Partage international no 443 – juillet 2025
« Il est facile de désespérer face aux menaces qui pèsent sur la planète mais depuis des millénaires, la Terre a essuyé bien des tempêtes de destruction. »
C’est ainsi qu’a débuté à San Francisco, en avril 2025, la vidéo d’introduction de la cérémonie annuelle de récompenses du Prix Goldman pour l’environnement.
Un « effet papillon » mondial
Dans la période actuelle de la civilisation humaine, les êtres humains ont profondément interféré avec la nature, mais ce sont également eux qui détiennent de nombreuses clés pour guérir la Terre. Des millions de personnes dans le monde refusent de rester assis à regarder.
« Ils agissent, souvent avec d’humbles moyens locaux, pour protéger ce qui est vital autour d’eux. Leurs actions se propagent par les ruisseaux, les lacs et les océans et amorcent un changement à travers le monde. Ensemble, nous produisons un effet papillon mondial ayant le potentiel de déplacer les montagnes. Nous sommes conscients que c’est l’action elle-même qui fait la différence. »
Le prix Goldman pour l’environnement récompense chaque année des héros de l’environnement des six continents habités du monde, et rend hommage aux accomplissements et à la direction des mouvements populaires de militants environnementaux qui inspirent les gens à agir pour protéger la planète à travers le monde.
En trente-six ans, le prix a honoré 233 activistes de 98 pays. Beaucoup ont poursuivi leur combat en accédant à des positions comme représentants gouvernementaux, chefs d’Etats, dirigeants d’ONG et lauréats de prix Nobel.
Les gagnants récompensés cette année, originaires de Mongolie, d’Albanie, du Pérou, des Canaries, de Tunisie et des Etats-Unis, ont chacun reçu un soutien financier pour leur permettre de continuer leur travail sur l’environnement.
Protéger une grande partie du désert de Gobi contre l’extraction minière
La province de Dornogovi, dans la partie est du désert de Gobi, en Mongolie, recèle une vie végétale et animale variée unique propre à cette région et abrite de nombreuses espèces menacées. Elle est aussi riche en minéraux, dont d’importants gisements d’or, de cuivre et de charbon qui stimulent l’économie du pays.
Batmunkh Luvsandash, âgé de 81 ans, né dans une famille de bergers nomades de la région, a passé des années à travailler comme ingénieur en électricité dans l’exploitation minière. Au fil du temps, il s’est alarmé de l’impact environnemental destructeur de cette industrie. En 2015, le gouvernement mongolien a émis des permis d’extraction sur d’immenses étendues de terre à la base des montagnes sacrées de Dornogovi.
Utilisant ses compétences d’ingénieur et sa connaissance approfondie de la région, B. Luvsandash a travaillé avec des groupes environnementaux comme Nature Conservancy pour créer une nouvelle aire protégée dans la région. Son activisme a abouti en avril 2025 à la création d’une aire de plus de 26 000 hectares, adjacente aux larges superficies déjà protégées grâce à B. Luvsandash et ses alliés, aboutissant à un total de 83 200 hectares interdits aux activités minières.
B. Luvsandash a déclaré : « Un des moments les plus mémorables fut lorsque nos montagnes sacrées ont reçu un statut spécial de protection. Ce fut une expérience profondément émouvante pour moi. Mon plus grand rêve est de préserver cette terre sacrée ainsi que son riche héritage et ses ressources naturelles pour les générations futures.
En tant qu’homme d’un certain âge, je conseille aux jeunes de penser attentivement à ce qu’ils souhaitent laisser dans ce monde derrière eux. Viser l’immensité de cette belle planète qui constitue notre foyer plutôt que la richesse matérielle. »
Lorsqu’elles coulent librement, les rivières sont les meilleures chanteuses
La campagne de Besjana Guri et Olsi Nika pour protéger la rivière Vjosa, en Albanie, contre la vague de développement de barrages hydroélectriques, a abouti en mars 2023 à sa désignation historique par le gouvernement albanais, comme Parc national de la rivière sauvage Vjosa. Cette action, qui fait jurisprudence, sauvegarde non seulement l’intégralité des 268 kilomètres de la rivière mais aussi de ses affluents qui coulent librement à travers l’Albanie, totalisant plus de 400 kilomètres de corridors fluviaux intacts. L’écosystème de la Vjosa, sanctuaire important de biodiversité d’eau douce, procure un habitat critique pour plusieurs espèces en danger. Le nouveau parc national est le premier d’Albanie et d’Europe à protéger une rivière sauvage.
