La colère monstrueuse des armes (1re partie)

Comment le commerce mondial des armes ruine le monde et ce que nous pouvons faire pour y remédier

Partage international no 445septembre 2025

par Pauline Welch

La colère monstrueuse des armes1 est parrainée par le Peace and Justice Project, (le Projet britannique pour la paix et la justice), une organisation britannique de gauche fondée en 2020 par l’ancien dirigeant du Parti travailliste, Jeremy Corbyn. Vingt auteurs, dont J. Corbyn, ont contribué à cet ouvrage ; tous « unis par une compréhension commune que les conséquences du commerce mondial des armes sont indéfendables et que pour y mettre fin, nous devons faire connaître les racines politiques et économiques de la guerre […] Le livre illustre certaines des nombreuses façons par lesquelles les gens luttent contre le commerce des armes et la culture militariste omniprésente. Il peut nous montrer comment et où concentrer nos efforts, et nous donner de l’espoir pour la lutte pour l’avenir. » Commentaire des éditeurs R. Michie, A. Feinstein, P. Rogers2

Yanis Varoufakis, économiste et homme politique, affirme que ce livre « fournit aux lecteurs les informations dont ils ont besoin pour résister aux mensonges qui alimentent les tendances suicidaires de l’humanité. Lisez-le ! »

Il est probable que lorsque des millions de personnes à travers le monde sont descendues dans la rue en février 2003 pour protester contre la guerre en Irak et réclamer la paix, la plupart savaient sans l’ombre d’un doute qu’on nous vendait des mensonges. Cela faisait partie de notre colère, de notre rage, de notre force motrice.

Comme le rapporte ce magazine en avril 2003, Maitreya lui-même, sous les traits d’un homme afro-caribéen, a été vu et interviewé lors du rassemblement de Hyde Park pendant la manifestation qui a réuni 1,8 million de personnes à Londres le 15 février 2003, déclarant avec jubilation : « Réveillez-vous ! Réveillez-vous ! Le monde appartient à la race humaine, mon frère… Je suis fier aujourd’hui d’entendre mes frères et sœurs dire la vérité et dénoncer les mensonges, les mensonges, c’est magnifique ! » Il est clair que nous ne devons pas hésiter à « dénoncer les mensonges » par tous les moyens possibles, aujourd’hui plus que jamais, alors que les conflits mondiaux prolifèrent au point d’atteindre la folie pure.

Notre problème en 2003 était que nous ne disposions pas de preuves irréfutables de la vérité avant la fin de cette guerre désastreuse et de toutes celles qu’elle a engendrées. La Colère monstrueuse des armes offre de nombreuses preuves et analyses d’experts, ainsi que des témoignages fiables provenant d’un large éventail de zones de conflit à travers le monde. Il montre comment les pouvoirs en place, font croître le produit intérieur brut (PIB) et la richesse d’une poignée d’individus sur une planète surpeuplée dont les ressources extractives s’amenuisent ; comment semer les graines du désespoir parmi le « plus grand nombre », alimentant les divisions et les guerres – autant que possible – tout en récoltant aveuglément les bénéfices d’une machine de guerre monstrueuse en plein essor et en pariant sur les résultats.

« Ce livre dénonce le marché de la mort, connu dans la bonne société sous le nom de commerce des armes. Le livre est le fruit du travail de nombreuses personnes brillantes et bien informées, qui ont consacré une grande partie de leur vie à documenter la manière dont les entreprises d’armement, avec le soutien des gouvernements, s’enrichissent et causent des souffrances dans le monde entier. Ces mêmes personnes racontent, chapitre après chapitre, comment le lobbying, la corruption et les réseaux de pouvoir soutiennent ce système meurtrier » a commenté J. Corbyn.

 

La force fait certainement loi

Les auteurs ne trouvent aucune excuse au comportement des Etats-Unis, ni d’ailleurs à celui du Royaume-Uni, avec ses prétentions irréalistes à la grandeur sur la scène mondiale, ni à celui de la France, de l’Allemagne, de l’Union européenne et de la Russie. Tous sont imprégnés des vieilles habitudes du colonialisme et de l’empire. Tous sont économiquement sclérosés par leur rôle prépondérant dans le commerce mondial des armes, les Etats-Unis étant de loin les pires. Israël, son partenaire dans une guerre criminellement irresponsable, est tout autant critiqué pour sa glorification de la guerre et des armes qu’il développe en utilisant Gaza comme terrain d’essai, puis en utilisant les vidéos dans des argumentaires de vente tape-à-l’œil– tout en ignorant commodément la nature antisémite de certains gouvernements clients.

