Que faire quand ils parlent « sioniste » ?

Partage international no 445septembre 2025

par Sabina Qureshi

Comment peut-on parler de justice pour les Palestiniens avec des gens qui défendent Israël par réflexe ?
Le 16 juin 2025, Voices From the Holy Land (VFHL, Voix de la Terre Sainte), a organisé un salon du cinéma en ligne intitulé « Que faire quand ils parlent ‘sioniste’ ? Atelier pratique. »

Les participants ont été invités à visionner quatre courts documentaires portant sur les différents facteurs qui influent sur l’impact d’une conversation comme les termes employés, la manière dont les problèmes sont présentés, les raisonnements utilisés pour justifier une position, les questions destinées à susciter la réflexion, et la création de liens par opposition à une confrontation inutile ou involontaire.

Alex McDonald est un activiste, auteur de deux ouvrages sur le langage utilisé pour soutenir le narratif israélien, How I Learned to Speak Israel : An American’s Guide to a Foreign Policy Language (Comment j’ai appris à parler « sioniste » – guide américain pour une langue de politique étrangère) et When They Speak Israel: A Guide to Clarity in Conversations about Israel (Quand ils parlent « sioniste »– guide pour clarifier les conversations portant sur Israël). Il considère comme essentiel d’aborder de tels sujets, particulièrement aux Etats-Unis, parce que les politiciens sont complices de l’occupation israélienne.

Crédit photo : Alex McDonald
Couverture du livre d’Alex McDonald : Comment j’ai appris à parler « sioniste ».

Cependant, créer les conditions propices à une conversation fertile peut se révéler ardu. Beaucoup d’entre nous se sont trouvés dans des situations où il est difficile de savoir comment parler avec quelqu’un dont les opinions sont très différentes des nôtres. Quand notre interlocuteur a énoncé des faits inexacts, peut-être avons-nous essayé de lui faire comprendre qu’il était mal informé avant de réaliser l’inanité de cette approche qui n’a fait que le renforcer dans ses convictions.

Lors de cet atelier, les intervenants ont insisté sur la nécessité de reconnaître que, plutôt que de chercher à démontrer qu’on a raison, on doit reconnaître que toute conversation s’inscrit dans un processus à long terme. Dans chacun des échanges, il est nécessaire de mettre en avant les valeurs auxquelles on croit, comme la justice et l’égalité pour tous, et de montrer en quoi ces valeurs peuvent être présentes ou absentes de la politique israélienne envers les Palestiniens.

Comme les intervenants l’ont affirmé à plusieurs reprises, le but n’est pas de convaincre nos interlocuteurs. « On ne peut pas les convaincre. Ils doivent se convaincre eux-mêmes, à leur propre rythme » affirme A. McDonald, qui a rassuré tout le monde en disant que ces conversations difficiles peuvent porter leurs fruits et également se révéler agréables, créer du lien et avoir un effet transformateur.

A. McDonald a remarqué que les conversations sur Israël et la Palestine ne peuvent amener de changement que si la personne à laquelle on parle est opposée au racisme, c’est-à-dire opposée à toute forme de discrimination ethnique ou religieuse. « Si votre interlocuteur n’est pas opposé à toute forme de racisme, il n’y a pas lieu de discuter de quoi que ce soit. »

Il a évoqué deux manières principales d’aborder une conversation. La première consiste à changer de paradigme, c’est-à-dire de mettre le récit fondateur du sionisme, celui d’une terre accordée par Dieu à un peuple choisi qui doit se défendre contre des ennemis porteurs d’une haine irrationnelle à son égard (les anti-juifs), en regard des faits incontestables de l’occupation, des réfugiés, et des camps. Le sionisme se révèle alors comme « le traitement préférentiel d’un groupe ethno-religieux aux dépens d’un autre. »

Certaines personnes ont peur d’engager une telle conversation, pensant qu’elles ne sont pas suffisamment informées, mais A. McDonald fait observer que, si l’on garde présent à l’esprit que le récit sioniste est un mirage dépourvu de sens logique, il est facile de ramener la conversation sur la question du racisme.

Le deuxième procédé qu’il a proposé consiste à prêter attention au langage utilisé pour défendre le sionisme, ce qu’il appelle le sioniste, car bien que les mots employés soient ceux de l’anglais, ils ont en fait un sens différent. Dans la conversation, il faut essayer d’en examiner le véritable sens. Il a donné les exemples suivants :

Défensif : Peut-on décrire l’accaparement des terres par la force, l’oppression de la population et la violation de ses droits comme une action défensive ? Dans le langage courant, de tels actes ne constituent pas une action défensive.

Démocratie : Un peuple sous occupation qui n’a aucun droit à l’autodétermination ne vit certainement pas en démocratie.

Retour : Quand on a le titre de propriété et les clés de son logement et que l’on veut y retourner, dans une langue normale cela signifie qu’on peut le faire. Mais en sioniste une personne dans cette situation est appelée un « infiltré ». En même temps, Israël possède une Loi de Retour qui s’applique à tous les juifs, mais beaucoup d’entre eux ne peuvent pas nommer un seul membre de leur famille qui ait jamais vécu sur le sol où il est censé pouvoir retourner.

Pour beaucoup, le voyage conversationnel hors du sionisme peut se révéler traumatisant. Les personnes en qui ils avaient confiance, leurs rabbins, ministres du culte, parents, professeurs, leur ont enseigné une histoire, mais quand elles commencent à en voir l’absurdité et à s’en éloigner, elles prennent le risque de perdre le lien avec leur famille et leurs amis.

Il est donc important, en tant qu’interlocuteur, d’aller à leur rythme et de demeurer empathique.

