lorsque Arjuna dit à Krishna qu’il préfère vivre d’aumônes, celui-ci reste ferme et, finalement, Arjuna cède, et dit : « Tout cela n’est pas très clair pour moi. Tu es mon gourou. S’il te plaît, instruis-moi. » Pour finir, il accepte de faire ce que le Seigneur Krishna lui demande. Celui-ci ne change rien aux règles, mais il rend Arjuna plus sage en lui expliquant la philosophie de la vie. Aujourd’hui, « l’explication » fait défaut, car on ne recherche plus la connaissance, et tout le monde est confus, l’enseignant comme l’élève.

Le Seigneur Krishna affirme que, dès le début de la création, il y a eu un sentier double, le sentier de l’action et de la connaissance. Le but de la vie humaine est d’acquérir de l’expérience et d’accéder ainsi à la connaissance. Il existe deux manières d’acquérir de l’expérience : directement ou indirectement. Directement : lorsque, par exemple, on se brûle la main dans le feu, on se rend compte que le feu est dangereux. Indirectement : notre expérience peut être utile à ceux qui en sont les témoins. Il en est ainsi depuis les origines de la création. Tant que notre conscience n’est pas suffisamment développée, il nous faut apprendre par la souffrance.

La perfection

Le but de la vie est d’atteindre la perfection : de nous libérer de toute négativité, de l’ignorance qui nous domine, en accédant à la connaissance. La perfection existe en nous et nous devons en faire l’expérience. Nous devons faire l’expérience d’atma, l’âme, qui est parfaite. Donc, c’est la réalisation de cette perfection en nous qui est le but de la vie.

Nous pouvons nous demander si la perfection existe réellement. Si nous procédons à une analyse de nous-mêmes, nous découvrirons que nous pensons toujours être capables de réaliser quelque chose de plus grand, de plus élevé. Notre aspiration nous pousse à nous élever sans cesse davantage. Cette aspiration vient d’atma et elle ne cessera que lorsque nous aurons atteint la perfection. Tant que nous n’y serons pas parvenus, il nous manquera quelque chose.

Le Seigneur Krishna affirme que nous ne pouvons atteindre la perfection par simple renonciation à l’activité. Nous avons souvent envie de nous débarrasser des contraintes de la vie active, mais personne ne peut rester inactif, même pendant quelque temps, car nous sommes irrémédiablement liés à l’action par les gunas, les caractéristiques de notre nature. Nous pensons que nous sommes libres de faire ce que nous voulons, mais le Seigneur Krishna explique que c’est tout le contraire. Tout d’abord, nous ne savons pas réellement ce que nous voulons faire. A un certain moment, nous désirons faire une chose et l’instant d’après nous voulons en faire une autre. A un moment, nous pensons que telle chose est juste, puis nous pensons qu’elle ne l’est pas. Pourquoi en est-il ainsi ? C’est notre nature qui nous pousse dans une certaine direction et nous force à faire certaines choses, alors que nous pensons les faire librement.

Les caractéristiques essentielles de cette nature sont les trois tendances principales qui existent en nous. La tendance inactive, tamasique, nous rend docile, et nous donne envie de ne rien faire. La tendance active, rajasique, nous pousse à faire sans cesse quelque chose, à être toujours occupé. Et la tendance paisible, satvique, nous pousse à regarder les choses, à les examiner et, après une analyse correcte, à faire ce qui est juste. Tant que nous sommes dominés par les caractéristiques tamasiques et rajasiques, nous sommes désespérément forcés de faire une chose ou l’autre, sans savoir pourquoi.

Liés par l’action

Le Seigneur Krishna explique que lorsque nous nous contentons de rester assis à ne rien faire, imposant une contrainte à notre corps alors que notre esprit ne connaît pas le repos, nous vivons comme des hypocrites. Mais lorsque nous contrôlons nos sens par le mental, et que nous sommes détachés des actions passées et présentes, notre attitude est excellente. C’est seulement lorsque nous avons la maîtrise de nos sens, sans que notre action soit entravée, que nous sommes libres. Sinon, les tendances de notre nature nous forcent à suivre une direction particulière, comme nous pouvons le constater dans la vie quotidienne. Nous prenons l’habitude de faire tantôt ce qui est juste, tantôt ce qui nous plaît, et notre esprit et nos sens vont sans cesse de l’un à l’autre.

Le Seigneur Krishna nous conseille de rejeter ce qui est agréable et de rechercher uniquement ce qui est juste. Lorsque Arjuna préfère choisir la facilité, la voie de la connaissance, et s’étonne que le Seigneur Krishna lui conseille de choisir plutôt la voie de l’action, celui-ci répond que l’activité est supérieure à l’inactivité, et il conseille à Arjuna de remplir ses obligations.