Les Etats-Unis possèdent la plus grande armée du monde et, avec 40 % des exportations mondiales d’armes, sont sans conteste le plus grand exportateur, avec une responsabilité sans précédent quant à leurs conséquences. Dans son chapitre « Si vous avez un marteau, tout ressemble à un clou : comment les armes définissent les relations internationales », Vijay Prashad4 déclare : « Aucune autre puissance sur la planète n’a actuellement la même capacité à utiliser des systèmes d’armes pour rechercher le pouvoir, la victoire dans la guerre et la richesse. […] Comparer l’establishment militaire américain et l’industrie militaire américaine à ceux d’autres pays, ou parler de manière générale du commerce mondial des armes sans préciser le rôle des Etats-Unis, revient à occulter la véritable source des problèmes mondiaux. »

Comparaison des dépenses militaires (2022)Etats-UnisChine
Dépenses militaires1 537 Mds $292 Mds $
Dépenses militaires par habitants12.6 %0.6 %
Exportations militaires (part de marché)12.6 %4.6 %
Nombre de bases militaires à l’étranger9021

 

Ces problèmes incluent la corruption politique et commerciale visant à générer d’énormes profits pour une poignée de personnes ; les Etats agissant comme des profiteurs interétatiques par le biais d’une dette nationale impossible à rembourser, résultant d’un sentiment d’insécurité et d’un besoin d’armes ; les effets écologiques et environnementaux désastreux, et l’accélération du changement climatique. Le Pentagone est le plus grand pollueur institutionnel de la planète.

Pour le dire de manière métaphorique : les Etats-Unis ont la plus grande empreinte, même par rapport à leur bête noire actuelle, la Chine3.

Bien sûr, le commerce de la mort fonctionne dans les deux sens, même pour les Etats plus petits et moins « développés » qui importent des armes spécifiques aux besoins politiques perçus du moment, par exemple pour réprimer les troubles civils. Les petits Etats développent ensuite leurs propres versions pour les vendre aux cartels de la drogue, aux seigneurs de guerre, etc., mais jusqu’à présent, ils n’ont jamais vraiment réussi à se hisser au sommet de la concurrence internationale en matière de développement d’armes et à récolter les énormes bénéfices qu’Israël tire de son ingéniosité guerrière.

Lors d’une conférence en 2024, Andrew Feinstein a averti que le Royaume-Uni achète beaucoup plus d’équipements militaires à Israël qu’il ne lui en vend. Il soutient donc cet Etat deux fois plus, au détriment des dépenses qui pourraient être consacrées à la santé, à l’éducation, à la protection sociale, etc. pour les citoyens britanniques. Bien sûr, ce sont les Palestiniens qui paient le prix le plus élevé.

V. Prashad évoque sa rencontre avec un jeune trafiquant d’armes qui balayait allègrement tout sentiment de culpabilité, affirmant qu’il y avait des centaines d’hommes comme lui qui vendaient des armes légères, mais que l’on accordait trop peu d’attention aux plus grands producteurs de ces armes et de leurs munitions, au nombre de plus d’un millier, qui sont pour la plupart basés en Europe et aux Etats-Unis. « Vous voyez, je suis le criminel, le gangster, le misérable responsable du sang versé dans les rues. Et c’est peut-être même vrai. […] Mais je ne fabrique même pas ces armes. Je ne fais que les vendre, et cela après qu’elles aient été vendues à de nombreuses personnes auparavant. […] Ceux qui produisent ces armes et en tirent d’énormes profits ne sont pas des criminels, mais des hommes d’affaires. » C’est là que réside le problème : ce n’est que du business.