En recevant la récompense, Olsi Nika a déclaré : « Etre avec vous aujourd’hui témoigne de la persévérance, de la résilience et du pouvoir de croire en une vision claire. Ensemble, avec une multitude de gens, nous avons réussi à arrêter la totalité des 45 projets de barrages sur la Vjosa et poussé le gouvernement albanais à établir le premier parc national d’Europe pour une rivière sauvage.
Les rivières libres disparaissent à un rythme alarmant ; elles sont de plus en plus bloquées, altérées ou polluées. A cet égard, l’histoire de la Vjosa apparaît comme un modèle d’espoir, particulièrement parce qu’elle se déroule dans un pays où pendant des décennies les causes environnementales n’avaient aucune chance.
Le parc montre la manière dont la nature devrait être préservée comme un tout et non de manière morcelée. Lorsqu’elles coulent librement, les rivières sont les meilleures chanteuses. Malheureusement, leur chant aujourd’hui est un cri désespéré pour être protégées. Mais il ne tient qu’à nous de les laisser libres pour que leur chant serve aussi de berceuse aux générations à venir. »
Obtenir des droits légaux pour une rivière péruvienne
Depuis sa source dans les hauteurs des Andes, la rivière Marañón coule sur plus de 1 600 kilomètres pour former le puissant Amazone. La rivière et ses affluents abritent une formidable biodiversité aussi bien que les espèces les plus sévèrement menacées de la région. Le Marañón coule également à travers certaines des plus grandes réserves pétrolières du Pérou, subissant de nombreuses et catastrophiques marées noires depuis plus de cinquante ans.
Mari Luz Canaquiri Murayari est une activiste qui a grandi au sein de la communauté autochtone Kukama, au bord du Marañón. En mars 2024, le groupe des femmes autochtones qu’elle a fondé a remporté une décision de justice historique en matière de droits de la nature. Pour la première fois dans l’histoire du Pérou, a été accordé à une rivière un statut légal d’individu, lui conférant le droit de couler librement et sans contamination. Le gouvernement péruvien, reconnu être en violation des droits inhérents à la rivière, a été contraint par le tribunal à agir sans délai pour empêcher de futurs écoulements de pétrole dans la rivière. Il a exigé la création d’un plan de protection à l’échelle du bassin, et a reconnu les Kukama comme gestionnaires de la rivière.
En recevant la récompense, M. Murayari a déclaré : « Je veux délivrer un message au monde pour protéger notre Terre Mère, la nature, les rivières et les territoires qui donnent la vie à tous. Pour le peuple Kukama les rivières sont sacrées, essentielles à la vie, à notre pays, et au monde. Dans notre cosmovision, les rivières et les forêts sont imprégnées d’esprits. C’est la raison de notre combat pour que la rivière Marañón soit considérée comme une entité légale. Les juges étaient d’accord avec nous et cette décision bénéficiera au monde entier. »
Sauver une aire marine protégée dans les îles Canaries
Carlos Mallo Molina, un ingénieur civil, a participé à l’élaboration d’une campagne mondiale sophistiquée pour empêcher la construction du Puerto de Fonsalía, projet incluant un énorme bateau de loisir et une gare maritime, qui menaçait la biodiversité d’une aire marine protégée de plus de 68 000 hectares aux Canaries, territoire espagnol situé au large de la côte nord-ouest de l’Afrique.
La construction de ce port, projetée sur l’île de Tenerife, aurait détruit un habitat vital pour les espèces menacées, tortues de mer, baleines et requins. Grâce à la campagne, le gouvernement des Canaries a annulé officiellement le projet en octobre 2021. A l’endroit prévu, Carlos Molina réalise à présent sa vision d’un centre international, le premier aux Canaries, pour la conservation du milieu marin et l’éducation.
Il a déclaré : « Arrêter la construction d’un port n’est pas facile. Cela implique de se confronter à de puissants intérêts et à des idées dépassées. Mais parfois la meilleure réponse est dans l’absence de solution, ne rien construire et laisser la nature tranquille.