Le Seigneur Krishna explique que le monde tout entier est lié par l’action, étant donné que nous sommes obligés de travailler pour maintenir notre existence physique, et que, même lorsque nous pratiquons la méditation ou étudions les Ecritures, nous sommes engagés dans une activité. Cependant, lorsque nous accomplissons un travail dans un esprit de sacrifice, nous n’en sommes pas esclaves. Ce n’est que par le sacrifice que nous trouvons le bonheur ; il n’existe pas d’autre voie. Le sacrifice nous libère, alors que tout travail accompli sans sacrifice nous rend esclaves, nous attache à la roue de la naissance, de la maladie, de la vieillesse, de la mort : le chemin de la souffrance. C’est pourquoi le Seigneur Krishna nous conseille d’agir seulement pour le bien des autres, libres de tout attachement.

L’action juste purifie l’âme

Agir pour le bien du monde, pour tous. C’est le moyen de nous purifier intérieurement, tout comme nous nettoyons notre corps avec de l’eau et du savon. Sans désintéressement, il n’existe pas de joie, mais seulement un égoïsme de plus en plus grand.

Si nous ne respectons pas la nature, nous ne pouvons connaître la paix. Malheureusement notre avidité nous pousse à l’exploiter de manière agressive. Sans esprit de sacrifice, l’homme est rempli d’avidité. Cette avidité est comme un puits sans fond : elle ne peut jamais être comblée. Elle est comme un feu que l’on ne peut éteindre, qui brûle la Terre entière et qui finira par détruire toutes ses ressources.

Cependant, le Seigneur Krishna affirme que, lorsque nous prenons quelque chose dans la nature, il est de notre devoir de donner autre chose en échange. Lorsque nous coupons un arbre, nous devons en replanter un autre. Si nous nous contentons de couper les arbres, il ne restera plus de forêts et il se produira un déséquilibre écologique, dont nous serons responsables. Lorsque nous prenons quelque chose sans rien donner en échange, nous agissons comme des voleurs. Ce n’est que lorsque nous prenons les restes d’un sacrifice que nous sommes libérés du péché. Si nous ne partageons pas ce que nous possédons avec les autres, nous commettons une faute, nous violons la loi de la réciprocité.

La conscience est notre véritable guide

Nous avons besoin d’une force de police pour faire respecter la loi, mais nos anciens instructeurs, les Rishis, qui faisaient preuve d’intuition, imprégnaient cette loi dans notre conscience, de manière à ce que nous sachions que violer la loi universelle engendre la souffrance. Ils ne nous disaient pas que notre avidité nous fait pécher contre le Tout Puissant, mais contre nous-mêmes. Quelles que soient nos actions, nous en récolterons les fruits. Grâce à cette expérience, nous comprendrons qu’il est préférable pour nous de faire ce qui est juste, ce qui nous évitera de souffrir. Si nous ne travaillons pas dans un esprit désintéressé, nos propres actions se retourneront contre nous. Nous nous conduisons soit comme notre ami, soit comme notre propre ennemi.

Lorsque nous violons la nature, elle nous rend la pareille. Prenons l’exemple de la nourriture. Nous dépendons d’elle pour notre existence, mais lorsque le sol est pollué, nous sommes nous-mêmes victimes de cette pollution et nous tombons malades. Autre chose encore, nous faisons de la cuisine pour dix alors que nous ne sommes que deux, et nous jetons les restes, tandis que, chaque jour, des milliers de personnes, dans d’autres parties du monde, meurent de faim. De plus, nous dépendons de l’air, prana, pour vivre. Prana, c’est la vie. Il est donc essentiel de préserver la qualité de notre atmosphère.

Vivre en vain

La pluie est indispensable pour produire de la nourriture. La pluie vient de yajna, le sacrifice, et yajna vient du karma. Le karma est venu du Veda, la connaissance, et le Veda, de l’Impérissable. Donc le Veda, qui imprègne tout, est centré en yajna. Yajna donne shanti, la paix intérieure, et shanti vient du Veda, donc de l’Impérissable, du Tout Puissant lui-même.

Cela signifie que la manière dont nous nous conduisons dans ce monde est importante, qu’il ne s’agit pas simplement d’accomplir des rituels. C’est pourquoi le Seigneur Krishna explique que lorsque nous faisons la cuisine pour nous-mêmes sans partager, nous ne mangeons rien d’autre que du péché. Toute une philosophie sociale s’est développée, centrée sur le principe du sacrifice : lorsque nous ne suivons pas ce chakra, cette « roue » ou principe du partage, du don mutuel, mais qu’au contraire nous ne pensons qu’à satisfaire nos sens et à faire ce qui nous plaît, sans nous préoccuper d’autrui, nous vivons en vain.

Les Vedas mentionnent deux sentiers : le sentier de non-retour et le sentier de retour. Cependant, il existe un troisième sentier : le sentier de non départ et de non-retour. C’est le sentier dominé par le guna tamasique. Nous nous trouvons sur ce sentier lorsque nous sommes indolents, lorsque nous n’avons aucune aspiration dans la vie, lorsque nous ne bougeons pas de l’endroit où nous sommes et ne faisons aucun progrès. Si nous n’avons aucune sorte d’aspiration, nous perdons cette vie humaine.