« Qui sonne le glas pour ceux qui meurent comme du bétail ? Seulement la colère monstrueuse des armes. »
Extrait de l’Hymne pour une jeunesse condamnée, écrit en 1917 par le poète de guerre britannique Wilfred Owen, mort au combat une semaine avant la fin de la Première Guerre mondiale, à l’âge de 25 ans.

Les profits priment

V. Prashad ajoute : «Le commerce des armes et le recours à celles-ci pour montrer sa puissance empoisonnent le monde. » Les éditeurs tirent un constat lugubre : « Avec plus de 2 200 milliards de dollars dépensés pour la défense en 2022, le commerce mondial des armes n’a jamais été aussi anarchique, aussi meurtrier, aussi corrompu – ni aussi rentable. Responsable en moyenne d’un demi-million de morts par an et d’environ 40 % de la corruption dans le commerce mondial, le commerce des armes compte ses profits en milliards et son coût en vies humaines. »

Les auteurs montrent comment la machine de guerre empoisonne tous les aspects de notre monde, notre humanité, notre confiance en qui nous sommes et en ce que nous pouvons être à notre meilleur. Elle est comme une hydre à plusieurs têtes qui déforme notre pensée et nos priorités ; elle alimente une culture de gagnants et de perdants ; elle divise et stigmatise ; elle appauvrit et affame ; elle alimente le machisme et la violence sexiste ; elle nourrit un sentiment de désespoir et de futilité ; elle conduit à un budget annuel de seulement 3 milliards de dollars pour l’Onu (y compris pour sa force de maintien de la paix !) et établit une définition de la sécurité qui n’a rien à voir avec la sauvegarde de la planète et tout à voir avec la peur et le mensonge.

Cela conduit à des présupposés culturels profondément ancrés selon lesquels une réponse militaire aux menaces perçues est le moyen le plus sûr d’assurer la sécurité. De même, l’opposition à ce point de vue est dénoncée comme faible, défaitiste, antipatriotique ou, en soi, comme une menace pour la sécurité. « On préfère, affirment les éditeurs, une guerre dans laquelle il est possible d’armer les deux camps, qui dure longtemps et qui n’implique pas directement les armées du pays fournissant les armes. Une impasse violente de longue durée crée un environnement très profitable. »

Cependant, des livres comme celui-ci inspirent également l’espoir et la détermination en nous révélant la vérité sur la situation désastreuse de la politique et de l’économie mondiales et sur ce que nous pouvons faire pour les changer. Comme le fait remarquer avec perspicacité Anna Stavrianakis, de Shadow World Investigations (investigations sur le monde de l’ombre) : « Malgré ces défis, il est également clair que là où le pouvoir est exercé, la résistance se manifeste. Alors que les riches et les puissants consacrent leur énergie, leurs ressources et leurs relations à la production de violence de masse, les militants de la société civile consacrent les leurs à y résister. […] Les gens ordinaires sont confrontés quotidiennement aux forces de la violence et, ce faisant, remodèlent l’ordre mondial»

Et comme l’affirme Maître Djwal Khul dans Extériorisation de la Hiérarchie : « Dans tous les pays et parmi des peuples très différents, il existe le même désir de compréhension, d’établissement de relations justes et pacifiques, et d’expression de cette bonne volonté fondamentale qui est l’une des caractéristiques humaines les plus profondes et notre héritage divin. »

La deuxième partie de cette revue examinera comment les gens se mobilisent pour les changements dont nous avons besoin, en s’appuyant sur les nombreux exemples donnés dans le livre.

1. Monstruous Anger of the gun. How the Global Arms Trade is ruining the world and what can we do about it, éditions Pluto Press (2024, non traduit)
2. Rhona Michie et Andrew Feinstein, directeurs de Shadow World Investigations (Investigations sur le monde de l’ombre), et le professeur Paul Rogers, auteur de Losing Control.Global Security in the 21st Century. (Perdre le contrôle. La sécurité mondiale au XXIs ; non traduit)
3. Antony Loewenstein, cofondateur de Declassified Australia.
4. Vijay Prashad, historien et commentateur politique indien.

Auteur : Pauline Welch, collaboratrice de Share International basée au Royaume-Uni. En tant qu’auteure, elle s’intéresse principalement aux tendances environnementales et politiques.      
Thématiques : politique
Rubrique : Compte rendu de lecture ()