Imaginez pendant juste une seconde à quoi pourrait ressembler le monde dans cinquante ans si nous comprenions que la nature est notre plus grande richesse et que des écosystèmes sains ne sont pas optionnels mais essentiels. L’éducation est notre outil le plus puissant. C’est la raison pour laquelle nous créons un centre de conservation marine là où était projeté le Puerto de Fonsalía et que ce centre se nomme Hope1. »
1. Hope (« espoir » en anglais) était le nom d’une baleine qui a dû être euthanasiée en 2019 après une collision avec un navire.
Abolir le colonialisme des déchets en Tunisie
Semia Garbi, une scientifique et éducatrice environnementale tunisienne, a mené une campagne contre un système de trafic de déchets entre l’Italie et la Tunisie, aboutissant en février 2022, au retour en Italie, leur pays d’origine, de 6 000 tonnes de déchets ménagers illégalement exportés. Plus de 40 fonctionnaires et autres personnes corrompus, impliqués dans les deux pays dans ce scandale de trafic de déchets, ont été arrêtés. Le travail de S. Garbi a incité l’Union européenne à un changement de politique. Elle a renforcé ses procédures et sa réglementation concernant l’exportation des déchets à l’étranger.
En recevant la récompense, Samia Garbi a déclaré : « En Tunisie, comme dans beaucoup d’autres pays, nous recevons des déchets illégalement en provenance de pays développés. Appartenant à notre société civile nationale et mondiale, nous refusons d’être uniquement considérés comme un pays dans lequel les autres peuvent se débarrasser de leurs ordures.
Il faut abolir ce colonialisme des déchets. Parce que l’environnement ne connaît ni limites ni frontières politiques, notre campagne faisait partie d’un travail mondial d’ONG et de partenaires envers lesquels je suis sincèrement reconnaissante. Notre gouvernement tunisien a joué également un rôle essentiel en se saisissant du scandale des déchets. En travaillant ensemble, nous avons accompli de grandes choses. Et notre travail ne s’arrêtera jamais parce que les humains ont le droit de vivre dans des environnements sains. »
Etats-Unis : protéger des milliers de personnes contre les produits chimiques toxiques
Lorsqu’une des plus importantes crises environnementales de l’histoire de la Nouvelle-Angleterre a été révélée dans sa communauté de Marramac, dans le New Hampshire, Laurene Allen s’est engagée pour protéger les milliers de familles affectées par la contamination de l’eau potable. Sa campagne a fait pression sur l’usine de Saint-Gobain Performance Plastics jusqu’à l’annonce de sa fermeture en août 2023. L’usine était responsable de fuites de PFAS (des polluants éternels) dans les sources d’eau potable de la communauté. La fermeture de l’usine en mai 2024 a marqué la fin de plus de vingt ans d’une pollution effrénée de l’air, de la terre et de l’eau.
Lors de son discours d’acceptation du prix, L. Allen a déclaré : « Ensemble, en tant que Coalition nationale contre les PFAS, nous avons combattu pour nos besoins, pleuré nos pertes et fait pression pour obtenir les réglementations fédérales qui auraient dû être instaurées depuis des décennies. Nos réussites incluent la mise en place des toutes premières normes nationales sur les PFAS pour l’eau potable, l’accent étant mis sur le nettoyage des sites et leur décontamination, la publication transparente des données sur la toxicité, et l’abolition à la source de la contamination par les PFAS.
Actuellement, beaucoup de ce qui a été obtenu est menacé. Les pollueurs, entreprises et militaires, vont à nouveau contrôler le narratif et profiter du privilège qui leur permet d’échapper à la responsabilité de leurs actions. Sans l’engagement et les actions des citoyens, les profits demeureront la priorité au détriment du bien-être de la population et de la planète, et nos systèmes détraqués seront érigés en réussites.
Pourtant notre histoire montre qu’en dépit du mensonge flagrant que constitue le narratif dominant, lorsque les gens accèdent à l’information et qu’ils se rassemblent, le changement est possible. »
Sources : goldmanprize.org
Thématiques : environnement
Rubrique : Divers ()