Si nous vivons en vain, nous ne serons pas libérés, mais nous ne nous incarnerons plus en tant qu’être humains. Nous descendrons. Comme une mouche, nous naîtrons et mourrons sans relâche. Le Seigneur Krishna explique que, lorsque nous ne respectons pas ce chakra du don mutuel, et que nous essayons au contraire de l’exploiter à notre profit, nous vivons en vain ; notre vie est dénuée de valeur, nous la gaspillons, car nous ne l’utilisons pas comme elle devrait l’être.

Depuis que nous sommes venus au monde, nos parents se sont souvent passés de sommeil et de nourriture pour prendre soin de nous et nous aider à grandir. Lorsque nous sommes devenus des adultes, nous avons à notre tour des obligations à l’égard de nos parents lorsqu’ils sont âgés et qu’ils sont devenus vulnérables et dépendants.

Nos devoirs

Les cinq devoirs ou yajnas sont d’adorer le Seigneur chaque jour ; de relire chaque jour un passage des Ecritures ; de veiller sur nos parents âgés et sur notre famille ; d’agir pour le bien commun ; et de prendre soin de notre environnement. A tous les niveaux, l’homme a des devoirs à remplir.

L’humanité est la couronne de la Création, mais elle a également une grande responsabilité. Quelqu’un de civilisé se doit de protéger les autres, mais, au lieu de cela, l’homme exploite, détruit. Il affirme même que les animaux ont été créés pour lui servir de nourriture. Mais nous ne sommes pas sur la Terre pour tout détruire, et prétendre que, puisque nous sommes au sommet de la Création, nous avons tous les droits, ne fait que nous rabaisser à un niveau plus bas que celui des animaux, qui n’utilisent que ce dont ils ont réellement besoin pour survivre.

Tant que nous dépendrons des autres, nous leur devrons quelque chose : il existe des dettes à payer. Tant que nous ne les avons pas remboursées, nous vivons en vain. Les devoirs à l’égard de nos parents âgés et de nos instructeurs sont primordiaux. Toutes les autres obligations sont secondaires. Notre vie sera vaine si nous refusons d’accomplir nos devoirs essentiels ou quelque autre type de yajna.

Ce n’est que lorsque nous sommes en sécurité dans le Soi, et que nous trouvons la joie, centrés dans atma, que nous n’avons plus d’obligations. L’implication est très importante. Le Seigneur Krishna souligne que si nous accomplissons nos devoirs dans un esprit juste, notre nature sera si évoluée que nous n’aurons plus grand chose en commun avec ce monde. Nos sens trouveront alors leurs délices dans le Divin. Lorsque nous glorifions et servons le Seigneur, tout notre être finit par se tourner vers lui et nous dépendons alors totalement de lui.

Jusque là, nous avons tous quelque chose à faire. Lorsque nous remplissons nos obligations, l’atmosphère et l’harmonie sur la Terre deviennent bénéfiques à notre vie spirituelle. Comme l’indique le Seigneur Krishna, il existe un chakra, ou un cycle de « donner et prendre ». Ce chakra est basé sur le sacrifice. Les devoirs et le dharma sont également basés sur le sacrifice. Toute notre vie repose sur le sacrifice. Grâce à lui, notre nature et notre esprit sont purifiés. Nous devons apprendre à trouver notre joie dans le sacrifice, et non pas dans l’exploitation d’autrui.

Ne laissons pas le rejet du désir nous conduire à l’inaction. Et ne devenons pas non plus inactifs lorsque nous ne travaillons pas pour nous-mêmes. Au contraire, nous devrions être d’autant plus actifs lorsque nous travaillons pour le bien du monde. Et, loin de vouloir en tirer un quelconque avantage personnel, nous devrions y mettre tout notre cœur afin que chacun puisse en bénéficier.

Le Seigneur Krishna affirme que, bien qu’il n’ait rien à perdre ou à gagner personnellement, il travaille. En effet s’il s’arrêtait, toute chose s’arrêterait car chacun suivrait son exemple et il serait responsable de la destruction de ce monde. Si seulement les êtres humains pouvaient penser de la même façon, nous aurions tous un sens plus élevé de nos responsabilités et éviterions toute action qui puisse être cause de souffrance inutile.

L’évolution vient de l’intérieur

Le monde peut évoluer grâce au travail désintéressé, mais pas au moyen de la technologie. Il ne peut évoluer que de l’intérieur, pas de l’extérieur. L’évolution est quelque chose qui se fait par l’intermédiaire de la conscience. Notre monde, qu’il nous plaise ou non, est à l’image de notre conscience. Il se développe dans la mesure de notre transformation intérieure. C’est pourquoi le Seigneur Krishna affirme que toute la création est interdépendante. Il est donc nécessaire de nous aider les uns les autres. En agissant ainsi, nous ferons le bonheur de tous. Om Tat Sat Hari Om.

* La Bhagavad Gita, ou « Chant de Dieu », un des textes sacrés indous, rapporte les dialogues échangés entre Krishna, une incarnation de Vishnu, et Arjuna son disciple.

Auteur : Swami Nirliptananda, attaché à l’un des temples hindous de la communauté asiatique de Londres, est l’un des swamis les plus proches de Maitreya et de ses enseignements.
Thématiques : sagesse éternelle, spiritualité
Rubrique : Divers ()