A. McDonald nous a ensuite donné deux importantes recommandations supplémentaires : être visible et normaliser la conversation. Il porte par exemple toujours un t-shirt en rapport avec la Palestine lorsqu’il va faire des courses, et quand on lui demande ce qu’il fait, il explique qu’il est un activiste. Lorsqu’il parle de la Palestine, il le fait sur un ton normal. Les gens voient ainsi qu’il est à l’aise avec le sujet et une porte peut s’ouvrir pour la conversation.

Il encourage tout le monde à développer des amitiés avec des personnes ayant des opinions divergentes et à pratiquer ces conversations « parce qu’elles sont comme un muscle, plus vous vous exercerez, plus vous développerez vos compétences. »

Les deux autres intervenants ont également donné des éclairages sur la manière d’engager des conversations efficaces. Miko Peled, fondateur et président de Palestinian House of Freedom (Maison de la liberté palestinienne), a partagé le paradigme qu’il place au centre des échanges : « La libération de la Palestine de la rivière à la mer et le démantèlement de l’Etat d’apartheid. C’est tout. »

Thomas Suarez, chercheur en histoire et auteur de Palestine Hijacked : How Zionism Forged an Apartheid State from River to Sea (La Palestine détournée : comment le sionisme a créé un Etat d’apartheid de la rivière à la mer), a expliqué comment il répondrait à l’affirmation que « le Hamas a commencé la guerre le 7 octobre ». Sa réponse : « Si quelqu’un cherchait à vous étrangler et que vous essayiez de vous libérer, seriez-vous celui qui a commencé ? »

M. Peled avait également une réponse à cette question : « Rien n’a commencé le 7 octobre qui n’existait auparavant, sauf que maintenant le monde y prête attention. »

Comment répondre à l’assertion « Israël a le droit de se défendre » ? Selon M. Peled, « Ils n’ont pas ce droit parce que ce sont eux les oppresseurs et les agresseurs. »

Et à propos de « il y aurait la paix si le Hamas déposait les armes et rendait les otages » ? La réponse de M. Peled : « Si Israël voulait le retour des otages, les 12 000 Palestiniens emprisonnés en Israël seraient libérés et le camp de concentration de Gaza démantelé. »

A. McDonald a ajouté qu’il peut être utile de poser des questions plutôt que de faire des déclarations, de manière à éviter de mettre son interlocuteur sur la défensive. Aussi, lorsque les gens disent par exemple « si le Hamas déposait les armes et rendait les otages, il y aurait la paix », il répond en demandant : « Alors pourquoi y a-t-il tant de violence en Cisjordanie ? Le Hamas n’a pas d’otages en Cisjordanie. C’est l’autorité palestinienne, pas le Hamas, qui contrôle la Cisjordanie et Israël y rase les villages et les camps de réfugiés. »

Comment gère-t-on ses émotions dans les conversations houleuses, par exemple quand on est frustré, passionné et/ou dépassé ? Comment rester calme ?

Le conseil de McDonald consiste à garder en mémoire que cette conversation n’est pas unique, qu’elle fait partie d’un processus de long terme. Si vous vous sentez mal à l’aise, dites « Vous savez quoi, je sens que je réagis émotionnellement, seriez-vous d’accord pour que nous reprenions cette conversation plus tard, après que j’aurai pu réfléchir à tout ça ? »

A. Peled a expliqué qu’il est primordial d’être bien informé. « Plus on est informé, plus on reste dans le sujet, et plus c’est facile. »

T. Suarez a expliqué que lorsqu’il se trouve dans une situation où ses émotions prennent le dessus, il prend de la distance mentalement. Il ne répond pas immédiatement dans les termes employés par son interlocuteur mais restructure la question et y répond dans ses propres termes.

Le salon du cinéma en ligne de VFHL propose toujours, après la discussion principale, des ateliers en petit groupe. Dans un de ces ateliers, nous avons parlé des moments inconfortables où nous ne savions pas comment répondre à notre interlocuteur. J’ai partagé une expérience que j’ai vécue où des amis se sont physiquement éloignés de mon téléphone alors que je leur montrais une vidéo de la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese, exhortant les pays européens à rejoindre le groupe de La Haye, une coalition de neuf pays formée pour soutenir les droits des Palestiniens et assurer le respect de la loi internationale.

Sur le moment, je ne savais pas comment répondre à leur langage corporel et je n’ai donc rien fait, mais les participants à l’atelier ont proposé des idées utiles. Une femme qui travaille comme professeur des écoles a raconté que lorsqu’elle observe le langage corporel des enfants et qu’elle ne sait pas comment l’interpréter, elle leur demande ce que cela signifie.

Un autre participant a suggéré que j’aurais pu simplement énoncer ce que j’avais observé en disant : « J’ai remarqué que vous vous êtes éloignés de mon téléphone », afin d’ouvrir un espace pour continuer la conversation.

Un autre encore a souligné l’importance de ce salon en faisant référence au livre de Howard Zinn The Twentieth Century : A People’s History (Le Vingtième siècle – histoire d’un peuple). Le livre montre que les changements sociétaux majeurs résultent de l’activisme et surviennent toujours du bas vers le haut et non pas l’inverse. Les conversations individuelles peuvent contribuer à ce travail de bas en haut.


Date des faits : 16 juin 2025 Auteur : Sabina Qureshi, collaboratrice de Share International basée à Edmonton (Canada).
Sources : Les co-sponsors de l’événement : We are not numbers et Indiana Center for Middle-East Peace. Les enregistrements de tous les salons se trouvent sur le site de VFHL (www.voicesfromtheholyland.org). Les livres des conférenciers sont disponibles chez Middle East Books and more (www.middleeastbooks.com)
Thématiques : Société
Rubrique : De nos correspondants ()